Pour Merkel, un hareng très indigeste

Cela commence avec un court article de Marianne (PJ1), dans la rubrique « il a osé le dire ». « Il », c’est Jean-Luc Mélenchon, à propos de son dernier livre « le hareng de Bismarck ». Je dis d’abord merci à Thomas Vallières, l’auteur de ce billet, de m’avoir donné envie de lire ce livre.
JLM le dit lui-même dans la première phrase du livre : « ceci est un pamphlet ». C’est bien ce que lui reprochent les thuriféraires de la Pensée Unique, qui estiment qu’il n’y a qu’un seul modèle à imiter, l’Allemagne. Mais les critiques ne doivent pas oublier l’utilité du pamphlet  lorsque  le simple énoncé de la réalité ne suffit pas à la faire admettre. Ce qui est le cas de nos dirigeants qui n’ont jamais arrêté de nous gaver avec la notion du « modèle allemand », y compris Hollande quand il se fait pitoyablement flagorneur à propos des réformes Schröder.
Nous ne reprocherons donc pas la forme de sa critique à JLM car, trop souvent, la critique de la forme sert d’alibi à ceux qui ont peur de débattre sur le fond. C’est en particulier le cas de Cécile Duflot, qui s’est épanchée sur le sujet dans « Libération ».

Pourtant, il s’agit souvent de choses que nous savons déjà :
-  Sur  la démographie allemande (page 49  et suivantes) : quiconque n’est pas convaincu que c’est un désastre n’a jamais regardé la pyramide des âges du pays. Les projections prévoient que la France et le Royaume Uni dépasseront  l’Allemagne entre 2045 et 2050, que la population en âge de travailler continuera à augmenter dans sept états membres de l’Union Européenne, dont la France, alors qu’elle baissera de 30% en Allemagne. Olaf Gersemann (die Deustchland Blase, titre que JLM traduit irrévérencieusement  par « la baudruche allemande ») pointe ce problème en précisant que l’Allemagne essaie de pallier au manque de main d’œuvre. L’idée que  l’Allemagne fait assumer aux autres pays sa démographie désastreuse (page 63 et suivantes) est donc une conclusion logique et quiconque reproche à JLM de la formuler se voile la face ! Mais penser que cela va durer toujours fait partie des visions court-termistes de madame Merkel : Olaf Gersemann estime complètement irréalistes les projections en volume de la  main d’œuvre immigrée: pourquoi, dit-il, les immigrants se bousculeraient-ils dans un pays où la charge de l’entretien des « vieux » va augmenter jusqu’à devenir rapidement  insoutenable pour les actifs ? Et aussi, la barrière de la langue risque de dissuader.
JLM complète ce panneau par un aperçu de la mentalité allemande concernant le rôle des femmes (page 53), encore aujourd’hui défini par les 3 K (Kirche, Küche, Kinder) chers à l’empereur Guillaume II et aux nazis. C’est tout simple : une femme doit avant tout se consacrer à ses enfants sous peine d’être qualifiée de  « Rabenmutter » (mère corbeau). Alors une femme qui veut travailler ne fait pas d’enfants ! Je sais que cela est vrai, car une personne de ma famille proche, d’origine allemande, m’a raconté les mêmes choses dans les mêmes termes. Et elle a préféré émigrer dans un pays où les femmes qui travaillent et ont des enfants ne sont pas montrées du doigt ! Ce qui nous amène aux jeunes allemands, de plus en plus nombreux à quitter l’Allemagne : certes, la fuite des « jeunes » est un phénomène inquiétant pour toute l’Europe, selon un article récent du Monde. Mais le « modèle » allemand résiste encore moins bien  car, en 2010, le nombre de jeunes allemands expatriés est 2.3 fois plus élevé que le nombre de jeunes français. Alors, JLM a-t-il vraiment tort quand il dit « ce n’est pas un signe de bonne santé morale quand, dans le pays le plus riche d’Europe, on n’ait pas le goût de faire partager son bonheur à des enfants » (page 49) ?

