L'illusion Allemande vue par les économistes allemands

Voilà un économiste qui décrit un pays où « l’économie est en échec, la croissance beaucoup moins élevée que la moyenne de l’eurozone.  Les salaires y ont augmenté significativement moins, deux salariés sur trois ont des revenus corrigés de l’inflation moins élevés qu’en l’an 2000 (3% en moyenne, 5% pour les plus pauvres), un enfant sur cinq est  au dessous du seuil de pauvreté ».  
Il décrit ensuite les causes de ce constat : productivité en berne, due à des investissements qui comptent parmi les plus bas des pays industrialisés - 17% de la performance économique contre 23% au début des années 90. Les actifs publics, qui étaient de 25000 euro pour une famille de quatre personnes sont aujourd’hui nuls. Ce pays, selon l’auteur, « est sur le déclin et vit de ses acquis ».

S’agit-il de l’Espagne ? De l’Italie ? De l’Irlande ? Et pourquoi pas de la France ? Vous n’y êtes pas du tout ! Il s’agit de l’Allemagne.

Allons donc, allez-vous dire ! Ce sont les élucubrations d’un français jaloux du succès de nos amis d’outre-Rhin et un poil germanophobe. Et bien, là encore, vous vous trompez : il s’agit d’un économiste allemand et non des moindres : Marcel Fratzscher, président du DIW (deutsches Institut für Wirtschaftsforschung ou en françaisinstitut allemand pour la recherche économique) dans un livre (die Deutschland-illusion*) qui a été très commenté par des publications aussi diverses que le Monde ou Libération, .

Il ne s’agit pas d’une opinion isolée : la sévérité de ce diagnostic est partagée par un autre économiste qui va jusqu’ à parler « du chant du cygne de l’économie allemande »  dans un autre livre au titre évocateur : la bulle allemande (die Deutschland Blase*).

Marcel Fratszcher pointe trois idées reçues qui sont largement répandues dans l’opinion publique et font les choux gras de partis tels que Alternative für Deutschland :
La première de ces « illusions » est de croire que l’avenir économique de l’Allemagne serait assuré du fait de l’excellence de sa politique économique. Le livre démontre que le déclin économique  est amorcé et va s’accélérer si rien n’est fait pour changer fondamentalement  la politique économique.
La deuxième consiste à croire que l’Allemagne n’a pas besoin de l’Europe et que son avenir écono-mique se situerait en dehors  du continent.  A l’échelle mondiale, l’Allemagne reste une petite économie qui a durablement  besoin de ses voisins européens qui restent et resteront ses principaux partenaires économiques. Avec des pays émergents de plus en plus forts, les intérêts allemands et ceux de l’Europe toute entière n’ont aucune chance – à moyen terme, c'est-à-dire quand les Chinois ou les Brésiliens n’auront plus besoin des allemands pour fabriquer leurs machines-outils - d’être pris en compte si le continent ne parle pas d’une seule voix.
La troisième illusion est de croire que les autres pays européens n’en veulent qu’à l’argent des allemands : ceux-ci se positionnent en victimes de l’Europe en ignorant les formidables avantages que l’Europe leur a apportés, en dépit des coûts et des risques que l’Allemagne a assumés dans une crise européenne que sa politique continue à aggraver, notamment lorsque l’introduction de l’Euro a grandemanr facilité leurs investissements à l’étranger.

