Le problème grec est une faute collective de l'Europe

Le 26 février a été diffusé sur France 3 un documentaire intitulé "la crise grecque, une faillite européenne".
Voici, pour ceux qui ne l'ont pas vu, le résumé que j'en ai tiré. 

L'admission de la Grèce dans la Communauté Européenne (CE) commence par un énorme mélange des genres, qui allie romantisme et économie !

En 1974, Giscard d'Estaing s'autoproclame protecteur de la Grèce, qui vient de se débarrasser de ses colonels et de restaurer la démocratie. La démocratie dont on se plait à rappeler qu'elle est le berceau. A ce titre, VGE estime qu'elle ne peut pas rester en dehors de la CE ("on ne peut pas faire jouer Platon en deuxième division"), non sans fermer les yeux sur le chaos administratif de la Grèce. 

Le chancelier allemand de l'époque, Helmut Schmidt, est extrèmement réticent pour que la Grèce intègre la CE, car il considère que le pays a une économie beaucoup trop fragile. Cependant, c'est l'époque de l'axe franco-allemand, dont la cohésion est indispensable à l'Europe et, ne voulant pas prendre le risque de se fâcher avec Paris, Bonn va finir par dire oui à la France et à la Grèce.

La commission européenne de l'époque est également réticente mais, en pleine crise, elle ne peut s'opposer à la pression franco-allemande. Après deux ans de négociaton, la Grèce fait son entrée dans la CE, non sans avoir négocié une subvention européenne qui s'élevera jusqu'à 10% de son budget. Ceci malgré un niveau de corruption très important et connu de tous. 

Arrive alors la négociation pour le traité de Maastricht, qui impose quatre critères en termes d'inflation, de taux de change, de maîtrise des déficits publics. Ici, toutes les "magouilles" sont permises pour rentrer, au besoin au forceps, dans les critères de Maastricht qui permettent l'accès à la zone euro. La France ne fait pas exception, avec la main basse sur la soulte de France Télécom qui, avec ses 32 milliards de francs, abaisse le déficit d'un demi point et permet au pays de rentrer dans les critères de Maastricht. Pour Bruxelles, qui "ferme les yeux" sur la magouille française, c'est un aveu de faiblesse !

Quant à la Grèce, elle ne sait pas encaisser ses impôts et c'est une question culturelle : l'administration fiscale était, avant l'indépendance, considérée comme une entreprise de rackett de l'état ottoman et cette vision perdure depuis 1828 ! C'est ainsi 30 milliards d'euro qui échappent chaque année au ministère des finances. L'ancien chancelier allemand Helmut Kohl dira à juste titre, dans un ouvrage récent, que s'il avait été au pouvoir à ce moment, il aurait pesé de tout son poids pour que la Grèce n'entre pas dans la zone euro. Mais ici, encore une fois, la complicité des divers acteurs politiques va être décisive. Un seul homme, Hans Recken, membre du conseil de la Bundesbank, va dire que l'adhésion de la Grèce à la zone euro doit être différée. Il est sèchement prié par les hommes politiques de se mêler de ses affaires ! Quant à la BCE, qui, du fait de son indépendance statutaire par rapport au pouvoir politique, pourrait s'opposer, elle laisse faire ! Jean Arthuis, ministre français des finances de l'époque, avoue après coup "qu'on aurait dû surveiller la Grèce comme on surveille le lait sur le feu" : l'accès à la zone euro permet à l'état grec d'emprunter, au moins dans les premières années, à des taux préférentiels et il en profite pour augmenter la masse salariale des fonctionnaires de 140% en 8 ans (dans la même période, les salaires de la fonction publique allemande n'augmentent que de 25%). Il y a aussi la question du coût des jeux olympiques d'Athènes, sur laquelle le conseil européen ferme les yeux.

Dès 2004, Eurostat (équivalent de l'INSEE à l'échelle européenne) commence à tirer la sonnette d'alarme concernant la Grèce : elle pointe des milliards d'euro qui n'entrent pas dans les comptes et des dépenses militaires pharaoniques soit disant pour "résister aux turcs". Ici est mis à jour un procédé comptable qui permet également d'abaisser le montant estimé des dépenses : une commande d'avions de combat (par exemple) n'est pas comptabilisée avec chaque paiement, mais seulement à la fin de l'opération, lorsque tout a été payé. C'est avec de tels procédés que le gouvernement grec parvient à livrer des comptes en trompe-l'oeil.

Mais il y a une autre "magouille" qui "échappera" (complicité ou incompétence ?) aux fonctionnaires d'Eurostat : le "swap de devises" organisé avec la banque américaine Goldman-Sachs. Le lien ici présent explique "comment Goldman-Sachs a arnaqué la Grèce" pour lui permettre d'entrer (apparemment) dans les critères de Maastricht, en échange de renonciation jusqu'en 2020 au profit de la banque de certaines recettes publiques (loterie nationale, autoroutes, taxes d'aéroport). Le swap de devises permet également, en remplaçant un emprunt dans une monnaie par un emprunt dans une autre à un taux préférentiel, de diminuer le montant nominal de la dette, en contrepartie de taux d'intérêts exorbitants. Voilà comment la Grèce a vécu d'expédients jusqu'en 2009, début de la crise de la dette. De surcroît cette opération s'est faite avec la bénédiction des autorités européennes, car il existe un courrier électronique qui apporte la preuve que celles-ci avaient donné leur feu vert à l'opération "swap".

Cela dure jusqu'en 2009 où une petite phrase de Jean-Claude Junker ("on arrête de jouer") sonne la fin de la récréation. On connait la suite.

Voilà comment le problème de la dette grecque est devenu le talon d'Achille de l'Europe. Ceci à cause de l'ignorance, de l'incompétence ou même de la lâcheté des uns et de la cupidité des autres. Il est donc vain de vouloir faire de la Grèce - et surtout de son peuple - le bouc émissaire de la crise européenne, car d'autres pays, en particulier la France et l'Allemagne portent une lourde responsabilité qu'elles ne peuvent éluder en abandonnant la Grèce à son sort. Le problème de la Grèce est donc un problème de solidarité européenne et si nous y manquons, c'est toute la construction européenne qui se délitera, avec la somme de catastrophes que cela entraînera.

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