La sociologie est-elle un sport de combine?

Voilà déjà un certain temps que j'observe un usage extensif de la discipline sociologique dans un grand nombre de domaines. Ne pouvant produire de justificatifs universitaires de ma compétence en cette matière, je me suis longtemps abstenu d'aventurer mon jugement profane jusqu'à des considérations sur la liberté de mœurs de cet fille naturelle de la philosophie et de la mathématique.

À vrai dire, on finit par avoir l'impression que, comme l'électricité, la sociologie possède une vocation infinie à s'insinuer partout. Les pères fondateurs auraient-ils imaginé la sociophytologie? Pourtant elle existe. Certes, elle ne traite pas de la stigmatisation sociale des astéracées par les fabacées ou les rosacées, mais de l'étude des associations végétales. On dira que c'est une sociologie mois séduisante, d'un strict point de vue germano-pratin, n'empêche: imaginer que les plantes n'avaient pas attendu la loi de 1901 donne un sacré coup de vieux au radicalisme de grand-papa.

Or donc, la sociologie est désormais partout et, inévitablement, elle est arrivée en politique.

Et pas seulement en politologie, soyons précis. Elle s'immisce aussi dans la polémique politique, dans la controverse idéologique.

À tel point qu'elle joue, dans les débats divers, le même rôle que la police scientifique dans les enquêtes criminelles. À l'œil nu, on ne voit rien que le réel dans son désordre habituel. La perplexité nous guette. Les gens s'étripent et s'accusent mutuellement de tous les noms, comme on le voit assez souvent sur Médiapart.

Arrive le sociologue et, d'un coup, tout s'éclaire. C'était le sous-groupe qui avait son habitus coincé dans la variable exogène. Ouf, merci la sociologie, on respire...

Mais voici désormais que j'obtiens des preuves tangibles que cette magnifique construction de l'esprit est utilisée à des fins peu recommandables. Il parait que certains utilisent la sociologie en violation des principes mêmes sur lesquels elle se base, notamment sa méthodologie.

Y aurait-il une sorte de sociologie noire, comme il existait autrefois une magie noire?

Attention, que nul ne se méprenne, je ne parle pas d'études sociologiques concernant les gens de couleur. Cela peut paraitre évident mais, sur Médiapart, il vaut mieux préciser ce genre de détail. Je sais bien que notre culture est ethnocentrée et que même la langue devrait être expurgée de ses références religieuses, mais le terme magie noire fait partie de notre histoire et désigne la face obscure d'un savoir dont l'irrationalité n'empêche pas l'efficience.

On m'objectera que la sociologie est rationnelle.

J'en conviens, mais il serait téméraire de réduire la magie noire à un problème strictement décolonial: il parait que le vaudou ou le candomblé peuvent déchainer des forces assez puissantes pour changer un marxiste en collaborateur de classe, ce qui n'est pas négligeable. Fidel lui-même ne s'est pas risqué à l'affrontement. C'est sans doute la raison pour laquelle il a vécu si vieux.

Y aurait-il donc des sociologues dévoyés aux point d'utiliser les pouvoirs surnaturels que confère leur discipline pour faire le mal?

L'hypothèse fait froid dans le dos.

Imaginons la bonne vieille anomie durkheimienne aux mains d'un démiurge assoiffé de pouvoir académique: tout irait à vau-l'eau. Le corps social serait pris de convulsions délétères et le bon peuple, ne sachant plus à quel saint se vouer, bousculerait les urnes et ouvrirait la voie à l'aventure. Il est donc donc souhaitable que les concepts ne soient pas dévoyés et, surtout, que le sociologue, lorsqu'il s'exprime, s'en tienne à son champ de compétence et fonde ses conclusions sur des travaux dont la méthodologie se montre inattaquable.

Et, bien entendu, ni Sokal et Bricmont, ni surtout Popper et son infalsifiabilité, ne doivent y trouver à redire. Je ne parle même pas de Botul.

Or, parcourant mon journal favori à la recherche des opinions que toute personne sensée, honnête et altruiste se doit de considérer comme établies, je suis tombé récemment sur un billet nommé:

Philippe Corcuff ou l'injure comme horizon des sciences sociales.

Dans ce billet, un chercheur dûment revêtu des titres autorisés, adoubé selon la règle en vigueur au CNRS et reconnu par ses pairs comme un des leurs, s'en prenait à un membre de sa confrérie avec la vigueur d'un luthérien placardant un libelle contre Sa Sainteté le Pape.

Voilà qui réactivait cette intuition désagréable que j'avais jusqu'ici refoulée dans les limbes réservées à l'inconvenant: certains clercs semblent se livrer à un détournement des lumières dont la maison-mère, dans son infinie bonté, les avait éclairés.