- L’Allemagne est riche, mais beaucoup d’allemands sont pauvres : A l’origine sont les lois Hartz, voulues et mises en œuvre par le gouvernement « socialiste » de Gerhard Schröder. Elles ont opéré des coupes sombres dans les régimes sociaux, sabré les retraites et l’indemnisation du chômage. Elles ont permis le retour des excédents budgétaires, mais c’est la population allemande qui a payé le prix fort et non les entreprises, qui ont vu, entre 2008 et maintenant, le taux nominal d’imposition sur les bénéfices passer de 39% à 29.8%, avec un taux effectif d’imposition de 18%.  Si on excepte les secteurs très florissants de la métallurgie et de la chimie, les emplois à bas salaire ont fleuri : plus de 7 millions d’allemands sont employés dans des « minijobs » (moins de 450 euro par mois) et entrent donc automatiquement dans la catégorie des « travailleurs pauvres », soit 20% des salariés. Les chômeurs sont devenus un vivier d’emplois à bas coût, depuis l’instauration des jobs à un euro de l’heure.
Oui, mais, au moins, il n’y a que 6.5% de chômeurs contre plus de 10% en France (page 73) ? L’exemple de la Grande Bretagne, avec ses « contrats zéro heures » qui ne sont pas décomptés en chômeurs, montre à quel point les comparaisons statistiques entre pays sont une imposture ! Il en est de même en Allemagne, car les « minijobs » dont nous avons parlé plus haut ne sont qu’une façon d’ « effacer » le chômage, les lois Hartz obligeant les chômeurs à accepter n’importe quel emploi au bout d’un an ! En tout état de cause, le taux de chômage relativement bas ne reflète absolument pas la situation réelle du marché du travail, mais seulement un mode de gestion de celui-ci !
On peut en inférer deux choses : d’abord, cette diminution de l’impôt sur les sociétés passe dans la poche des actionnaires, puisqu’elle ne profite pas aux salaires. La politique allemande est donc bien au service de la finance. Ceci est à rapprocher du « rôle social » des femmes tel que nous l’évoquions plus haut : JLM note à ce sujet (page 54) : « le travail domestique gratuit abaisse les coûts sociaux du fonctionnement de la société ».  Et plus loin : « Là bas  comme ici, les femmes sont toujours en première ligne du précariat. Caissières, femmes de ménage, etc.  Et je ne dis rien de la prostitution qui est considérée comme un métier. »

- L’Allemagne est en état  de sous-investissement chronique et vit sur ses acquis :  Là, ce n’est pas JLM qui le dit, mais l’économiste allemand Marcel Fratzscher (die Deutschland Illusion): l’Allemagne investit peu et, par conséquent, ne prépare pas l’avenir. C’est également de que dit Olaf Gersemann qui précise que ce déficit d’investissement concerne les infrastructures routières et ferroviaires, les transports fluviaux (fermeture du canal de Kiel pendant deux semaines à cause d’un problème d’écluses), les écoles et la formation des adultes.  Selon Gersemann, le déficit total en investissements était de 118 milliards d’euro en 2013. Ces informations sont directement citées (pages 83 et 84). Pour avoir lu les deux livres de Fratzscher et de Gersemann, je peux ici en garantir l’authenticité. On peut donc en conclure que le vertueux équilibre budgétaire allemand est principalement basé sur ces économies de bouts de chandelle, qui, à long terme, détourneront les investisseurs de l’Allemagne, car au moins autant que le taux d’imposition des entreprises, l’existence d’infrastructures stables et d’une population hautement qualifiée sont déterminantes. Mais il ne faut pas demander à Angela Merkel de comprendre cela, car elle n’a aucune vision d’avenir et ne sait, en termes de communication, que dire à ses électeurs ce qu’ils ont envie d’entendre !  JLM conclut  sa démonstration  par cette phrase qui va en fâcher plus d’un, mais n’est pourtant que la conclusion logique de ce qu’il vient d’être dit : « le modèle allemand n’est que la gestion d’un déclin » (page 99).

