Sept raisons pour s’opposer à EuropaCity, une lettre ouverte à un ministre

Depuis sa nomination en succession de Nicolas Hulot, François de Rugy ne fait guère entendre sa voix sur les questions de transition écologique. Mais faut-il s’attendre à ce que le ministre condescende à répondre à un simple citoyen ?

Monsieur le Ministre

Depuis sept ans, le Collectif pour le Triangle de Gonesse (CPTG) dénonce inlassablement le projet EuropaCity et le centre d'affaires en projet sur le triangle de Gonesse comme absurde et dangereux, pour au moins sept raisons :

- La perte de 280 hectares de terres agricoles, parmi les plus fertiles d'Europe :  ce fait s'inscrit dans un cadre national, puisqu'au train où va l'artificialisation des terres, c'est en 2050 (si l'espèce humaine survit jusque là, ce qui apparaît de plus en plus incertain), c'est la surface de deux département français qui aura disparu sous le béton. Votre prédécesseur s'en était d'ailleurs alarmé et avait déclaré qu'il fallait mettre fin à cette boulimie des terres agricoles. A l'échelle de l'Ile de France, ce projet ferait perdre toute possibilité d'autonomie alimentaire de la région.

- Une empreinte carbone démesurée :  EuropaCity réalisera une performance méritant d'être inscrite dans le livre Guiness des records, celle du bilan carbone le plus lourd par unité de surface. En effet, un rapport de fin 2016, élaboré selon une méthodologie rigoureuse, évalue le bilan carbone du seul EuropaCity à celui d'une ville de 140000 habitants sur 70 hectares, et ceci sans que personne n'y habite. De surcroît, ces terres sont un puits à carbone qui serait annihilé par la bétonisation. Si EuropaCity se fait, la France aura apporté une contribution majeure au réchauffement climatique qu'elle prétend combattre. Pour toutes ces raisons, Nicolas Hulot, en réponse à la question d'une journaliste de Médiapart, avait clairement déclaré le projet incompatible avec les objectifs de la COP21, présidée par Laurent Fabius qui, pourtant, se déclarait favorable au projet. Des études récentes montrent que si notre pays n'a pas dénoncé, comme Donald Trump, les accords de Paris, il ne remplit pas mieux ses engagements que les États-Unis de Donald Trump. 

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Un surcroit de chaleur pour la capitale : les conclusions de Météo France sont sur ce point édifiantes : au lieu d'absorber la chaleur comme le font les sols "naturels", les sols artificialisés renvoient celles-ci dans l'atmosphère, contribuant à une augmentation de température dans les villes. Notre capitale, dotée d'espaces verts beaucoup moins étendus que ceux de Londres ou Berlin, est particulièrement sensible à ce phénomène. Ainsi, la température à Paris est déjà, en moyenne 3 à 4 degrés plus élevée qu'à Rambouillet (figure ci-dessus) et l'ensemble des travaux d'artificialisation des sols dans des zones proches de Paris ferait encore monter la température dans une ville qui, à en juger par les pics de température observés l'été dernier, n'a pas vraiment besoin de cette surcharge calorique supplémentaire.

Un réseau routier devenu insuffisant : si, comme le prétendent les projections qui sont celles du promoteur, 34% des clients viendraient en voiture, on assisterait vite à un engorgement de tous le réseau routier environnant, y compris les accès à l'aéroport Charles de Gaulle, déjà saturés aux heures de pointe. 

Un modèle commercial dépassé : le modèle proposé par EuropaCity juxtaposait au départ un parc de loisirs avec des commerces classiques. Or nous assistons depuis plusieurs années à une crise de la grande distribution qui nous vient des États-Unis. Dans la région parisienne, avec l'ouverture d'Aéroville et du Millénaire - tous deux en difficulté aujourd'hui - la surface commerciale a augmenté plus vite que la demande. Le cas de Carrefour montre bien que l'avenir n'est plus aux grandes surfaces commerciales, mais aux commerces de proximité porté par des surfaces plus petites (supérettes) implantées dans les centres-ville.
Les promoteurs du projet ont cru s'adapter à cette réalité en précisant que les surfaces commerciales d'Europacity seraient dédiées aux produits de luxe pour une clientèle internationale. Cette clientèle viendra en avion ce qui aggrave encore le bilan carbone du projet. Pour le promoteur, qui cherche à minimiser ce dernier fait, ce déséquilibre n'est pas à mettre au compte d'EuropaCity, car ces touristes internationaux viendraient surtout pour visiter Paris. En admettant que ce soit vrai, la surface commerciale de 230000 m2 devient inutile, puisque les achats peuvent se faire à Paris. Et cela remet en cause la viabilité économique du projet.

