Boris l'incendiaire

Le Sunday Time a déterré des documents faisant état des conséquences d'un No Deal, occultées malgré leur impact sur la vie quotidienne des britanniques. C'est une preuve de plus de la désinformation qui a caractérisé tout le processus du Brexit, depuis son vote jusqu'à maintenant. Il reste à museler l'opposition parlementaire jusqu'au 31 Octobre par une suspension de session.

Ces documents émanent du Gouvernement. Classés confidentiels et publiés grâce à une fuite d'origine inconnue, ils annoncent "chaos et pénurie au Royaume-Uni en cas de no deal. Il faut s'attendre à des perturbations importantes aux frontières du Royaume-Uni, tant sur la frontière française que sur la frontière irlandaise.
Sur la première, la France a annoncé le rétablissement des contrôles douaniers dès le ler Novembre, entraînant des engorgements gigantesques et durables, car ils ne commenceraient à se résorber au mieux qu'au début 2020, à raison de 50 à 70% du trafic actuel. De plus, les documents soulignent l'état d'impréparation des chauffeurs britanniques, dont 85% n'ont reçu aucune formation sur les nouvelles formalités douanières, de sorte que les retards à l'embarquement pour un semi-remorque britannique pourraient dépasser deux jours. Quant à la frontière irlandaise, le rétablissement d'une "douane dure" avec contrôle des marchandises et des personnes n'est pas du tout à exclure.

Les données fournies dans ces documents soulignent la dépendance étroite du Royaume-Uni envers l'Europe pour la fourniture de produits de première nécessité :
A l'automne, les britanniques doivent s'attendre à des pénuries de légumes et fruits frais, les détaillants ayant surtout recours aux importations à cette période de l'année. Cette raréfaction, ainsi que le rétablissement de taxes douanières sur ces produits, pousseront les prix à la hausse, au détriment des classes à faible revenu. A cela s'ajoute un fait qui n'est pas mentionné dans ces documents : depuis le printemps, un manque de main d’œuvre due aux conséquences du Brexit affecte les activités agricoles, ce qui pourrait encore amplifier le phénomène.
Le manque de produits chimiques pour le retraitement des eaux pourraient affecter la distribution d'eau pour "plusieurs centaines de milliers de personnes". Les trois quarts des médicaments transitent depuis l'Europe, ce qui fait craindre des ruptures de stock dans les pharmacies et les hôpitaux.
Les documents prévoient également une pénurie de carburant à Londres et dans le sud de l'Angleterre. C'est donc de larges pans de l'économie de la Grande Bretagne qui sont menacés par le rétablissement d'une frontière avec la France.Ainsi, c'est une sorte de blocus continental que le pays d'est infligé à lui-même, sans que Napoléon y soit pour quelque chose.
Quant aux deux parties de l’Irlande, les responsables  britanniques croient "inévitable" le rétablissement d'une frontière dure, afin d'éviter la contrebande entre les deux pays. Il faut ici rappeler une fois de plus que l'absence d'une frontière entre les deux parties de l'ile était une des clauses essentielles de l'accord du vendredi saint, qui a mis fin à la guerre civile. C'est donc tout cette paix laborieusement obtenue en 1998 qui risque d'être balayée.

Comme on peut s'y attendre, la publication de ces documents sont une grosse pierre dans le jardin de Boris Johnson, qui euphémise que "la sortie de l'UE sans accord ne se fera pas sans quelques soubresauts", mais dit n'avoir "absolument aucun doute sur le fait que nous puissions être prêts". Pour lui qui se rève en Churchill du 21eme siècle, le discours promettant du sang et des larmes serait sûrement plus approprié.
Le ministre "chargé de planifier la sortie de l'euro sans accord" qui affirme, de son côté, que les documents sont anciens, pense-t-il avoir rassuré tout le monde ? "Mensonge !" répondent ensemble le Sunday Times et le site Politico, qui affirment que les documents datent de début Aout, c'est à dire après l'intronisation de BoJo. Même si les documents avaient été élaborés par le gouvernement de Theresa May, son départ n'en amoindrirait pas la signification.