- L’Allemagne écologique et charbonneuse :   La réputation « écologique » des allemands est surtout basée sur la grande gueule de ses écologistes : après la catastrophe de Fukushima, Angela Merkel a proclamé à grand renfort de trompettes initialiser la sortie du nucléaire, comme par hasard en période électorale. Mais comme il faut bien assurer l’avenir énergétique du pays, il faut trouver d’autres modes de production. Alors va-t-on augmenter la part des énergies renouvelables  - qui sont, il faut le reconnaître, bien développées en Allemagne ? Que nenni ! Le déficit en énergie résultant de la décision d’arrêt du nucléaire sera comblé en grande partie par l’exploitation de mines de lignite, alors que les énergies des gaz à effet de serre (charbon, pétrole, gaz naturel) totalisent à elles seules 59% de l’ensemble. Les grandes carrières de lignite ne sont pas nées de l’imagination de JLM, mais sont une réalité qui court dans les journaux télévisés et sur Internet. Et, pour cela, on n’hésite pas à rayer de la carte des villages entiers Quant à la fracturation hydraulique, elle reste autorisée en Allemagne. Autrement dit, pour assurer la sortie du nucléaire, on encourage des solutions très destructrices de l’environnement et à effets négatifs sur la production de gaz à effets de serre ! JLM a donc raison d’affirmer que, dans la lutte contre la production de gaz à effets de serre, l’Allemagne ne remplit pas sa part (page 23 et suivantes) !
Mais, ici, il convient de tempérer le propos de JLM : nous avons, au cours de nos recherches, trouvé un article attestant l’effort fait par les allemands pour développer les énergies renouvelables, qui représenteraient aujourd’hui 25.8% de la production totale d’énergie. L’investissement dans les « nouvelles » énergies renouvelables est donc incontestablement plus élevé qu’en France, où la part importante de celles-ci est due en grande partie à une énergie traditionnelle, l’hydro-électricité. De plus, il faut reconnaître que l’autorisation de la fracturation hydraulique reste soumise à des conditions qui en limiteront le développement, mais risquent (heureusement !) de la rendre moins rentable que prévu.

 - Le « modèle » allemand se développe aux dépens du reste de l’Europe : L’effondrement du système communiste a ouvert de nouvelles perspectives à l’ Allemagne : N’en doutons pas, c’est l’historique poussée vers l’est (Drang nach Osten)  qui a repris sous nos yeux : et elle a commencé avec l’Allemagne de l’Est. On spolie les allemands de l’est : un journal allemand de l’époque raconte qu’une famille est-allemande pouvait, du jour au lendemain, voir arriver un habitant de Hambourg ou de Cologne avec un titre de propriété d’avant guerre sur le terrain où  était construite la maison pour en exiger la restitution ! On fait passer les entreprises est-allemandes sous les fourches caudines de la Treuhand (page 107), une agence fiduciaire chargée de la privatisation des entreprises est-allemandes. C’est une annexion de fait et Bruno Odent, cité dans le livre (page 106), constate : « C’est la première fois qu’un pays développé et tout ce qui en constitue les structures sont aussi rapidement, systématiquement, méthodiquement détruits pour être remplacés quasiment du jour au lendemain par le système de l’état voisin ».
Du côté des autres pays de l’est, le capitalisme allemand comprend vite qu’il dispose d’un réservoir de main d’œuvre quasiment illimité, tant dans le but d’importer de la main d’œuvre à bas coût (voir à ce sujet, dans le dossier que Marianne a publié en 2012, l’article sur les esclaves des abattoirs en Allemagne) que dans celui d’exploiter la même main d’œuvre à l’étranger. Le rachat de Skoda par Volkswagen et les changements d’organisation de production qui ont suivi (page 110) est symbolique de ce nouvel état de fait.
Ainsi, au lieu d’améliorer la condition des peuples, l’élargissement de l’Union Européenne  ne fait que traduire dans les faits la nouvelle « vision européenne » du gouvernement allemand, qui  va ensuite imposer ses visions à toute l’Europe, avec la complicité de la Commission Européenne et de son président de l’époque, José Manuel  Barroso.  L’Allemagne a déjà imposé son modèle monétaire rigide (page 112-113) et entend imposer ses pratiques budgétaires de non-investissement à toute l’Europe , au prix de politiques d’austérité dont la nocivité est dénoncée par deux prix Nobel d’économie (PJ2). On est donc bien dans un processus « d’annexion », non pas politique ou militaire, mais économique. Comme le dit JLM, l’Europe n’est plus que « la chose » de l’Allemagne.
On ne peut généraliser l’arrogance à tout un peuple (page 166), mais celle de madame Merkel est bien réelle : n’est-ce pas elle qui a parlé des « pays du Club Med », pour stigmatiser les peuples du sud qui, selon elle, seraient des « fainéants ».  La simple comparaison des chiffres suggère que les « fainéants » ne sont pas ceux qu’on croit, ce qui confirme les propos de JLM à ce sujet (pages 88 à 94) !

