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Billet de blog 13 janv. 2020

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Histoire d'algues, lanceur d'alerte et incurie politique

Cette chronique de l'incompétence criminelle est établie à partir de l'enquête "algues vertes, l'histoire interdite", qui relate l'inertie des services publics, le déni des élus et les prises de position de professionnels à la déontologie discutable concernant un problème gravissime de santé publique.

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Inès Leraud, auteure d'algues vertes, histoire interdite

C'est une journée de juillet 1989 que le docteur Pierre Philippe, alors jeune médecin urgentiste à l'hôpital de Lannion, n'est pas prêt d'oublier ; il raconte : "Une ambulance nous a amené le corps d'un jeune homme retrouvé sans vie, quelques heures plus tôt, sur la plage de Saint-Michel-en-Grève. Le rapport précisait qu'il avait été relevé sur un épais lit d'algues vertes. On m'a

demandé d'examiner le corps pour identifier la cause du décès. Lorsque j'ai ouvert la housse, une odeur pestilentielle en est sortie, rendant l'atmosphère de la pièce si irrespirable que nous avons dû refermer précipitamment la fermeture éclair". Cette odeur n'a rien à voir avec une odeur cadavérique, mais ressemble à une odeur d’œuf pourri - caractéristique de la présence d'hydrogène sulfuré (H2S) dont la toxicité est connue - que le médecin assimile immédiatement à celle des "marées vertes" qui envahissent la côte depuis le début des années 70. Le phénomène n'est donc pas nouveau, mais n'avait, à sa connaissance, jamais provoqué mort d'homme dans ce contexte. Pierre Philippe demande une copie du rapport d'autopsie, qu'il ne recevra jamais.

En 1999, c'est un homme encore vivant qu'on lui amène pour crise convulsive ayant nécessité l'intervention du SMUR.  Cet homme - un ramasseur d'algues vertes - a été trouvé inconscient au même endroit que la première victime, ce qui permet au médecin de faire le rapprochement avec le premier cas. Il s'en est sorti après quatre jours de coma, quatre mois à l'hôpital de Saint-Brieuc et un an d'arrêt de travail. Un de ses collègues, dix ans après, n'aura pas cette chance, car on le retrouvera mort à côté de sa cargaison d'algues toxiques.

C'est à la suite du cas de 1999 que le docteur Philippe, à la suite d'une revue de littérature sur le sujet, établit un lien formel entre l'H2S et les symptômes constatés  chez ces patients. Il envoie des dizaines de courriers aux autorités sanitaires, mais ce signalement à répétition ne reçoit qu'une seule réponse, celle de la DDASS qui lui écrit : "Il n'y a jamais eu de cas décrits, donc pas de raison de s'inquiéter, ni d'approfondir". Il y a donc avant tout une inertie irresponsable de l'administration, qui ne prend pas le docteur Philippe au sérieux et ne juge même pas utile  de lancer une enquête.

En 2008, ce sont deux chiens qui sont retrouvés morts sur une plage des Côtes d'Armor. Leur propriétaire, assistante dans un cabinet vétérinaire, peut les faire examiner le jour même. La vétérinaire conclut que la seule cause possible est une intoxication qu'elle attribue aux émanations des algues vertes et alerte la presse. La préfecture des côtes d'Armor lui répond que son avis n'engage qu'elle même et ne croit pas utile d'approfondir la question. La directrice adjointe des services vétérinaires répond : « C'est le premier cas porté à notre connaissance. L'autopsie n'a pas été pratiquée, il n'y a donc pas de preuve scientifique formelle. Pour tuer des animaux, il faudrait une forte quantité d'algues en putréfaction susceptibles de dégager une importante poche de gaz ». Et personne ne se pose la question : et si c'était le cas ? !!! Une responsable de la DDASS affirme : "les seuls risques pour les populations exposées à ces émanations sont des irritations oculaires et nasales". Le docteur Pierre Philippe peut ainsi constater qu'il a prêché dans le désert !

En 2009, c'est un cavalier qui est retrouvé inanimé à côté de son cheval mort, toujours sur la plage de Saint-Michel en Grève, avec les mêmes symptômes que le cas de 1999. Le docteur Philippe lui suggère de demander l'autopsie de son cheval, que les autorités sanitaires refuseront de prendre à leur charge. Ainsi, même d'un point de vue pécuniaire, celles-ci ont refusé d'assumer leur responsabilité. Mais l'autopsie, finalement aux frais du propriétaire du cheval (qui montre ici un sens civique dont sont dépourvus les fonctionnaires d'état), apportera enfin la preuve que celui-ci a été intoxiqué par un taux explosif d'hydrogène sulfuré. Chantal Jouanno, alors secrétaire d'état à l'environnement, demande une expertise, qui met en cause sans discussion possible le H2S émanant des algues vertes, dont des doses toxiques sont retrouvées sur les lieux de l'accident. Elle commente : Les doses de gaz sur les algues en décomposition, cet hydrogène sulfuré, sont le double des doses mortelles. Ce qui m’a frappée dans ce dossier est le nombre d’années où on a joué la politique de l’autruche." On ne peut mieux dire !
On pourrait croire apportée la preuve définitive de l'implication des algues vertes dans tous les cas observés. Cela n'empêchera pas une fonctionnaire de la DDASS d'attribuer la mort du cheval à un arrêt cardiaque. Et le déni continue à l'occasion des 34 sangliers retrouvés morts dans l'estuaire du Gouesson. Déni non pas scientifique, car la mise en cause des algues vertes ne fait cette fois-ci aucun doute, mais politique : un sous-préfet déclare encore : "Ces résultats ne permettent de tirer aucune conclusion" et ajoute "il faut rester très prudent". Et, en effet, il n'en tire aucune conclusion puisque, cinq ans après, un jogger qui s'entraînait est également retrouvé mort au même endroit, qu'aucun panneau ne signalait comme dangereux.. S'agissant de la prudence, les représentants de l’État en ont une conception très personnelle : pour le commun des mortels, elle consisterait plutôt à prendre des mesures de protection jusqu'à certitude dans un sens ou dans l'autre. Cela s'appelle le principe de précaution, mais les autorités ne savent même pas comment cela s'écrit.

