Europacity: contre la déclaration d'utilité publique

La déclaration d'utilité publique du projet Europacity est le préliminaire indispensable à l'expropriation des agriculteurs propriétaires des terres agricoles. S'appuyant sur un récent article du Monde, ce billet passe en revue les raisons pour lesquelles le label «utilité publique» ne doit en aucun cas être accordé.

Sous la pression des oppositions à Europacity, les promoteurs du projet ont planché - une fois de plus - sur une modification du projet. Pour tenir compte des objections concernant la création d'un centre commercial de plus alors que l'offre croit plus vite que la demande et que les centres proches d'Aéroville et du Millénaire sont loin de tenir leurs promesses de fréquentation et d'emploi, ils cherchent maintenant à faire croire que le complexe n'est pas un centre commercial. Ce n'est rien de plus qu'une imposture, car si le nouveau projet ne prévoit pas d'édifice consacré exclusivement au commerce, il n'en reste pas moins que des boutiques commerciales sont disséminées au rez de chaussée des divers bâtiments, pour une surface totale de 230000 m2.  Le Monde précise que cette surface totale dépasse la superficie cumulée des centres commerciaux situés dans un rayon de 5 kilomètres.

La nouvelle mouture n'est qu'une variante du projet initial, avec un parc de loisirs incluant une salle de concert, un centre culturel dédié au septième art, un centre des congrès, un cirque, un parc aquatique, un parc à thèmes, un parc des neiges avec le projet - qu'on a cru un moment abandonné - d'une piste de ski et cascade de glace. Les ambitions du concepteur sont d'attirer 34 millions de visiteurs, soit deux fois plus qu'Eurodisney !!!

Les modifications de façade du projet n'en ont en aucune façon fait disparaître le côté ubuesque et c'est toujours les mêmes questions qui reviennent en boucle - faute de réponses - de la part des opposants :
- Pourquoi artificialiser les terres agricoles du triangle, parmi les plus productives d'Ile de France alors qu'il existe à proximité une friche industrielle - celle de PSA à Aulnay ? Peut-être parce que cela ne ferait pas l'affaire du maire de Gonesse qui compte bien sur la manne financière que lui apportera Europacity, au détriment des communes environnantes du 93 et du 95
- Prétend-on réellement compenser l'artificialisation de 260 hectares de terres agricoles par la création d'une ferme urbaine de 7 hectares ?
- Le modèle proposé par Europacity est-il pertinent à l'heure où la grande distribution se reconvertit aux supérettes de quartier et au commerce numérique, qui limitera l'empreinte carbone des activités de commerce ?
- Et quid de l'empreinte carbone globale du projet, dont une récente étude démontre qu'elle sera beaucoup plus importante qu'estimée par le promoteur ?

Benoît Chang évite soigneusement les questions qui fâchent lorsqu'il répond : "Des terres agricoles, le groupe Auchan, les chinois... Les opposants ont en main tous les ingrédients pour raconter une histoire facile". C'est une déclaration qui, outre le mépris qu'il manifeste aux opposants, le renvoie à ses propres insuffisances. Car c'est bien lui qui raconte une "histoire facile", avec son argumentation qui, somme toute, se limite aux emplois que, prétendument, l'opération va créer  sur le site de Gonesse, mais au prix d'une destruction sur d'autres sites. En cela, il ne fait rien d'autre que flatter des politiques dont le credo est la création d'emplois à l'exclusion de toute autre considération sociale ou environnementale. Et aussi le maire de Gonesse, qui n'a pas encore compris que le problème du chômage est un problème de dimension nationale, qui ne peut être résolu par une commune au détriment de l'emploi dans les communes limitrophes.

Le calendrier de réalisation se précise : la modification du PLU votée en septembre par le conseil municipal de Gonesse doit être suivie par une déclaration d'utilité publique par le préfet du Val d'Oise, qui donnera le feu vert à l’expropriation des terres agricoles visées par le projet. Une fois celle-ci obtenue, le concepteur entend déposer vers la fin de l'année la demande de permis de construire. Mais il y a, dans cette belle mécanique, un grain de sable qui pourrait remettre le projet en cause : pour des raisons budgétaires, la desserte du triangle de Gonesse par la ligne 17 est reportée à 2027 et, sans elle, le projet ne se fait pas. Il n'est nullement acquis que les actionnaires du projet aient la patience d'attendre jusque là et Benoit Chang, directeur général d'Alliage et territoires (la société en charge du projet) déclare : "Le problème, c'est moins les deux ou trois ans de portage financier supplémentaire que l'incertitude permanente : qu'est-ce qui nous garantit que cet arbitrage ne sera pas remis en cause dans deux ans ?" Oui, l'abandon de Notre-Dame des Landes pourrait donner à réfléchir aux actionnaires et même, eu égard aux difficultés du consortium Wang, le partenaire Immochan pourrait bien avoir à se chercher un autre investisseur.