Une menace pour les commerces de centre-ville. Un gouvernement qui affiche son intention de revitaliser les centres-ville ne doit pas permettre qu'Europacity puisse être une menace pour le commerce de proximité. Dans une déclaration récente, Valérie Pécresse exprime plusieurs conditions à son adhésion au projet, dont l'absence de commerces alimentaires dans la zone commerciale d'Europacity.

Auchan, prix Pinnochio du développement durable 2013 Auchan, prix Pinnochio du développement durable 2013

Des emplois illusoires. Il est beaucoup trop facile de faire saliver les décideurs politiques, qui sont prêts à écarter toute autre considération si on leur promet la création d'emplois et les "communicants" d'EuropaCity ne s'y sont pas trompés : avec la promesse de création de 10000 emplois, ils arrivent à faire rêver le maire de Gonesse et à manipuler les jeunes gonessiens réunis dans le collectif des "vrais gens".
Mais le problème de l'emploi est d'ampleur nationale et ne peut être résolu à l'échelle d'une commune : le parc d'attraction d'EuropaCity,  qui prétend attirer 31 millions de visiteurs (deux fois plus qu'Eurodisney, excusez du peu !) ne peut que nuire à la fréquentation des autres parcs - Eurodisney ou le parc Astérix dans la proximité, mais peut-être aussi d'autres parcs plus éloignés comme le Puits du Fou. La création de 10000 emplois sera donc, à l'échelle de la région, au mieux un jeu à somme nulle.
On a d'ailleurs appris à se méfier de ces promesses mirifiques, car ni Eurodisney - renfloué à répétition par sa maison mère - ni les centres commerciaux de création récente n'ont tenu leurs promesses en matière de création d'emplois. Et EuropaCity ne fera pas exception à la règle, car le nombre d'emplois promis est lié à des erreurs de méthodologie qui allient emplois successifs et confusion entre emplois et postes de travail qui ne représenteront pas 10000 emplois en équivalent temps-plein.
De plus, le chômage dans les communes alentour n’est pas lié à une pénurie d’offre d’emploi (la zone de Roissy peine à trouver de la main d’œuvre localement), mais à des enjeux de formation, et de faible diversité des emplois.

Ces questions ne suscitent chez le promoteur qu'une communication "marketing", qui, comme toutes celles de ce type, évite de donner une réponse claire aux légitimes interrogations  que suscite le projet. Mais le moins qu'on puisse en dire, c'est que la position du Gouvernement dont vous faites maintenant partie ne brille pas non plus par sa limpidité : pourquoi avoir fait appel de l'annulation par le tribunal administratif de l'arrêté préfectoral de création de ZAC, motivé par l'insuffisance des études sur l'empreinte carbone du projet, lorsque le Gouvernement lui-même enjoint au promoteur de revoir sa copie en demandant une "maîtrise de l'empreinte carbone et de la consommation des sols" (ce qui est une façon de reconnaître que ces deux objectifs ne sont pas aujourd'hui remplis) ? Pourquoi avoir demandé un sursis à exécution de cette même décision du Tribunal Administratif, si ce n'est pour lever un obstacle majeur à une déclaration d'utilité publique qui permettrait l'expropriation des terres ? Pourquoi cette hâte à délivrer un permis de construire pour construction de la gare du triangle en 2019, alors que l’achèvement de la ligne 17 n'est prévue qu'en 2027 et ceci dans une ZAC annulée par la Justice, (mais on n'est plus à un non-sens près dans cette affaire )? Pourquoi ce projet, dénoncé par Médiapart, de faire des terres du triangle la poubelle qui permettrait d'amonceler les déchets des lignes 16 et 17, si ce n'est pour mettre les associations de défense de l'environnement devant un fait accompli et irréversible ?

Au fil des consultations successives, une opposition croissante à la construction d'EuropaCity se manifeste parmi les citoyens. On peut même dire que la dernière a valeur de sondage, car elle porte sur un échantillonnage de 2200 participants qui se sont exprimés à 87% contre le projet, mais que le Commissaire Enquêteur n'a pas jugé utile d'analyser, dans un rapport qui, pourtant, conditionne une déclaration d'utilité publique. Les pouvoirs publics  préfèreraient-t-il écouter les sirènes du lobby Auchan plutôt que de prendre en considération une opposition citoyenne de plus en plus marquée ?

Monsieur le Ministre, écoutez les voix qui s'élèvent pour marquer l'urgence de l'action en faveur de l'environnement. Ces voix vous disent qu'il y a urgence à agir et que, si on ne réussit pas à empêcher les catastrophes dues au dérèglement climatique, tout autre combat est vain, y compris celui pour l'emploi, qui, dans le cas d'EuropaCity, n'est que le faux-nez du projet. Une réponse publique à toutes les questions posées par ce billet et, surtout, l'interdiction définitive de ce projet aberrant s'impose.

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