Ce mensonge par omission est la confirmation d'une volonté de désinformer l'électeur sur les conséquences du Brexit. Un exercice sain de la pratique démocratique repose sur une information complète et sincère et, quoi qu'en disent certains, l'usage du référendum ne change rien à cette réalité. De plus, le premier ministre entend empêcher tout débat sur la mise en place d'un Brexit dur en confirmant son intention de suspendre la session parlementaire du 9 septembre au 14 octobre. Le Président conservateur de la chambre des Communes déclare qu'il est"ultra évident que l'objectif d'une suspension maintenant serait d'empêcher le Parlement de débattre du Brexit et de s'acquitter de sa tâche" et parle même de "coup d'état".
Le leader travailliste Jeremy Corbin se dit "consterné par l'inconscience du gouvernement de Boris Johnson, qui parle de souveraineté mais qui pourtant cherche à suspendre le Parlement pour éviter un examen précis de ses projets irresponsables de Brexit sans accord. C'est un scandale et une menace pour notre démocratie ". C'est contre ce passage en force déjà annoncé qu'il avait lancé, vers la mi-août, une démarche inédite : réunir à la chambre des communes, tous partis politiques confondus, une majorité de députés anti-brexit pour le désigner premier ministre à titre temporaire, dans le  but de déclencher une nouvelle procédure référendaire et obtenir de l'Union Européenne, jusqu'au résultat de celle-ci, un nouveau report du Brexit. Mais il ne semble pas qu'une majorité aille jusqu'à accepter la remise en question du référendum de 2016 et la démarche a donc échoué.
Pour la première ministre (indépendantiste) écossaise, « ce jour pourrait rester comme un jour sombre dans l’histoire de la démocratie britannique, à moins que les députés ne s’entendent la semaine prochaine pour le bloquer ». En une phrase, tout est résumé : pour Nicola Sturgeon, le seul obstacle aux visées de Boris Johnson est un vote de défiance du Parlement et c'est la prochaine semaine ou jamais. La session parlementaire reprenant le 3 septembre, il ne reste qu'une petite semaine pour que les opposants au Brexit s'entendent sur le dépôt d'une motion de censure qui déclencherait de nouvelles élections. Mais, selon les calculs des média britanniques, le débat sur le Brexit ne pourra pas reprendre avant le 13 Octobre.
Le Monde souligne par ailleurs qu'il n'y a pas besoin de légiférer pour déclencher un Brexit dur : il suffit à Boris Johnson de ne pas demander de nouvelle extension de l'article 50 du traité de Lisbonne et les choses suivront leur cours. Il ne paraît donc même pas certain qu'une motion de censure soit un réel obstacle aux visées d'un premier ministre qui joue la montre.
Selon la spécialiste du Royaume-Uni Emmanuelle Avril, l'éventualité de cette motion de censure pourrait faire partie de la stratégie de Boris Johnson : fort du pourcentage (34%) dont les sondages créditent son parti, le Premier Ministre peut avoir intérêt à de nouvelles élections, qui arriveraient après la date fatidique du 31 Octobre mais avant que les effets du No Deal ne soient connus . La publication des documents gouvernementaux mentionnés au début de cet article aurait pu être un contre-argument de poids pour les opposants au Brexit,  mais perdront de leur poids si la sortie sans accord a bien lieu le 31 Octobre.Aujourd'hui, cette éventualité apparaît "probable" à l'Elysée et "inéluctable" à Bruxelles, du fait du manque de moyens constitutionnels des opposants.
La spécialiste du Royaume-Uni Emmanuelle Avril, interrogée par Médiapart sur la légalité d'une telle manœuvre, confirme qu'elle n'est pas anticonstitutionnelle stricto sensu, mais souligne que le mécanisme de suspension n'a jamais été utilisé pour un tel motif, ni pour une durée aussi longue. Le Monde détaille le "mode d'emploi" de la suspension : elle est systématiquement utilisée après des élections générales, ce qui n'est pas le cas ici, et très rarement pour limiter les débats parlementaires. Elle dépasse rarement deux semaines. Une constitutionnaliste britannique s'exprime à la BBC : "Le Royaume-Uni a toujours eu une constitution non-écrite. Mais elle repose sur le fait que ses parincipaux acteurs respectent les traditions. A ignorer les précédents, spécialement en temps de crise, on peut dire que le premier ministre agit de manière inconstitutionnelle". Le caractère non écrit de la constitution devient donc le talon d'Achille des institutions britanniques et c'est une faille constitutionnelle qu'exploite à son profit Boris Johnson.

Cet "outrage constitutionnel" déclenche une vague d'indignation au Royaume-Uni : les électeurs opposants à la suspension (47% contre 27% pour) se demandent comment un premier ministre non élu, mais coopté par les 180000 adhérents de son parti, peut légitimement recourir à une telle mesure, qui va complètement à l'encontre de la tradition parlementaire britannique. Une pétition mise en ligne ce dernier mercredi avait dépassé le million de signatures en quelques heures.

Ce passage en force sonne le glas de la stabilité des institutions britanniques jusqu'à maintenant admirée de tous. Outre la casse économique que va provoquer le No Deal, Il pourrait de surcroit aggraver les forces centrifuges entre les nations composant le royaume. Il pourrait même provoquer des turbulences contre l'institution monarchique, accusée d'avoir approuvé la suspension du Parlement, bien qu'en l’occurrence, la constitution ne donne guère le choix à la reine. Le Brexit a mis le feu à la maison britannique et les incendiaires s'appellent Cameron et Johnson.

 

 

 

 

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