En conclusion, le "bêtisier" d'Europacity cher à Jacqueline Lorthiois devient de plus en plus chargé :
- Sur la question de l'emploi : madame Lorthiois a fait, au cours du premier débat public sur la question de la déclaration d'utilité publique, la démonstration que la balance des emplois créés et détruits serait, au mieux, à somme nulle. Benoît Chang a contrargumenté en expliquant qu'une étude "indépendante" avait "démontré" que le solde serait positif d'environ 7000 emplois !!! Nous le mettons au défi de répondre à une seule question, avec preuves à l'appui : qui a payé ces experts ? Sur le point précis de l'indépendance d'une expertise, la réponse à cette seule question fait toute la différence. En tout état de cause, on ne peut pas donner le label utilité publique à un projet qui favoriserait (le conditionnel a son importance ici) l'emploi des uns au détriment des autres.
- Sur la question des formations : nous faisons seulement remarquer que les employés d'un site appelé à recevoir une clientèle internationale devront maîtriser au moins l'anglais, voire d'autres langues européennes. Monsieur Chang croit-il réellement pouvoir insuffler, en quelques mois, la pratique courante d'une ou plusieurs langues vivantes là où il faut des années d'apprentissage et des séjours en immersion complète ? Et croit-il réellement que ces emplois, en supposant qu'ils soient effectivement créés, profiteront en priorité aux gonessiens ?
- Sur la question des terres agricoles : contrairement à ce que laisse sous-entendre monsieur Chang, la question de la perte des terres agricoles a son importance, non seulement au plan local, mais à l'échelle nationale : l'émission télévisée "et pour quelques hectares de plus" diffusée en 2016 nous apprend qu'au rythme actuel, c'est une surface agricole équivalente à la surface de deux départements français qui aura disparu en 2050. Un projet qui contribue à mettre en péril l'autosuffisance alimentaire du pays n'a pas sa place dans une déclaration d'utilité publique.
- Sur l'impact environnemental du projet : le mérite du livre blanc intitulé "Europacity, le climat et la famille Mulliez" est d'évaluer le projet Europacity en termes de bilan carbone associé au projet : il démontre clairement que celui-ci a été grossièrement sous-estimé par les promoteurs du projet : Europacity en 2024, en termes d'empreinte carbone, c'est 103 hypermarchés ou une ville de 140000 habitants. En 2040, dans l'hypothèse d'une disparition complète des véhicules thermiques, c'est 175 hypermarchés ou 250000 habitants. Europacity, à lui tout seul, représenterait 40% de l'empreinte carbone d'Auchan en 2024 et plus de 50% en 2040. Cela confirme l'incompatibilité du projet avec la lutte contre le réchauffement climatique. La déclaration d'utilité publique du projet reléguerait la COP21 à une aimable plaisanterie.

Et - cerise sur le gâteau, l'opération aura un coût pour le contribuable : un milliard d'euro pour la déviation de la ligne 17 et la construction de la gare "en plein champ". Un projet qui engloutit des fonds qui seraient  mieux employés pour d'autres urgences (vétusté du réseau SNCF, hôpitaux, justice "en voie de clochardisation"), et ceci pour soutenir un investissement privé, ne peut pas être déclaré d'utilité publique.

Nous laisserons le dernier mot à Bernard Loup, président du Collectif pour le Triangle de Gonesse, qui enfonce le clou : "L'arrêt du projet d'aéroport à Notre Dame des Landes comme l'abandon de l'Exposition Universelle - pour laquelle le triangle de Gonesse s'était d'ailleurs porté candidat, montrent qu'il y a un gouvernement capable de prendre des décisions favorables à l'environnement. Espérons qu'il aura le même courage pour Europacity".

 

 

 

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