Cela nous amène au cas de la Grèce : bien sûr, les gouvernements grecs ont maquillé leurs comptes pour entrer dans la zone euro, mais comme je l’ai déjà expliqué dans un de mes billets, il s’agit d’une responsabilité collective de l’Europe, dont nous devons aujourd’hui assumer notre part. Mais la donneuse de leçons en chef a décidé que le pays devait payer ses dettes, même au prix de la paupérisation de sa population. Elle oublie simplement que c’est l’Union Européenne qui favorise l’évasion fiscale dont sont victimes les populations grecques, entre autres en tolérant la présence d’un paradis fiscal dont les pratiques assèchent les rentrées fiscales des autres pays ! Et puis, l’Allemagne est mal placée pour faire la morale aux grecs, car c’est un fait établi qu’elle n’a jamais payé ses dettes (page 171) ! Ni les réparations pour les deux guerres mondiales, ni, en ce qui concerne la Grèce, les crédits prélevés de force pendant la deuxième guerre mondiale, qui devaient être remboursés non pas comme le dit JLM au moment de la réunification (page 174), mais au moment de la ratification d’un traité de paix. Car –il faut le savoir – la signature du 8 mai 1945 était un armistice, qui n’a jamais été suivi d’un traité de paix. Juridiquement, nous sommes toujours en guerre avec l’Allemagne. Mais on se doute bien qu’après la réunification, l’Allemagne n’a aucun intérêt à signer ce traité de paix qui l’obligerait à payer ses dettes ! Argutie juridique, dont il n’est pas sûr qu’elle tienne devant un tribunal international impartial, mais suffisant pour que l’Allemagne oppose une fin de non-recevoir à toutes les demandes du gouvernement Tsipras en ce sens. Pourtant, revalorisée, il s’agirait d’une somme (162 milliards) correspondant à la moitié de la dette grecque. Alors ce serait la moindre des choses que l’Allemagne accepte au moins d’annuler la dette grecque à hauteur de ces 160 milliards !
Alors lorsque nos politiciens et les charlatans qui prétendent les conseiller (pas vrai, Alain Minc ?) conseillent de s’aligner sur le modèle allemand, ils méconnaissent –ou font semblant – que ce type de développement est un modèle prédateur qui ne peut pas s’appliquer à l’ensemble des pays européens ; que la bonne santé de l’économie allemande n’est qu’apparente, car fondée essentiellement sur deux secteurs – l’automobile et les machines-outils – et condamnée d’avance par la faiblesse de la démographie, que la soi-disant santé budgétaire est liée à un manque d’investissements sur les infrastructures essentielles ; que la gestion de l’Allemagne est celle d’un pays vieillissant.  Est-ce vraiment un modèle à imiter, alors que le sous-titre du livre de Gersemann est das letzte Hurrah einer grossen Wirtschaftnation, ce qui pourrait se traduire par "le chant du cygne d'une grande nation économique" ?
En conclusion, le caractère polémique de ce petit livre ne doit pas faire oublier qu'il est parfaitement argumenté et que les faits qu'il relate peuvent facilement être vérifiés.

Germanophobe, moi ? Les réflexions que j’ai faites en réponse à un débat au moment de la mort de Günther Grass prouvent le contraire. J’ai une grande admiration pour la culture germanique qui est une des plus rayonnantes du monde, mais sans oublier, comme Paul Valéry que « les grandes vertus des peuples allemands ont engendré plus de maux que l’oisiveté n’a jamais créé de vices ». Et je reste lucide devant la réalité dénoncée non pas seulement par Jean-Luc Mélenchon, mais également par les économistes allemands. Réalité qui ne me fait pas plaisir, car tout ce qui précède est une mauvaise nouvelle non seulement pour l'Allemagne, mais pour l'Europe toute entière.

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