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Billet de blog 25 mars 2022

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Rapport Meadows 3 : Un expert agronome répond aux questions d'Audrey Boehly

C'est la rencontre de deux expertises qui se noue dans ce troisième podcast de la série : celle de la journaliste, à laquelle sa connaissance approfondie du sujet inspire les bonnes questions ; celle de l'ingénieur agronome qui, au delà de ses explications, avance les solutions qui, selon lui, permettront de nourrir la population mondiale.

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Audrey Boehly

Si les deux premiers entretiens évoquant le cinquantième anniversaire du rapport Meadows étaient très instructifs sur la méthodologie des prévisions à long terme, ils apportaient peu de solutions concrètes pour conjurer l'effondrement planétaire prédit par les scénarios 1 et 2. Cette semaine, l'ingénieur agronome Marc Dufumier confirme l’éventualité de famines répétées induite par les baisses de rendement des sols, mais fournit aussi des pistes qui permettraient de conjurer la menace.

L'effondrement alimentaire prévu par le rapport Meadows aura-t-il lieu ? Si Audrey Boehly mentionne "les rayons pleins à craquer de nos supermarchés", cette constatation est immédiatement tempérée par plusieurs faits : les experts scientifiques dénoncent une baisse du rendement "naturel" des sols agricoles, que seule peut compenser l'usage intensif d'engrais agricoles à base d'azote et de pesticides qui polluent les sols, les eaux et la production alimentaire. Cette productivité artificielle a pour corollaire la perte de biodiversité, entre autres la disparition progressive des insectes pollinisateurs, dont il est mentionné plus loin dans le podcast qu'ils sont indispensables aux 2/3 de notre production alimentaire. A cela s'ajoute une artificialisation sauvage des terres agricoles, qui détruit tous les sept ans l'équivalent d'un département français. Audrey mentionne le triangle de Gonesse, d'une fertilité exceptionnelle, mais menacé par l'urbanisation. C'est un exemple qui en dit long, car la qualité des terres agricoles n'a aucune place dans les choix des sols à artificialiser.

Voici définie, en quelques lignes, la notion d'agriculture "intensive" ou "industrielle". Les précisions apportées par l'ingénieur agronome tout au long de l'entretien mettent en lumière d'autres raisons de croire à l'obsolescence prochaine de ce modèle :
- L'usage de produits en "cides" n'affecte pas que la mortalité des abeilles, mais induit des perturbations hormonales et une incidence élevée de cancers dans les populations exposées à ces substances. Ces troubles de santé surviennent à un âge plus précoce, si l'on fait référence à la génération des seniors. Ils polluent les eaux, obligeant à des opérations de purification coûteuses pour les rendre potables ; On les retrouve aussi dans les aliments consommés. C'est donc un empoisonnement lent, mais démontré scientifiquement, qu'induisent ces substances.
- La production des nitrates utilisés dans l'agriculture impacte lourdement le bilan carbone du secteur et participe donc au réchauffement climatique. Ils se déversent dans les rivières et sur les littoraux, comme en témoigne la prolifération des algues vertes qui émettent des émanations soufrées mortelles pour la vie animale.
- Le phosphore est un élément indispensable de la fertilité des sols, mais il s'agit d'une production menacée de pénurie : les ressources

Marc Dufumier

actuellement disponibles sont de plus en plus limitées et la recherche, puis l'exploitation, de nouveaux gisements va devenir de plus en plus coûteuse.
- C'est l'humus dont ils sont constitués qui garantit la fertilité des terrains agricoles. Ce terreau naturel est d'une composition complexe, intégrant des sels minéraux issus de la dégradation des roches-mères sous-jacentes, des résidus de décomposition organique, et même une biodiversité composée de lombrics, de cloportes et de micro-organismes. L'usage des produits en "cides" perturbe cet équilibre, mais c'est surtout la culture intensive des sols qui contribue à diminuer leur fertilité, en "consommant" leurs composants plus vite que la nature peut les renouveler. C'est probablement cette constatation empirique qui avait incité le savoir-faire paysan à soumettre les sols à des périodes de jachère, au détriment de la production à court terme.
- La production agricole ne peut se maintenir qu'au prix de l'accroissement des surfaces à cultiver, obtenue par une déforestation intensive des forêts d'Amérique du Sud et d’Indonésie, dont l'empreinte carbone s'ajoute à celle des incendies spontanés d'Australie et de Californie. C'est un des "poumons verts" de la planète qui est ainsi sacrifié pour nourrir les humains.
- La production de l'alimentation humaine est elle-même en concurrence avec d'autres usages des terres agricoles, comme les cultures de soja utilisées pour celle de nos élevages ou - pire encore - la production d'agro-carburants pour nos avions et nos voitures.

A partir de ce constat sinistre se pose la question : est-il possible d'inverser la tendance et de mettre en place un modèle agricole qui garantit la pérennité de notre production alimentaire et lequel ? Sur ce point, Marc Dufumier ne cède pas au pessimisme ambiant : il sera possible de nourrir les 10 milliards d'êtres humains prévues en 2050 grâce à des solutions techniques qui se résument en un mot : l'agroécologie, qui se décline en quelques points essentiels :
-  "Ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier", en faisant une croix sur la pratique des grandes étendues monocultivées, dont l'absence de biodiversité favorise la propagation de germes pathogènes, tel le mildiou qui fut la cause de la grande famine irlandaise du 19ème siècle.
- Organiser la production agricole avec des modes de culture à plusieurs étages, céréalières au sommet et, en dessous, légumes verts et plantes rampantes (cucurbitacées). Cette disposition permet d'utiliser le moindre rayon de soleil nécessaire à la photosynthèse et de capter le CO2 en abondance dans l'atmosphère pour le rendre sous la forme d'une alimentation abondante et saine.
- S'affranchir de l'utilisation d'engrais azotés, grâce à une symbiose entre la racine des légumineuses et les micro-organismes riches en azote. Celui-ci, capté dans l'air,  est restitué soit sous forme d'acides aminés (précurseurs des protéines) utilisés par la racine de certaines légumineuses, soit sous forme de composants azotés qui enrichissent le sol. Marc Dufumier suggère également de remettre les animaux "sur la paille", afin d'éviter l'écoulement du lisier dans les cours d'eau.
- S'affranchir de l'usage des pesticides par sélection de semences dites "tolérantes", c'est à dire capables de résister aux attaques des insectes et aux aléas climatiques.. Les paysans du passé pratiquaient eux-mêmes la sélection de leurs semences et c'est un savoir-faire qu'il faut restaurer.

Les solutions ne manquent donc pas, mais leur application serait une véritable révolution, qui implique une volonté politique : les agriculteurs ne se convertiront pas spontanément à l'agro-écologie, mais doivent y être amenés par une reconversion des aides existantes à l'agriculture  en incitations à changer de modèle agricole. Ce pourrait être, selon l'ingénieur agronome, sous la forme d'une rémunération des services environnementaux rendus à la collectivité. Ce serait pour eux retrouver une dignité que beaucoup croient avoir perdue, en les faisant passer de l'état d'assistés de la PAC européenne à celui d'acteur de la transition écologique.
Cette entrevue, très dense du point de vue des sujets abordés, a cependant laissé de côté une question importante, celle de la disponibilité en eau douce. Ce sera l'objet du prochain épisode de ce podcast, dans lequel Audrey Boehly recevra Florence Habets, directrice de recherche en hydrogéologie

LIEN VERS LE PODCAST / https://podcasts-francais.fr/podcast/dernieres-limites

POUR EN SAVOIR PLUS :

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