M. Trump au pays des Autruches

Contrairement à ce que peuvent laisser penser l'immobilisme de M. Biden et la confiance que la plupart des journaux américains et internationaux affichent dans le fait que M. Biden sera bien investi le 20 janvier prochain, rien ne permet d'exclure la possibilité que M. Trump soit sérieusement en train de préparer un coup d'État.

 Une dame demanda au docteur Franklin : « Eh bien, docteur, qu’avons-nous ? Une République ou une Monarchie ? » « Une République, si vous pouvez la garder (if you can keep it). »

James McHenry (délégué à la Convention de Philadelphie), Journal, 1787.

Au spectacle des événements qui se déroulent actuellement aux États-Unis, me reviennent en mémoire les mots simples et graves du philosophe Posidonios d’Apamée à propos de la grande révolte d’esclaves qui éclata en Sicile en 140 avant notre ère, et mit en échec les armées romaines pendant pas moins de sept longues années :

Ces événements parurent à beaucoup de monde extraordinaires et inattendus (anelpistôs kai paradoxôs) ; mais, pour ceux qui sont capables d'examiner le fond des choses (pragmatikôs), ils n'étaient pas arrivés sans raison (dans Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, XXXIV-XXXV, 24 b, trad. Höfer).

De fait, la plupart des acteurs et des observateurs américains semblent pris de court par l’attitude de M. Trump. Et pourtant, elle n’a rien d’étonnant, non seulement « pour ceux qui sont capables d'examiner le fond des choses », mais même, tout simplement, pour ceux qui, comme l’auteur de ces lignes, ont la persistante lubie de croire que les mots ont un sens, même dans un monde où ils se chassent l’un l’autre à une vitesse vertigineuse, et même dans la bouche d’un M. Trump.

Trump a dit, dès le 24 septembre dernier, que s’il perdait les élections, il n’y aurait pas de « peaceful transition of power».

Dire qu’il n’y aura pas de « peaceful transition », ce n’est pas dire que la transition sera « compliquée », « retardée », « entravée », « chicanée », et qu’à la fin elle aura tout de même bien lieu.

Dire qu’il n’y aura pas de « peaceful transition », c'est dire, noir sur blanc, qu’elle sera conflictuelle.

Mais il arrive à M. Trump le bonheur qui échut au cours de l’Histoire à tant d’incendiaires : ses adversaires ne croient pas ce qu’il dit.

De sorte que nous assistons aujourd'hui à ce spectacle saisissant : alors que, dès le résultat des élections, étape après étape, avec cette méthode instinctive des animaux de proie, M. Trump met en place toutes les pièces dont il a besoin pour le conflit à venir, face à lui, qu’avons-nous ?

Deux partis, d’abord : un camp démocrate, M. Biden en tête, qui fait comme s’il avait affaire à un gamin mal élevé, embarrassing, et qui ferait une scène. Et un camp républicain qui, lui aussi, traite M. Trump comme un enfant difficile. La différence est qu’ici, on ne gronde pas l’enfant, on ne déplore pas la honte qu’il nous fait aux yeux du monde : on se rend à ses caprices pour ne pas empirer la situation. « Quel mal y a-t-il à se plier à ses caprices pour ce peu de temps ? », a dit un sénateur sous couvert d’anonymat. « Personne ne pense sérieusement que les résultats changeront. »

Et nous avons la presse, américaine et internationale, qui, elle aussi, semble ne pas croire ce que nous avons sous les yeux. Je suis frappé de voir le nombre de titres qui nous parlent d’un parti républicain « fracturé », voire d’une « fronde », ou qui nous annoncent que M. Trump est de plus en plus isolé face aux « critiques » au sein de son parti, alors que ce sont toujours les mêmes trois chats qui se battent en duel, et que M. McConnell, le Senate majority leader, n’a toujours pas reconnu la victoire de M. Biden.

La vérité est que, comme le dit César,

telle est la faiblesse humaine, que les choses que nous n’avons jamais vues, qui nous sont nouvelles, inconnues, nous inspirent plus de confiance (Guerre civile, II, 4, 4, en considérant vehementiusque exterreamur comme une interpolation)

Nous n’arrivons pas à croire ce qui est en train de se passer sous nos yeux, et nous pensons que tout finira par bien aller. D’abord, il y a eu les recours de M. Trump devant les tribunaux. Ils ont échoué. Et nous nous sommes dit : cette fois-ci c'est réglé. Puis, nous avons découvert que M. Trump, ayant échoué devant les tribunaux, faisait pression sur différents États dont l’assemblée législative ou le gouverneur étaient républicains, afin de lui accorder leurs grands électeurs, même si M. Biden avait remporté ces États. Il se trouve en effet – ce qu’à peu près personne ne savait – que rien n’oblige en fait les États à désigner les grands électeurs en fonction du résultat du scrutin. C'est dans la pratique ce qui a toujours été fait. Mais ce n’est pas obligatoire.

Quoi qu’il en soit, cette deuxième manœuvre a pour l’instant échoué : ni la Géorgie ni le Michigan n’ont pu s’y résoudre. M. Trump, tout en faisant maintenant pression sur le Wisconsin et la Pennsylvanie, passe donc maintenant à sa troisième manœuvre : se lancer dans la diffusion d’un mythe – celui d’une conjuration ourdie par la Chine, le Venezuela, Cuba (il ne manque plus que l’Iran…) – qui sera d’autant plus efficace que, contrairement à la fable des bulletins de vote illégaux, on n’a pas besoin de produire de preuves.

