Triangle de Gonesse : c'est la folie qui est au pouvoir

Bienvenue en Absurdie ! En visite sur le triangle de Gonesse en date du 7 mai, le premier ministre dévoilait son plan en 17 points pour l'Est du Val d'Oise. Parmi ces points figurait la construction de la gare du triangle et un projet de construction d'un lycée international avec internat à proximité de la gare.

En 2018, un rapport de la cour des comptes dénonce les dérapages de la Société du Grand Paris : établi en 2010 à 19 milliards d'euros, le budget enfle en 2019, pour s'établir dans une fourchette de 35 à 38 milliards d'euros. Valérie Pécresse, présidente de la région Ile de France, appelle alors l’État à mettre en place un plan de redressement rapide, mais pour les projets des autres car comme le montrent ses prises de position, elle n'est pas prête à y inclure le renoncement à une ligne 17 Nord dont l'utilité et la rentabilité sont pourtant controversées.
En ces temps d'explosion de la dette où l'heure devrait être à traquer le gaspillage d'argent public, le maintien de la ligne 17 dans son intégralité apparaît comme un non-sens budgétaire : à l'occasion d'une enquête publique sur la ligne 17 Nord, la fédération nationale des associations d'usagers des transports (FNAUT) donne un avis défavorable à sa réalisation : "La ligne 17 Nord dessert très peu d’habitants mais relie des pôles d’emplois entre eux. Or les déplacements « travail / travail » ne représentent que 3% de l’usage des transports publics. Il en résultera un trafic faible. La gare prévue dans le village du Mesnil-Amelot est caricaturale d’un projet porté par des élus déconnectés des besoins réels". Ainsi, pour un coût estimé de 2,7 milliards d'euro à la construction et d'au moins 25 millions d'euros par an à l'exploitation, la rentabilité de la gare, en même temps que l'aide qu'elle apporterait à la mobilité des habitants du territoire, est plus que discutable.  Redoutant "un gaspillage sans précédent", la FNAUT propose que le budget prévu pour construire cette ligne soit dédié à moderniser les lignes déjà existantes qui en ont le plus grand besoin et à créer une extension de la ligne de tramway T11 bien plus utile qu'une radiale de plus vers Paris. Le CPTG, reçu dans plusieurs ministères, s'est vu opposer partout la même réponse : nous entendons vos arguments, mais le renoncement à la gare de Gonesse donnerait un signal à d'autres contestations et remettrait en cause le schéma d'ensemble du Grand Paris. Ainsi, sous la pression d'élus régionaux et départementaux, le Pouvoir n'ayant pas le courage politique d'ouvrir une boite de Pandore qu'il a lui même contribué à créer sous la présidence de Sarkozy, préfère gaspiller l'argent des contribuables.

La décision de sacrifier 110 hectares de terres agricoles fertiles relève aussi du non-sens : après l'abandon d'EuropaCity, il fallait trouver n'importe quel projet délirant pour justifier le maintien de la gare sur le triangle voulu par les élus locaux et c'est bien ce qui a été fait : Déjà, émanant des élus locaux favorables à la gare, les hypothèses les plus farfelues avaient été mentionnées, dont la variété même confirmait le slogan du CPTG "gare recherche projet" : la philharmonie de Paris devait développer une annexe sur le triangle, on avait également parlé de la bibliothèque de France, d'un conservatoire de la presse, d'une cité des média, d'un observatoire de la biodiversité (alors que l'urbanisation sera cause de destruction de celle-ci) puis du MIN de Rungis, etc. Ce projet d'implanter cette annexe de Rungis sur le triangle pour développer les circuits courts était lui-même un non-sens résumé en deux phrases par le porte-parole de la confédération paysanne : "Construire un grand entrepôt pour vendre cette production [locale] est antinomique. C’est comme dire qu’on veut développer les librairies de proximité en ouvrant un entrepôt Amazon". Mais le projet ne sera finalement pas développé sur le triangle. L'article de Reporterre (lien précédent)  suggère qu'une des motivations de cette décision pourrait être le coût considérable des infrastructures routières à développer pour rendre le MIN et ses structures de logistique opérationnels. Aussi ce projet a-t-il fait place à une autre option, encore plus kafkaïenne que les autres : un lycée international avec internat d'excellence.

