Nous avons Carrefour, nous sommes sauvés !

A-t-on entendu, lorsque General Electrics a racheté un des fleurons énergétiques de la France dans des circonstances opaques et au prix de promesses d'emploi non tenues, les politiques s'opposer au rachat d'une industrie stratégique, comme aujourd'hui Bruno Lemaire au rachat de Carrefour par une entreprise canadienne ?

Le ministre de l'économie n'a pas le sens du ridicule et on pourrait même dire du grotesque : pour lui, les magasins Carrefour sont "un chaînon essentiel de la souveraineté et de la sécurité alimentaire de la France" et, pour cette raison, le Gouvernement met son véto à son rachat par une firme québecoise. Le prétexte avancé (car il s'agit bien d'un prétexte) serait un risque accru de rupture de stock "Le jour où vous allez chez Carrefour et qu'il n'y a plus de pâtes, plus de riz, plus de bien essentiels, vous faites comment ?". Le Monde, dans un éditorial du 16 janvier, qualifie cette affaire "d'histoire à dormir debout" !

C'est, en effet, une histoire à dormir debout que de vouloir faire croire que l'indépendance alimentaire de la France dépend d'une chaîne de magasins. Et c'est aussi oublier qu'avant que les produits arrivent dans les rayons des supermarchés, il faut les produire et, le plus possible, localement. Et l'indépendance alimentaire dépend d'abord et avant tout de deux variables qui sont aussi des facteurs limitants :  la préservation des terres agricoles menacées par l'artificialisation des sols et celle de la profession agricole.

Pour la première de ces variables, il faudrait, avant tout, donner un coup d'arrêt à l'artificialisation des sols, qui menace, tous les 10 ans, une surface équivalente à celle d'un département. Mais la proposition de la Convention Citoyenne demandant un moratoire sur l'artificialisation des sols ne concerne que l'implantation des centres commerciaux  et, de ce fait, les mêmes menaces planent sur les surfaces agricoles qu'avant l'abandon de Notre Dame des Landes et d'EuropaCity. Et l'exemple du triangle de Gonesse, toujours sous la menace d'une urbanisation rampante, n'incite pas à l'optimisme en termes de conservation des surfaces agricoles.

En ce qui concerne la profession agricole, la cote d'alarme est déjà dépassée. Depuis le début des années 80, le nombre des agriculteurs exploitants est passé de 1,2 millions à 400 milles, soit une baisse des 3/4. La pyramide des âges n'est guère plus rassurante, car 55% des agriculteurs, de plus de 50 ans,  seront à la retraite dans 15 ans, alors qu'avec 1% de moins de 25 ans, on ne peut pas dire que la relève soit réellement assurée. La profession agricole est en voie d'extinction et, avec elle, notre capacité à produire localement. Une des causes en est le taux de pauvreté très élevé des agriculteurs, entretenu par la pression qu'exerce la grande distribution pour imposer des prix qui ne dépassent pas toujours les coûts de production. Mais de cela, les politiques n'ont rien à faire puisqu'ils ont Carrefour.

Alors soyons rassurés, la vigilance de Bruno Lemaire ne se relâche pas ! Et l'ange gardien Carrefour nous protège !

 

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