Angelo Caperna présente son film lors d'une projection à la SCAM © pol Angelo Caperna présente son film lors d'une projection à la SCAM © pol

Ce soir, ce dimanche 24 février à 22h45, ne manquez pas un événement extraordinaire sur ARTE ! Vous pourrez voir un vrai documentaire de création (comme on disait avant) un essai cinématographique, un Objet Visuel Non Identifié, une œuvre d’Angelo Caperna, réalisateur dont j’ai déjà parlé, ici. http://blogs.mediapart.fr/blog/pol/070112/la-frequentation-des-sur-hommes

Ne manquez pas ce film (que vous pourrez voir pendant 7 jours ensuite sur le site ARTE+7) parce qu’Angelo porte ce film depuis si longtemps qu’il faut lui faire confiance, et prendre le temps de voir, avec étonnement, et lucidité, son travail mené à bien, durant de longues années, avec entêtement et persévérance.  

Le film évoque le compte-rendu, écrit dans un carnet intime, d’un italien obligé de servir de guide, pour présenter les chefs-d’œuvre d’art conservés à Rome et Florence, lors d’une visite d’Adolf Hitler en mai 1938

Angelo pendant notre discussion sur son projet © pol Angelo pendant notre discussion sur son projet © pol

Je me souviens d’avoir discuté, avec Angelo Caperna, le 10 novembre 2005, du projet. Je me souviens de mon enthousiasme, de mon envie de produire ce film. Je me souviens de ma certitude qu’avec ce matériel unique, le film serait un objet profondément atypique. Je lui ai demandé de lire le texte original et lui ai proposé de l’aider à le travailler. Angelo, m’a probablement trouvé « trop », ce jour-là. Il a constaté que mon énergie de réalisateur/producteur allait être un danger pour lui, plus qu’une aide. Il m’a expliqué que le texte existait seulement en italien, et que je ne pouvais donc pas y avoir accès, et il ne m’a plus sollicité ensuite. Il a fui, avec intelligence, pour se protéger, et il a tout au long de son parcours trouvé les appuis, les amis, les professionnels, qui lui ont permis de mener ce projet au bout. En regardant le film, je ne peux que constater qu’il a eu raison, et c’est comme si je découvrais Angelo aujourd’hui seulement. Les circonstances de notre collaboration passée, la discrétion et la modestie naturelle d’Angelo, ne m’avaient pas permis de le rencontrer vraiment. Angelo est un contemplatif désespéré (encore que vu ce que je dis plus haut, dois-je en douter ?) et je suis un activiste, optimiste par nécessité, projeté vers le futur par conviction. Nous sommes peut-être complémentaires, mais j’ai bien compris pourquoi malgré ma grande amitié pour lui,  j’ai échoué à l’aider.  

Pendant toutes ces années, avec une espèce de robustesse tranquille, Angelo a dû faire preuve d’une résistance appliquée. Il a même réussi à faire éditer le texte, chez Carnets Nord, en Octobre 2011, sous le titre modeste de Quelques jours avec Hitler et Mussolini. Je ne doute pas qu’après avoir vu le film, certains d’entre vous creuseront la question en lisant cet essai historique tout à fait particulier. Le petit livre est un extrait du Journal d’un bourgeois,publié chez Mondadori, en 1948. Quand on apprend que l’auteur, Ranuccio Bianchi Bandinelli, est un aristocrate italien, archéologue et historien de l'art, on comprend déjà  - rien qu’au titre de son journal - que cet homme pèse ces mots au trébuchet. On comprend pourquoi Angelo Caperna a choisi de reprendre une citation tirée des écrits de son personnage pour donner un titre à son film, "Un homme médiocre en cette époque de prétendus surhommes". Le titre du film est d’ailleurs une simple citation de la manière dont Ranuccio Bianchi Bandinelli se décrivait. Pourquoi le diffuseur a-t-il modifié ce titre ? N’ayez pas peur, « Hitler, Mussolini et moi » annoncé sur votre programme, c’est bien le même film. Ce nouveau titre laisse juste imaginer que, peut-être, le film serait réalisé par Roberto Benigniet qu’il aurait un effet comique. Si vous allez certainement rire quelquefois, vous aurez sur votre écran un essai poétique, pas une plaisante comédie

Angelo a, je crois, adopté le regard aristocratique du personnage, et offert à l’acteur Roberto Herlitzka, qui prête sa voix pour accompagner ce poème visuel et tragique, un rôle si particulier qu’il nous restera dans l’oreille. 

Que dire de plus ? Voyez le film ! Les inventions sont nombreuses, l’utilisation des archives est savoureuse, la musique étonnante, les moments de pur cinéma sont nombreux, l’expérimentation est réussie. Mais si je n’avais à retenir qu’une seule chose, je ne garderais que le souvenir d’un plan. Regardez attentivement ce long panoramique sur la campagne italienne – on découvre, au fur et à mesure que c’est le flanc d’une montagne. Le cinéaste nous transporte dans l’intimité de l’image, où la matière visuelle l’emporte, nous faisant sentir comme le paysage est une construction culturelle, esthétique et sensible, jusqu’à la tragique surprise finale que je vous laisse découvrir.

Comprenez qu’Angelo nous fait revivre un peu de l’expérience de Ranuccio Bianchi Bandinelli embrigadé dans cet épisode de tourisme diplomatique.

Le film n’insiste pas assez – de mon point de vue – sur la bêtise, la stupidité, l’inculture des deux maîtres du monde, mais c’est parce qu’Angelo nous fait toucher une autre réalité bien plus profonde, et que j’ai un point de vue trop didactique.

Pendant le film, on sent comme ces images de 1938 minent notre présent.

Le fascisme est toujours là, « Le ventre est encore fécond, d'où a surgi la bête immonde. » nous suggère l’œuvre.

Depuis que je travaille pour la télévision, j’entends le refrain parisien habituel : « il n’y a rien à voir, c’était mieux avant ». Ce soir, la preuve est là, il y a toujours eu des moments exceptionnels, des objets atypiques diffusés sur dans la petite lucarne, ne le manquez pas, il vous manquerait. .

 

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