C'est donc jusqu'à 2500 élèves qui, regroupés dans une zone exposée aux nuisances sonores dont nous gratifient toutes les deux minutes les décollages de Roissy, commenceront dès le plus jeune âge à perdre deux ans de vie en bonne santé et apprendront dans une zone cernée entre les pistes d'aviation et les autoroutes, défavorable à la concentration mentale nécessaire à l'apprentissage. Devant le refus d'un couvre-feu imposé à l'aviation civile, les élèves internes subiront ces nuisances même la nuit ! Cette décision absurde apparaît comme un véritable pied-de-nez aux associations qui dénoncent la nocivité des pollutions sonores dans le ciel du Val d'Oise et militent pour interdire l'extension du T4 qui augmenterait ces nuisances de près de 40%. Il faut également rappeler que le Concorde s'est écrasé à quelques centaines de mètres de l'endroit choisi et que le Tupolev, exécutant une démonstration au cours d'un salon nautique du Bourget, s'était lui aussi crashé pas très loin d'ici. Vouloir induire une concentration de population dans un endroit aussi exposé aux catastrophes aériennes - que ce soit comme naguère par le biais d'EuropaCity ou comme maintenant par un centre d'enseignement - tient de l'irresponsabilité la plus totale.

Il ne manque pas de sel de constater que, parmi les enseignements prodigués figurera un apprentissage des métiers agricoles : le paradoxe, c'est que l'on entend ainsi former des agriculteurs et des emplois dérivés tout en détruisant les espaces sur lesquels ils seront amenés à exercer leur métier, qu'il s'agisse des terre fertiles du triangle, du plateau de Saclay lui aussi menacé d'une urbanisation galopante ou d'autres. Il y a quelques années, une émission télévisée nous avertissait qu'avec la tendance actuelle, ce serait deux millions d'hectares, soit deux fois la surface du plus vaste des départements de France métropolitaine (Gironde, 9975 km2) - qui passerait sous le béton d'ici à 2050. Et rien n'indique que la tendance soit en train de s'inverser, malgré les belles déclarations d'intention d'une loi climat qui n'en porte que le nom. C'est ainsi que la France, qui est, avec ses 29 millions d'hectares, le premier pays agricole d'Europe, est en train de tuer la poule aux œufs d'or.

Car le moment est-il bien choisi pour stériliser les terres agricoles de façon irréversible ? Même les prévisions de France Météo nous disent que non ! En effet, malgré les apparences, les mois de mars et avril sont très déficitaires en précipitations, pour la deuxième année consécutive, entraînant une sécheresse agricole qui se manifestera dès cet été avec pour conséquence une diminution possible des rendements. Les cartes de Météo France montrent même que c'est quasiment l'ensemble du pays qui est "dans le rouge". On aura donc besoin, à l'avenir, de toutes les terres, n'en déplaise à ceux qui croient pouvoir assurer l'indépendance alimentaire de notre pays en empêchant le rachat de Carrefour par une chaîne canadienne.
Cette logique de sauvegarde du domaine agricole, qui devrait s'imposer comme une évidence, s'oppose de façon frontale à celle des spéculateurs fonciers qui exproprient au prix du terrain agricole et revendent au prix du terrain à bâtir. Le Gouvernement croit probablement rendre un jugement de Salomon en partageant : 110 hectares pour le béton, le reste sauvegardé pour les projets d'agriculture de proximité...Mais une sanctuarisation qui n'est pas inscrite dans le marbre n'est qu'une illusion : un nouveau pouvoir peut très bien défaire ce qui aura été acté, constater l'inutilité de la gare et vouloir en justifier l'existence en expropriant ce qui reste du triangle pour mettre en route de nouveaux projets d'artificialisation des sols. A n'en pas douter, la gare est le cheval de Troie de la spéculation foncière et l'on comprendra aisément que des projets comme CARMA ne peuvent pas démarrer sur de telles bases. Les projets de bétonisation du triangle et du plateau de Saclay portent en eux une autre option : celle de ne pas intégrer l'agriculture périurbaine dans les modèles de développement urbain, comme sont en train de le faire d'autres villes européennes qui veulent se rendre un peu moins dépendantes de l'approvisionnement extérieur. Et, pour l'avenir, une épée de Damoclès pour les générations futures : le retour des famines moyenâgeuses qui, aujourd'hui, sont loin d'être une vue de l'esprit sortie d'un quelconque cerveau collapsiste.

Soyons nombreux à la manifestation du 22 mai . Les élus locaux qui aujourd'hui se réjouissent des décisions annoncées et n'ont même pas assez d'esprit critique pour en mesurer l'ineptie, ne savent entendre raison que lorsqu'ils perçoivent un danger électoral. Alors soyons nombreux à exprimer notre réprobation dans les urnes aux scrutins qui approchent.

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