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Billet de blog 6 mars 2025

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La diplomatie du mépris et du chantage

Si Poutine et Trump arrivent à se coordonner, c'est en raison de la même absence de valeurs : ils mentent tous les deux comme ils respirent et aucune personne en possession de toute sa lucidité ne peut leur faire confiance...

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L'entrevue surréaliste qui a eu lieu récemment à Washington est lourde de signification : Vlodimyr Zelenski serait, selon le président des Etats Unis, en train de jouer avec la troisième guerre mondiale que Donald Trump s'efforcerait d'éviter. Cette seule affirmation confirme les relents munichois de la politique américaine, sous forme de message adressé à Poutine : celui-ci, sait maintenant que, pour avoir la paix, le président américain est prêt à passer sous les fourches caudines russes, sans aucune garantie pour la sécurité ukrainienne. Quand le président ukrainien corrige son hôte sur la contribution comparée de l'Europe et des Etats-Unis à l'effort de guerre ukrainien, son homologue  américain ne sait répondre autrement qu'en se fâchant.  Et quand Zélenski se rebiffe, on l'accuse de manquer de respect envers ses hôtes avant de le mettre sans ménagements à la porte de la Maison Blanche, en oubliant accessoirement de parapher l'accord qu'il était venu signer. Si Trump veut suggérer à Poutine de ne pas faire la moindre concession, l'arrogance de sa diplomatie est la meilleure incitation.

Zelenski espérait-il vraiment arriver à un accord lorsqu'il est venu à Washington ? Les signes avant-courreurs de cette diplomatie américaine du chantage et du mépris s'étalaient dans les journaux bien avant sa visite à la Maison Blanche : d'abord l'exclusion de l'Ukraine lors de la rencontre entre les émissaires russes et américains ; puis les éructations de Trump contre le "dictateur" Zelenski, accusé au mépris de toute vérité d'avoir déclenché une guerre à laquelle, maintenant, il faudrait mettre à n'importe quel prix (ce qui permet, accessoirement, d'éluder la question des réparations puisque c'est prétendument l'Ukraine qui a tiré les premiers coups de canon) ; ensuite, cette menace en forme de chantage de l'âme damnée du président Trump - Musk, propriétaire du réseau Starlink - d'interdire l'accès ukrainien à celui-ci - pourtant vital pour les communications civiles et militaires après les destructions par l'armée russe - si l'Ukraine n'ouvre pas ses terres rares à l'exploitation américaine, en remboursement des 500 milliards de dollars que Trump estime lui avoir "prétés". Ce projet d'accaparer les ressources minières du pays est aussi la raison pour laquelle le président américain parle ouvertement d'annexer le Groenland et le Canada. 

La motivation géostratégique de l'intérêt américain pour des terres rares d'Ukraine est de mettre fin au quasi-monopole de la Chine. Mais l'exploitation minière en Ukraine se heurte à de nombreux obstacles : outre la localisation de gisements majeurs sur le territoire aux mains des russes - que ceux-ci refusent de rendre - l'extraction de ces minerais implique un développement logistique important après les destructions qu'a subies l'Ukraine. La restauration de ces infrastructures et l'accord lui-même pourront être remis en question si cette restauration  n'est pas précédée du déminage des mines non-explosées, sur un quart du territoire ukrainien. On le voit bien, ces multiples obstacles pourraient rendre l'exploitation impossible avant une à deux décennies et amener à l'annulation pure et simple de l'accord et donc des garanties illusoires apportées par l'Amérique à l'Ukraine contre une nouvelle agression russe. Si Poutine et Trump arrivent à se coordonner, c'est en raison de la même absence de valeurs : ils mentent tous les deux comme ils respirent et  aucune personne en possession de toute sa lucidité ne peut leur faire confiance...

Devant un danger que n'écartera pas, sur le long terme, un accord contraint entre Russie et Ukraine, l'Europe a bien compris les enjeux pour sa sécurité et apporte son soutien au président Zelensky. Mais pour que celui-ci soit effectif, il lui faudra soutenir un effort de réarmement massif, dans un contexte économique défavorable. C'est dans ce but que le chancelier allemand souhaite assouplir les règles constitutionnelles qui limitent le déficit budgétaire. C'est aussi ce que souligne, dans un discours prononcé hier soir, le président Macron. Cette allocution évoque plusieurs points : la nécessité pour l'Europe de mutualiser ses propres forces et pour les deux puissances nucléaires d'étendre leur protection à tous les pays de l'Union. Mais la France doit garder le contrôle de sa force nucléaire pour la simple raison que les atermoiement habituels qui divisent les pays de l'Union ne sont pas de nature à faire face à une situation d'urgence. Comme le Président s'est engagé, une fois de plus, à ce que cet effort de guerre ne soit pas financé par une augmentation d'impôts, le risque est grand qu'il soit fait face à la situation par de nouvelles coupes sombres dans les dépenses publiques d'autres ministères régaliens déjà mal en point - justice, éducation nationale, santé - au profit du budget militaire. Une éventuelle contribution de l'épargne des français - livrets et assurance vie - sous une forme qui ne soit pas une  spoliation -emprunts avec un échéancier de remboursement, ou actionnariat dans les entreprises d'armement avec versement de dividendes - est également envisageable. Un recours à l'emprunt international aurait pour résultat un accroissement massif de la dette, qui serait suivi d'un déclassement des agences de notation, toutes américaines. Alors que pour faire face à ce besoin de financement inédit, des solutions existent pour aller chercher  l'argent là où il est :  ne pas lever les sanctions contre la Russie et utiliser les intérêts des avoirs gelés pour aider l'Ukraine et préparer la guerre. Et si, par malheur, celle-ci est déclarée, confisquer de façon définitive les avoirs russes. Mais aussi, faire contribuer les plus riches de façon significative, par exemple en appliquant les préconisations fiscales énoncées récemment par Thomas Piketty.

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