Des gouvernements qui n'écoutent plus ni ne respectent plus leurs électeurs, au nom d'un sacro-saint Marché, conduisent à s'interroger si le vote sert encore à quelque chose, puisque ce ne sont pas les élections qui modifient la politique mais les résultats financiers des entreprises. A croire que la politique de demain se fera plus par la mobilisation de la conscience des consommateurs que par celles des électeurs, qu'ils sont aussi, mais que plus personne n'écoute.
Acheter – consommer - a une incidence directe sur le maintien d'une politique qui vise à satisfaire les rentiers, la finance, le profit et les rendements. Une évolution de la consommation a donc plus de chance de faire changer la société que l'élection d'untel ou tel autre, d'autant qu'il a de plus en plus rarement un programme sérieux et qu'il ne respecte pas ses engagements.
L'acte d'achat entretient le système actuel, celui d'une économie qui méprise l'humain et l'environnement. C'est en achetant différemment qu'on fera donc évoluer le modèle économique.
Ce n'est pas l'achat bon marché, appelé à se répéter du fait d'une obsolescence programmée ou d'une piètre qualité, qui est présenté paradoxalement comme un progrès, alors que c'est un gaspillage, mais l'achat durable et utile, celui qui n'aura pas à être renouvelé ou le moins possible, qui permettra de réconcilier l'économie avec l'humain et l'environnement (voir : Recyclage des objets électroniques : les gestes écolos du quotidien).
Acheter se fait tous les jours. Voter qu'une seule fois de temps en temps.
L'avenir de l'action civique paraît donc bien plus reposer dans la réflexion quotidienne sur la pertinence d'un achat que sur le choix d'un candidat lors des élections, puisque le débat politique n'est plus qu'une formalité purement formelle, les programmes n'étant pas critiqués sérieusement - ou très rarement : Démonstration de la nullité du programme du FN - et la presse laissant allègrement les candidats mentir en direct. La finance fait des médias un médium populiste. Capter l'attention en flattant le vulgaire pour vendre (Vivre en troupeau en se pensant libres).
Les candidats ne s'interrogent même pas sur leurs échecs et leur incompétence quant à la gestion du bien public, quant ils sont au pouvoir (ils invoquent un manque d'argent et laissent filer 150 milliards d'euros par an de fraudes aux impôts et aux charges sociales) quand le consommateur est contraint de vérifier sa monnaie.
Les causes de l'abstention viennent de l'épuissement de la crédibilité de l'action politique par un politique qui l'a réduite à celle de garçon de courses des entreprises trans nationales et de leurs actionnaires ; lesquels licencient et réduisent les droits sociaux tout en souhaitant une reprise de la consommation. Sauf que le consommateur et le salarié sont la même personne. Le modèle social n'a plus de base anthropologique puisque la richesse ne naît plus de l'activité humaine mais seulement d'une accumulation exponentielle d'argent. En rendant l'humain optionnel, le politique s'est lui-même rendu facultatif.
L'électeur s'abstient à voter en proportion du politique qui s'abstient à faire de la politique sérieusement.
Vendu au marché, le politique s'est réifié, comme il a réifié le travailleur, le malade, l'étudiant, le vieux, l'enfant, la femme, la vie, la mort, l'humain. La chronique politique se réduit à une synthèse de communication et de marketing politique.
Le message court qui vise l'émotion, sur le modèle publicitaire, ne marche plus. L'électeur coupe le son. L'abstention montre que la "clientèle politique" n'apprécie plus le produit. Elle consomme plus. Elle n'achète plus. L'abstention peut ainsi s'interpréter comme un signe de maturité. Cette maturité montre que l'avenir peut autant reposer dans la maitrise de l'acte d'achat, bien plus que dans la politique.
Ultime plaisanterie, l'aimable M. De Rugy, voyant son étalage boudé par le chaland, veut imposer le vote obligatoire, mais qui pense-t-il convaincre à voter pour son parti qui a soutenu la loi Macron ?
Ce dernier avatar législatif montre que la gauche n'est pas ou prou représentée à l'Assemblée nationale (plus que sept députés seulement). Sivens a montré la collusion du politique avec un conflit d'intérêt qui frise avec la corruption et la violence de groupes armés. Le président PS du conseil général de l'Isère, assistant bétonneur de Pierre et vacances, qui emploie une femme non déclarée 7 jours sur sept, 12 heures par jour, quand elle n'était pas d'astreinte la nuit.
M. De Rugy pense-t-il que cela, même avec un vote obligatoire, est de nature à mobiliser l'attention d'un électorat ? Cela sent la promo ou les soldes, l'angoisse de ne pas vendre son stock. C'est la loi du Marché.
Au mieux, le vote obligatoire va faire monter les scores de l'extrême-gauche, au pire développer la corruption de l'électorat comme à Corbeil (Affaire Dassault : plusieurs interpellations dans l'enquête sur des achats de voix).
L'abstention est aux élections ce que le jetable est à la consommation.
L'abstention signale aussi la lassitude du sentiment de vivre et penser comme des porcs.
Le vote est devenu un produit d'un seul usage.
Le politique satisfait ou il est abandonné. La société de confort se débarasse de son animal de compagnie pour ne pas s'encombrer en vacances. Elle a étendu ce comportement au personnel politique qui s'est dévalorisé en perdant l'importance de l'engagement, de la notion de la parole donnée, de la parole proclamée, qui s'est démonétisée, à force de brader le résultat de la lente affirmation d'un progrès politique qu'est l'Etat aux exigences du Marché. M. De Rugy a-t-il pensé à faire appel à Brigitte Bardot ?
L'observation de l'actualité de ces dernières années paraît donc indiquer que le citoyen - plus raisonnable dans la gestion de sa vie domestique que le politique ne l'est dans la gestion de la vie publique - est peut-être plus apte à faire évoluer la société en s'appliquant à ordonner sa consommation qu'en allant voter.
Si l'abstention est importante le 23 mars, ce sera peut-être aussi le signe d'une anticipation des électeurs sur la loi d'Emmanuel Macron.
Ils sont allés faire leurs courses, le dimanche, sur les marchés, comme le ministre s'est appliqué à les convaincre que c'est meilleur pour l'économie. Le pouvoir aime tant le marché qu'il ne pourra pas regretter ce bel élan de civisme. Il serait injuste que le PS - et ses affidés - se plaignent de récolter ce qu'ils ont semé avec autant d'unanimité et de persévérance depuis deux ans et demi. Sauf qu'ils ont oublié, qu'à choisir, le consommateur préfère toujours l'original à la copie, surtout quand la copie lui coûte encore plus cher.
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France: un sondage place le FN en tête des départementales
Illustration : Pascal Chabot " L'âge des transitions " :
" La transition, c’est le changement désiré.
Les transitions énergétique, démocratique et démographique sont des espaces où s’invente un nouveau rapport au futur. Des préférences s’y dessinent. Le progrès subtil, plus profond que l’ordinaire progrès utile, s’y affirme. La pla-nète, plutôt qu’une somme de ressources à exploiter, y devient le lieu où les humains se confrontent au mystère d’exister et rencontrent des questions fondamentales : quelle prise peut-on avoir sur l’évolution humaine ? Que faut-il changer pour que tout ne change pas à notre détriment ?
Avec les transitions en cours, dont il est effectué ici un arpentage inédit, c’est à la naissance d’un nouvel imaginaire du changement que les sociétés contemporaines participent, en interrogeant les devenirs de la mondialisation technocapitaliste. " PUF 2015