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Billet de blog 8 juin 2023

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BRÉSIL «Le "marco temporal" signifie continuer à voler la terre»

Le pajé yanomami Davi Kopenawa était à São Paulo le week-end dernier pour lancer le film-doc "Escute: a Terra Foi Rasgada" et pour dédicacer son nouveau livre, "O Espírito da Floresta" rédigé avec l'ethnologue français Bruce Albert avec qui il avait écrit "La chute du ciel" en 2010, originellement publié en français dans "Terre Humaine", chez Plon. Extraits de ses propos à un média brésilien.

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Davi Kopenawa Yanomami est devenu un personnage qui a transcendé sa propre communauté et a élevé le chamanisme au rang de sphère politique. Une sélection de ses propos livrés à un grand quotidien national, le 6 juin 2023.
  

■ Comment évaluez-vous le vote sur le marco temporal* à l'Assemblée nationale, le 31 mai dernier ? Et qu'attendez-vous du jugement par la Cour suprême (STF), à partir du 7 juin ? 
Davi Kopenawa : Le STF doit voter contre. Ils ne respectent pas ce qui est écrit dans la Constitution fédérale. Ce n'est pas le moment que le marco temporal soit voté et, comme "un gros serpent" ["cobra grande"], vienne nous achever.
Les orpailleurs illégaux sont absolument dingues et obsédés que l'Assemblée nationale approuve cette loi de marco temporal, afin qu'ils puissent continuer à exploiter les minerais et à installer des machines sur les terres indigènes. Je n'ai pas participé [à l'élaboration du projet de loi 490], mais je sais que le marco temporal signifie continuer à voler la terre.


■ Qu'est-ce que nous n'avons pas encore compris à propos de la protection des terres ?
La terre ne repoussera pas. La machine va déchirer la peau de la terre, elle est blessée, elle ne peut pas repousser toute seule. Ils espèrent que la machine va déchirer la peau de la terre, épuiser l'eau, puis qu'elle va se rétablir, redevenir bonne ? Je n'ai jamais vu cela. Jamais.
C'est comme la leishmaniose qui entre dans le corps d'une personne et qui la tue si elle n'est pas soignée.
Mais si vous vous en occupez avant qu'elle ne pénètre dans le corps, si vous continuez à la nettoyer, elle guérit. Il en va de même pour la terre. Si vous òtez les opailleurs dès le début de leurs agissements, la terre peut reverdir. Mais la machine est entrée et travaille sur les terres indigènes il y a un, deux, trois, quatre, cinq ans. Et tout est endommagé.
  

Illustration 1
Le chaman Davi Kopenawa durant un rituel Xihopi, en terre yanomami. © Christian Braga / ISA

■ Que pensez-vous de l'évidement des fonctions du MPI (ministère des peuples indigènes) récemment créé ? 
Je pense que la force de la nature a envoyé un rêve au président Lula lorsqu'il était en prison. Personne n'a demandé à Lula [de créer le MPI], il a pensé à nous. Il s'est dit : je vais obéir au rêve de la nature et laisser les indigènes s'occuper de leur santé, de leur territoire, parce que nous, les citadins, nous ne réussissons qu'à tout endommager.
Et nous avons accepté. Nous allons expérimenter. Nous n'étions pas préparés.
Je ne voulais pas être ministre, parce que je n'ai pas fait d'études complètes - si j'en avais fait, j'aurais voulu être ministre de la santé. Mais Joenia [Joenia Wapichana, présidente de la Fondation de l'indien - FUNAI] a déjà passé quatre ans à l'Assemblée nationale, elle connaît tous les rouages de la politique. Apprenons donc à faire travailler nos ministres : de la santé, de la justice, de la FUNAI, avec Lula.
 

■ Les catastrophes climatiques se multiplient et les climatologues indiquent qu'il ne reste qu'une petite fenêtre d'action pour éviter une catastrophe. Avons-nous encore le temps ?
 Non. Je n'attends pas. L'espoir, c'est aujourd'hui et demain. Je ne vois pas d''amélioration. J'ai attendu, ainsi, une vingtaine d'années. Ça n'a jamais été fait. Les dégâts ne font qu'augmenter.
Ils ont empoisonné nos eaux. Ici, là où vous buvez, dans les montagnes, c'est encore protégé, un peu, mais là où la rivière passe, ce n'est pas le cas.
Je ne vais donc pas dire que j'ai l'espoir d'améliorer la santé de notre terre, de la forêt, de la ville. Nous sommes tous pollués, contaminés. Je n'étudie pas avec la science, j'étudie avec mon xapiri.

 
■ Qui sont les xapiris ? 

Le xapiri est un guérisseur de la forêt, de la terre, de l'eau, de notre habitation. Guérisseur du beau temps. Quand il pleut beaucoup, le xapiri travaille, dit "aujourd'hui il ne doit pas pleuvoir", et [la pluie] va ailleurs. Le xapiri n'est pas seulement important pour les Yanomami, il l'est pour tout le monde.
Xapiri n'aime pas la pollution. Il parle une autre langue.
  
■ Comment étudiez-vous la terre avec les xapiris ?
Je suis pajé. Les grands chefs des villages m'ont appris à regarder où la terre doit être protégée et respectée. J'ai fait des études. Mais la société civile et le gouvernement ne veulent penser qu'en termes de capitalisme. Ils ne veulent penser qu'aux marchandises : le bois, les diamants, la cassitérite, l'or.
Mais ils ne pensent pas à améliorer la santé sur notre planète Terre. Pas seulement pour mon peuple, mais pour nous tous.
Je suis révolté, tout comme ma mère la Terre est révoltée, je suis révolté avec elle. Je ne parlerai pas du changement climatique. Pour moi, le changement est la vengeance de la terre.

■ La vengeance de la terre, c'est la chute du ciel ?
Oui, ils n'écoutent pas, ils ne veulent pas y croire. Le livre "La chute du ciel", le doc "A Última Floresta" [de Luiz Bolognesi, en 2021] et le livre "O Espírito da Floresta" sont des messages, des avertissements, pour que l'on cesse de menacer la terre.
  

« La chute du ciel » (pdf, 1.1 MB) © D. Kopenawa / B. Albert


 
(*) Le marco temporal est une thèse juridique qui défend un changement dans la politique de démarcation des terres indigènes (TI) au Brésil. Selon cette thèse, seuls les autochtones qui occupaient déjà les terres au moment de la promulgation de la Constitution fédérale, le 5 octobre 1988, pourraient revendiquer des droits sur ces territoires.
 


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LIRE :
"O Espírito da Floresta", aux éditions Companhia das Letras, est signé par Bruce Albert (1952, Maroc, AUDIO) et Davi Kopenawa - amis de trente ans. Bruce Albert, ancien vice-président de Survival international, voyage annuellement en terre yanomami, depuis le début des années 1970.

Illustration 3
«O espirito da floresta», de B. Albert et D. Kopenawa. © Companhia das Letras


VOIR :
Le documentaire "Escute: a terra foi rasgada", est réalisé par Cassandra Mello et Fred Rahal, à partir d'images tournéees entre 2021 et 2022.
  

Escute: A Terra Foi Rasgada (Trailer) | 12ª Mostra Ecofalante de Cinema © DR

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