Une victoire des institutions démocratiques américaines ?

La volte-face inattendue de M. Trump doit nous faire redoubler de vigilance. Comme l’ont noté plusieurs observateurs, M. Trump a révélé des faiblesses dans le dispositif électoral américain. Avec plus de 300 tweets, il a réussi à convaincre la moitié des électeurs républicains que M. Biden a « volé » l’élection. Il est donc difficile de voir dans son geste la victoire de la démocratie.

Quelques heures après que j’eus publié un billet dénonçant l’inertie et le quiétisme benoît des Démocrates et des principaux médias américains et internationaux face à l’attitude de M. Trump, et à l’éventualité qu’il soit sérieusement en train de préparer un coup d’État, nous apprenions que M. Trump, venait de donner le feu vert au processus de transition vers une Administration Biden.

J’ai donc fait une conjecture qui a été le jour même démentie par les événements.

Je crois néanmoins que la valeur diagnostique d’une conjecture, en politique comme en philologie[1], ne se limite pas à sa vérification ou non par les faits. Elle réside aussi dans les arguments qui la fondent. Une conjecture peut être démentie par les faits, et n’en être pas moins fondée. À l’inverse, une prédiction non-argumentée, même confirmée par les faits, n’en sera pas plus fondée. La conjecture sera fausse, la prédiction vraie ; mais la prédiction n’en aura pas moins été arbitraire.

La question qui se pose donc est de savoir si ma conjecture, une fois démentie, était fondée.

Pour qu’elle soit infondée, il faudrait que les arguments que j’ai présentés aient été annulés par la volte-face de M. Trump. En d’autres termes, et en un mot, il faudrait que cette volte-face prouve la solidité des institutions démocratiques américaines, comme on le lit un peu partout.

Or cette thèse est intenable. Et elle est intenable précisément en raison du caractère inattendu, surprenant, en un mot arbitraire, de la volte-face de M. Trump.

Ce dernier ne s’est pas incliné en raison d’un mur démocratique tout uniment dressé contre lui.

Quelques heures encore avant sa volte-face, les journaux enregistraient péniblement le ralliement à M. Biden de quelques sénateurs républicains. Mais quand on lisait les textes exacts de leurs communiqués, on était stupéfait par la pure et simple négation de la validité du vote : M. Biden n’y était désigné que comme le vainqueur « apparent », auquel il fallait se résigner pour le bien de l’Amérique.

Les sénateurs républicains, au niveau national, étaient objectivement prêts au coup d’État. C'est un certain nombre de Républicains locaux, en particulier en Géorgie et dans le Michigan, qui a « tenu bon ». Ils ont « tenu bon », mais ils auraient pu ne pas le faire, comme le montre l’inquiétude qui a entouré cette manœuvre de M. Trump. Nous avons eu de la chance. C'est-à-dire : nous avons eu de la chance cette fois-ci.

Comme l’ont noté plusieurs observateurs, M. Trump a révélé des faiblesses dans le dispositif électoral américain, que personne n’avait jamais vus, et qui pourront être exploitées avec succès lors d’une prochaine élection, surtout si elle est serrée. Et ce d’autant plus que, comme le montre Richard L. Hasen, un spécialiste du système électoral américain, le droit de vote est plus que jamais menacé aux États-Unis, aussi bien au niveau de la Cour suprême que des cours fédérales.

Enfin, M. Trump a contesté les résultats des élections sans que personne juge bon d’aller au-delà de la simple condamnation morale, et en obtenant l’approbation massive de son part. Il n’a d’ailleurs toujours pas reconnu la victoire de M. Biden. « Le combat continue », a-t-il dit. On ne sait pas quelles formes prendra ce combat.

Mais en attendant, avec plus de 300 tweets, il a réussi à convaincre la moitié des électeurs républicains que M. Biden a « volé » l’élection.

Il est donc difficile de voir dans son geste la victoire de la démocratie.

Il est pour moi marqué du sceau de la contingence : la résistance de quelques Républicains locaux, et peut-être d’autres facteurs que nous saurons plus tard, car la soudaineté de son geste reste tout de même inexpliquée.

En attendant, comme le notait lucidement un observateur, il a installé, par son comportement, « une bombe à retardement au cœur du système » démocratique américain. Seule une contre-offensive résolue des Démocrates peut la désamorcer. Mais encore faut-il qu’ils cessent de faire l’autruche et se réveillent de leur sommeil dogmatique.

  

[1] Cf. l’appendice, intitulé « Conjectures de diagnostic » (Diagnostische Konjekturen) que Paul Maas (1880-1964), un des plus grands philologues du siècle dernier, ajouta, peu avant sa mort, à la 4e édition de son chef d’œuvre, Critique textuelle (Textkritik), dont une traduction vient de paraître en français cette année, dans le remarquable recueil de textes choisis, présentés et traduits par Laurent Calvié aux éditions Anacharsis, sous le titre Les Dessous de la littérature grecque, p. 209-210.

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