Un article récent** donne « quatre raisons pour lesquelles madame Merkel devrait faire profil bas » : en arbitre autoproclamée des politiques budgétaires européennes, elle estime que les réformes engagées par la France sont insuffisantes, ce à quoi Jean-Luc Mélenchon lui a suggéré,  avec  sa virulence habituelle,  « de s’occuper de ses pauvres et de ses équipements en ruine ». L’injonction ne manque pas de pertinence : Il est vrai que les réformes Hartz ont provoqué un accroissement du nombre de pauvres, qui se montent à 22% de la population selon le puissant Deutscher Gewerkschaft  Bund (DGB : union des syndicats allemands). C’est également une des critiques que fait Fratzscher  à la politique allemande : la faiblesse des investissements qui, en pourcentage du PNB, comptent parmi les plus faibles d’Europe, y compris par rapport à ceux de la France). L’absence de vision à long terme est en effet une des caractéristiques principales de madame Merkel : « on constate une faiblesse de l’investissement public et privé en Allemagne et les dernières les dernières décisions du gouvernement restent insuffisantes », ce qui a pour conséquence, également pointée par le DGB : « les infrastructures allemandes sont en mauvais état, ce qui peut entraîner une chute des investissements étrangers ».
Une autre raison de faire profil bas est la démographie allemande : C’est une faiblesse de l’Allemagne qui, aujourd’hui, n’est plus à démontrer. Il y a en Allemagne, concernant le rôle des femmes dans la société une tradition culturelle exprimée par « les 3 K » (Kirche, Küche, Kinder), dont les allemands ont du mal à se débarrasser. Les mères allemandes qui « abandonnent » leurs enfants pour aller travailler sont mal vues et affublées du vocable de Rabenmutter (mère corbeau). Cela s’exprime par la faiblesse des investissements dans la politique familiale : les crèches sont inexistantes et une femme qui veut travailler n’a pas d’enfants, c’est aussi simple que cela. Bien sûr, L’Allemagne pallie aujourd’hui ces faiblesses par une immigration  importante de personnes qualifiées (ce qui veut dire au passage qu’elle fait assumer par d’autres pays les insuffisances de sa démographie), mais penser que cela va durer fait encore partie des visions court-termistes  et irréalistes de madame Merkel.
L’article souligne également le manque de solidarité de l’Allemagne qui a la mémoire courte  dans ce domaine et nous apprend que la politique allemande elle-même enfreint les règles européennes. Sur ces deux points, je n’ai pas de remarques particulières à faire et je renvoie à l’article, cité plus haut.

Il y a lieu de s’inquiéter de  ces données qui  ne concernent pas que nos amis allemands, mais sont en fait une très mauvaise nouvelle pour l’Europe toute entière. Le chacun pour soi et le manque de solidarité pourraient, comme le soulignait déjà un article du Monde en 2012 (en pièce jointe) être mortifère pour l’Europe toute entière. Il y a donc lieu de revoir toute la politique de l’union en termes d’unification de la fiscalité des entreprises, de gestion des dettes publiques, de lutte contre les paradis fiscaux, d’investissements européens. Le mouvement « Nouvelle Donne » a suggéré, dans son programme pour les élections européennes, plusieurs mesures dont certaines pourraient être prises sans qu’il soit nécessaire de modifier les traités (bien qu'à moyen terme, il faudra bien s'y résoudre). Et si rien n’est fait, c’est toute l’Europe que l’intransigeance de madame Merkel envoie dans le mur, et sûrement pas à l’exception de l’Allemagne ! Et tout ce que l'Histoire retiendra, c'est que notre continent s'est suicidé en deux guerres mondiales.

*au moment où je commence cet article, ces deux livres, à ma connaissance, n’ont pas encore été traduits en français.
** cet article est partie intégrante d'un dossier de presse constitué sur ce sujet : 

DOSSIER : Nouvelles d'Allemagne

8 Décembre 2014
"Quatre raisons pour lesquelles Angela Merkel devrait faire profil bas"
>voir l'article de France TVinfo 

6 Octobre 2014
"Haro sur le modèle allemand"
>voir l'article de la Presse 

30 septembre 2014
"Bulle immobilière, déclinisme et baisse du niveau de vie : bienvenue en Allemagne
>voir la chronique Agora

29 Septembre 2014
"Des économistes allemands s'inquiètent pour leur pays"
>voir l'article de News360x 

27 Septembre 2014
"L'économie allemande est un échec et c'est un allemand qui le dit"
>voir l'article de Sud Ouest
"Le chant du cygne de l'économie allemande"
>voir l'article de la Dépèche 

 

 



 

 

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