Je n'entrerai pas dans le détail de cette querelle, voisine de l'ordalie, car elle est exposée dans le billet cité. Il semble, en tout cas, que Philippe Corcuff n'ait pas daigné ramasser le gant après qu'il ait été accusé de ternir l'image des sciences sociales et d'abuser de la reductio ad hitlerum. Il est sans doute trés occupé.

Mais voilà qui jette désormais un doute sérieux sur l'usage de la casquette sociologique, particulièrement lorsque ladite casquette vient se poser sur une tête déjà couverte par un autre couvre-chef: politicien, journaliste, chroniqueur, voire romancier ou critique littéraire.

Dans une logique conforme à la raison, la juxtaposition des deux disciplines devrait entrainer une conformité aux exigences des deux méthodes. Las, rien n'est pire chez l'homme, et même parfois chez la femme, que le besoin viscéral d'avoir raison, combiné à une stratégie de visibilité sociale, voire à l'expression d'une appartenance à un groupe déployant sa stratégie propre. Nous assistons donc parfois à une sorte d'usage illégal de la sociologie.

Certes, le Conseil de l'Ordre des médecins doit ses origines à un ténébreux épisode de nos institutions mais, au moins, il admet qu'un membre de sa corporation puisse être soupçonné de charlatanisme s'il s'exprime au-delà de son champ de compétence.

Tel ne semble pas être le cas de la sociologie, à en juger par l'exemple retenu.

Il pourrait sembler anecdotique mais nous voilà néanmoins en présence d'un conflit d'autorité: le bon médiapartien est saisi d'un doute vertigineux. Voici qu'il se demande si, par hasard, tel ou tel expert, comme ceux qui sont régulièrement choisis par la rédaction, et assez immanquablement sociologues, ne parlerait pas depuis une position un peu éloignée de la simple démarche heuristique.

C'est que la liste des sociologues appelés à dire le vrai sur Médiapart est longue. Je ne dispose pas de statistiques précises mais il me semble voir revenir assez souvent ce label.

Voilà qui est curieux, quand on y songe.

Si ma mémoire est bonne, je crois me rappeler que monsieur Perraud, parlant des guerres picrocholines du royaume Médiapartien, avait menacé son monde de livrer l'analyse des réactions diverses au bras séculier d'un sociologue, engagé spécialement par la maison pour étudier les trublions divers et dire définitivement le Vrai à leur sujet, c'est à dire, bien évidemment, les ridiculiser à tout jamais.

On attend toujours les résultat de ce travail. Si quelqu'un a des nouvelles...

Bref, sans pouvoir déterminer l'origine du phénomène, j'ai l'impression que la référence à la sociologie dessine une sorte d'eldorado vers lequel tout bon disciple de la pensée révolutionnaire doit s'empresser de se diriger. Surtout depuis que Houria Boutelja, pasionaria du PIR, énonce sur un ton péremptoire que le racisme est une structure. Idée qu'elle tirerait de la sociologie Américaine.

Corcuff dit d'ailleurs lui-même (dans critique des indigènes de la République) que l’université française [est] nettement plus réservée vis-à-vis des problématiques postcoloniales, pour de mauvaises (une rigidité des frontières disciplinaires et sous-disciplinaires existantes ayant du mal à s’ouvrir à d’autres découpages heuristiques) et de bonnes (au départ une réticence légitime à l’égard de modes intellectuelles débarquant d’outre-Atlantique) raisons.

On revient donc à l'objection que formule Pierru, selon laquelle on peut prétendre faire de la bonne sociologie en faisant en fait de la mauvaise philosophie. Car ni Corcuff, ni Boutelja ne s'embarrassent d'enquête de terrain et de questions méthodologiques.

Il est d'ailleurs frappant que, pour aborder le sujet précité Corcuff se prévale d'un double plan analytique (l’analyse de ce qui est ou a été), puisant dans les outillages des sciences sociales, et normatif-prospectif (l’exploration de ce qui devrait et pourrait être), relevant de mes engagements militants comme du registre de la philosophie politique. Ce texte est donc un hybride entre logiques universitaire et militante.

Et c'est bien ce qui caractérise, me semble-t-il, un dévoiement massif de la sociologie qui permet de se déchirer sans fin tout en se dispensant d'objectiver ses critiques et ses suggestions. Sauf que, personnellement, au lieu d'appeler ça de la mauvaise philosophie, je trouve que l'expression prise de pouvoir convient tout aussi bien.

On m'objectera, surtout les thuriféraires de Boutelja, que c'est bien de ça qu'il s'agit, car on ne manque ni de surplomb, ni d'aplomb chez les décoloniaux.

Qu'on ne parle plus de discipline scientifique, à ce compte-là, mais d'éristique.

 

 

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