En un mot, nous sommes face à une escalade. Face à cette escalade, M. Biden reste le même. Il continue à nommer son Administration comme si de rien n’était.

Il a fait savoir qu’il n’y aurait aucunes poursuites contre M. Trump malgré la forfaiture quotidienne qui a défini son mandat. Il déplore qu’en raison de l’absence de coopération dont fait preuve M. Trump, il est possible que « plus de gens meurent » du Covid 19, mais sans que cette perspective lui semble suffisamment dramatique pour qu’il quitte enfin sa passivité et menace M. Trump des châtiments réservés aux factieux.

Pour lui, l’heure est à la réconciliation : time for healing, a-t-il dit, citant la Bible. 

Et donc, tout suit son cours, et « tout le monde » – les hoi polloi dont parle Posidonios – fait comme si tout se passera maintenant comme prévu par la Constitution. On s’amuse simplement, au passage, de la teinture de cheveux – du mascara en fait – qui dégouline sur le visage décomposé de Rudolph Giuliani.

Et on attend tranquillement les résultats officiels, qui arriveront le 8 décembre. Puis, comme c'est le cas depuis toujours, le lundi suivant le deuxième mercredi de décembre, qui tombe cette année un 14 décembre, les grands électeurs voteront pour M. Biden. M. Trump n’aura alors plus qu’à partir.

Et si M. Trump refuse ?

La vérité est que les Founding Fathers n’ont jamais considéré cette éventualité : « Il y a deux choses qu’ils ne pouvaient pas concevoir », explique Jeffrey A. Engel, le directeur et fondateur du Center for Presidential History à la Southern Methodist University :

La première : que quelqu’un qui serait devenu Président soit à ce point dépourvu de vertu, au sens classique du terme, qu’il oserait mettre ses intérêts personnels au-dessus de l’unité du pays. Et la seconde : je pense qu’ils ne pouvaient pas concevoir comment un Président qui aurait un tel mépris pour l’unité du pays, et qui ridiculiserait et saperait la légitimité de la démocratie américaine – comment un tel homme n’aurait pas déjà été destitué (impeached) et démis de ses fonctions.

 Il n’y a donc rien, ni dans la Constitution ni dans ses Amendements, qui envisage la situation créée par M. Trump.

Andrew Bates, le porte-parole de campagne de M. Biden, se contente de dire que « le gouvernement des États-Unis est parfaitement capable d’expulser les intrus de la Maison blanche ».

Le problème est que cet intrus a à sa disposition des dizaines de milliers de fanatiques armés, auxquels il a lancé un message clair lors de son premier débat avec M. Biden : « Stand back and stand by ». En clair : ne faites rien pour l’instant, mais tenez-vous prêt. M. Trump a déjà clairement dit lors des émeutes liées à la mort de George Floyd qu’il était prêt à invoquer l’Insurrection Act de 1807. En cas d’appel à l’insurrection, il est évident que tous les Républicains – sauf peut-être les trois chats dont nous parlions – se tairont. Et puis, « l’idolâtrie des faits » (Nietzsche) fera le reste. Et que fera l’armée ? Nul ne peut le dire. Mais rappelons que M. Trump vient de placer à la tête du Pentagone un haut fonctionnaire au passé militaire prestigieux, Christopher C. Miller, dont personne ne peut affirmer qu’il respectera la Constitution.

On peut certes penser que M. Trump n’osera pas. Mais l’enjeu est trop grave pour que M. Biden continue à faire l’autruche. Le 11 décembre 1787, un anonyme se présentant comme « un old Whig » écrivait ceci :

Supposons que le Président soit aimé de l’armée, et que les soldats ne veuillent pas se séparer de leur cher commander in chief […] et nous ne devons supposer qu’une chose de plus : que cet homme soit sans la vertu, la modération et l’amour de la liberté que possède notre ancien général [Washington] – et ce pays sera aussitôt conduit à la guerre et à la tyrannie […]. Nous pouvons aussi supposer, sans dépasser les bornes de la probabilité, que cet homme […], comme César, sera aussi ambitieux que pauvre, et profondément endetté [ce qui est le cas de Trump]. Un tel homme mourrait mille fois, plutôt que d’être précipité des hauteurs de la splendeur et du pouvoir dans les ténèbres et l’abjection.

Trump ne disait pas autre chose lorsqu’il confiait l’hiver dernier à un collaborateur en compagnie duquel il saluait une foule en délire :

C’est pas incroyable ? Après ça je pourrais jamais me remettre à passer des commandes de fenêtres.

Revenons à Posidonios : il ne s’agit pas d’être devin. D’affirmer qu’il arrivera ceci ou cela. Il est possible que M. Trump, comme il le confie à des amis, « se contente » d’empoisonner le mandat de M. Biden en attendant de se venger dans quatre ans.

À vrai dire, peut-être lui-même ne sait-il pas encore ce qu’il fera. Mais être pragmatikos, comme y invite Posidonios et avec lui tous ceux qui, à l’époque hellénistique, pensèrent le politique, c'est simplement, mais absolument et entièrement et exhaustivement, tenir compte de toutes les possibilités que révèlent les faits (pragmata). 

PS : suite à la volte-face de M. Trump quelques heures après la publication de ce billet, j'ai écrit ce commentaire.

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