 Pourquoi avoir traité aussi légèrement un problème de santé publique aussi grave, au point de chercher à museler ceux qui dénonçaient le danger ? En effet le docteur Philippe  fait l'objet de pressions de sa hiérarchie :  "La direction de l’hôpital est venue m’avertir de faire attention, qu’elle avait reçu des appels de la DDASS, de la préfecture, affirmant que j’étais sur la ligne rouge à ne pas franchir. On m’a bien mis en garde."  un écologiste qui lui faisait écho reçoit des menaces de mort et voit des balles de paille et des tas de fumier déposés devant chez lui, l'émission Thalassa fait face à un "vent de colère venu de Bretagne" pour avoir exposé, à quelques semaines de la saison touristique, un certain nombre d'atteintes à l'environnement dont la question des algues vertes.
Dans cette émission de Thalassa, la propriétaire des deux chiens morts déclare : « J'aurais pu venir avec mon neveu de 5 ans et ça aurait été dramatique ». Pour certains élus locaux, ce danger de mort ne pèse pas lourd en regard de leur saison touristique. Ce sont donc eux qui tentent d'organiser cette conspiration du silence par l'intimidation et la menace. Cette épidémie de déni contamine aussi le président de région Jean-Yves Le Drian, qui dénigre une campagne d'affichage de France Nature Environnement qui, selon lui,  "nuit à l'attractivité touristique de la Bretagne sous prétexte d'une dangerosité non justifiée" (c'est en 2011, après l'autopsie du cheval !). La région accompagne cette déclaration d'une assignation en justice de l'association dans le but d'empêcher la campagne d'affichage. Quand il devient difficile de nier les faits, on s'en prend à l'information, c'est aussi le principe en vigueur dans les dictatures.

Mais il y a aussi le rôle des lobbies agricoles, qui ne sont pas les derniers à pratiquer la politique de l'autruche, cette fois-ci pour défendre leurs intérêts économiques. En effet, pour traiter efficacement ce problème sanitaire d'une gravité extrême, il aurait fallu attaquer la cause du problème et non pas se contenter de ramasser les algues vertes. Et la cause de cette prolifération d'algues toxiques, c'est le déversement par les rivières et les eaux de ruissellement de nitrates et de phosphates, provenant soit des engrais nécessaires à l'agriculture intensive, soit des élevages de porcs fréquents dans la région. Oui mais vouloir résoudre ce problème, c'est s'attaquer à des lobbies puissants, qui ont tout intérêt à ce que les choses ne bougent pas.Un agronome consultant de ces lobbies déclare (en toute indépendance, naturellement !) : "On a voulu voir un symbole dans ces marées vertes le revers de la médaille de l’agriculture soit disant intensive, sans faire la démonstration réelle que cette cause était sérieuse et valable". Et, sans rire, les "experts" de la FNSEA attribuent les marées vertes à ... la raréfaction des bigorneaux.

En attendant que des décisions soient prises, le phénomène s'étend : il y a quelques années, le problème semblait limité à quelques plages des Côtes d'Armor. La carte ci dessus, où les zones "contaminées" sont en vert, montre qu'il en existe aujourd'hui dans le nord Finistère, dans la rade de Brest et la baie de Douarnenez et même du côté de la Forêt Fouesnant et de Concarneau. Et les algues vertes pourraient même se propager dans d'autres régions : en Vendée, la ferme des 23000 porcs menace déjà l'activité ostréicole de la région, mais pourrait aussi causer des marées vertes du côté des Sables d'Olonne. Lorsque des secteurs qui ne sont pas concurrents arrivent à se confronter jusqu'à la destruction de l'un d'entre eux, on est en droit de se demander si nos modèles économiques sont pertinents. Et si la cause du problème était l'adoption, dans les années 60, du modèle d'agriculture intensive américain,  inadapté aux espaces restreints que nous avons en Europe ?

Les traîne-savate qui nous tiennent lieu de représentants - qu'ils soient députés, élus régionaux et même président de la République, sont indignes de notre confiance car ils ont, dans toute cette histoire, fait preuve d'une inertie criminelle. C'est la même posture lorsqu'ils fixent - sans s'en donner les moyens - un objectif de réduction des pesticides qui n'est suivi d'aucun effet. Il ne doivent donc s'étonner ni des réactions de rejet qui sont la marque de notre temps, ni de se faire donner des leçons par des jeunes comme Greta Thunberg car ce sont les carences de la démocratie soi-disant représentative qui engendrent ces situations.

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