Les "marchands de doute"

C'est le titre d'un livre publié en 2010 auquel fait référence Dominique Méda dans une chronique accordée au journal Le Monde, à la suite des scandales qui ont récemment frappé Monsanto et Coca-Cola. Les lobbyistes des grandes firmes, de façon totalement criminelle, parviennent grâce à des "scientifiques" idéologues ou achetés, à occulter la nocivité de leurs produits.

Tout est bon pour les multinationales - même le mensonge et la fabrique de faux - pour apporter les "preuves" d'inocuité de leurs produits. Face aux données scientifiques qui s'accumulent et démontrent que ceux-ci, pourtant autorisés sur le marché, sont à l'origine de gros problèmes de santé publique, des firmes empoisonneuses telles que Monsanto ou Coca Cola - les deux exemples les plus récents - ont fabriqué de fausses études scientifiques, qu'ils ont ensuite fait avaliser par des chercheurs à l'éthique douteuse. Ils fournissent ainsi aux lobbyistes de tout poil la possibilité d'induire le doute sur les résultats scientifiques les plus rigoureux, au besoin en tentant de discréditer les chercheurs qui les ont produits. Les lobbyistes n'ont plus ensuite qu'à faire leur travail à Bruxelles, à Washington ou à Paris auprès d'hommes politiques qui les soutiennent par idéologie ou par cupidité, dans les deux cas sans aucun souci du bien commun . Ainsi on en est encore à se demander pourquoi le Glyphosate continue à faire ses ravages, alors que plus de 11000 plaintes contre Monsanto ont déjà été déposées et que les condamnations judiciaires commencent à se succéder.

Dans une chronique récente parue dans le Monde, la sociologue Dominique Méda décrit comment des grandes entreprises, "souvent soutenues par des groupes d'intérêt et des organisations farouchement hostiles à l'idée même de régulation", arrivent à mettre en doute les résultats scientifiques les mieux établis. Cette industrie du déni est bien antérieure aux  deux exemples cités plus haut, comme le montrent les exemples des agents chimiques responsables du trou dans la couche d'ozone, des méfaits du tabagisme, de la nocivité de l'amiante. Partout où des intérêts économiques sont attaqués, les firmes responsables cherchent par tout les moyens à étouffer le scandale, comme le montre par ailleurs l'exemple du docteur Irène Frachon, qu'on a essayé de faire taire concernant la nocivité du Médiator.

La sociologue décrit ensuite la perversité des méthodes employées par les marchands de doute, toujours les mêmes, dit-elle : la remise en cause des résultats de la science au nom même de l'éthique scientifique : "profiter du fait qu'il n'est pas toujours possible d'affirmer qu'un fait A [...] est la cause [...] d'un fait B [...] pour remettre massivement en cause les résultats de la science". Et c'est là qu'interviennent quelques "scientifiques égarés, aveuglés par une idéologie ou plus rarement corrompus". Pour donner du poids aux attaques contre la science, on sollicite des scientifiques, comme cela a été le cas dans l'affaire Monsanto.

L'article de Wikipedia sur le livre les marchands de doute permet de cerner le profil de deux de ces scientifiques en  rupture de ban avec la science: ils sont cooptés par les firmes sur critères de leurs relations politiques, sont partie prenante d'associations opposées à toute réglementation étatique et agissent donc par idéologie. Bien qu'ayant été autrefois des "chercheurs de pointe", ils n'ont fait depuis des décennies aucune recherche originale sur les sujets qu'ils traitent (ce qui leur permet de parler en connaissance de cause !), mais "se sont spécialisés dans l'attaque des travaux et de la réputation des autres". Tout ce qu'il faut pour que leur crédibilité soit remise en question et pourtant, elle ne l'est pas !

L'explication, ce pourrait être l'écho que donnent les politiques - eux aussi idéologues - à leur discours, avec l'exemple de Donald Trump, ce tweeter compulsif qui ne rate jamais l'occasion de mettre en ligne une connerie. Ainsi, à la suite d'une vague de froid aux États-Unis, il a allègrement confondu climatologie et météo, en questionnant narquoisement : "mais où est le réchauffement climatique ?" Cet imbécile avait négligé le fait que, simultanément, la canicule et la sécheresse sévissaient en Australie (mais sait-il seulement que lorsque c'est l'hiver aux États-Unis, c'est l'été en Australie ?) Malheureusement, ce genre de saillie fait mouche dans l'esprit d'électeurs non-informés ou ne voulant pas l'être et relaie ainsi le discours des scientifiques renégats.

Pour en revenir à Dominique Meda, il est pour elle urgent de prendre des mesures "pour empêcher les producteurs de "fake news" d'agir, mais surtout, en amont, pour rendre inopérante la production de fausse science ou d'ignorance scientifique". Parmi ces mesures :
- Organiser une véritable traçabilité en obligeant les entreprises à publier les noms des institutions et des scientifiques et ces derniers à rendre publics la liste de leurs financeurs, la nature des travaux réalisés et les sommes reçues en rémunération de ces travaux.
- Rendre la production scientifique totalement indépendante des lobbyies industriels : Mais il faudrait pour cela des institutions scientifiques disposant de moyens financiers importants, avec des chercheurs bien payés, pouvant s'autosaisir en cas de dérapage éthique".
- On pourrait également ajouter une loi prévoyant des sanctions pénales sévères (direction des firmes et "scientifiques" de paille) pour les auteurs des pratiques criminelles dénoncées tout au long de l'article.

Malheureusement tout le contraire de ce qui se passe actuellement, ont souligné les prix Nobel invités à l’Élysée pour un débat avec le Président  : crédits de recherche en berne et manque d'attractivité des carrières scientifiques. C'est dans ce contexte d'urgence que va intervenir, en 2021, une loi de programmation pluriannuelle pour l'enseignement et la recherche. Mais en ces temps d'austérité, on peut douter qu'elle soit suffisante et surtout, nous dit Dominique Meda, pourquoi attendre ?

 

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