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Billet de blog 3 juin 2019

Arrestation de Josu Urrutikoetxea : un coup porté à la diplomatie et à la paix

L’arrestation de Josu Urrutikoetxea intervenue sur le territoire français le jeudi 16 mai dernier au matin dans l’enceinte d’un hôpital public de Haute-Savoie « sur dénonciation anonyme » est un coup porté à l'intelligence politique, à la persévérance dans l’idée de justice, à l’engagement en faveur de la réconciliation des peuples et à l’hypothèse démocratique sous-jacente.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Arrestation de Josu Urrutikoetxea

Un coup porté à la diplomatie et à la paix

Alain Badiou (philosophe), Etienne Balibar (philosophe), Thomas Lacoste (réalisateur), 

Jean-Luc Nancy (philosophe),
Toni Negri (philosophe) & Jacques Rancière (philosophe)


L’arrestation de Josu Urrutikoetxea intervenue sur le territoire français le jeudi 16 mai dernier au matin dans l’enceinte d’un hôpital public de Haute-Savoie « sur dénonciation anonyme », n’est pas une bonne nouvelle. C’est un coup porté à l'intelligence politique, à la persévérance dans l’idée de justice, à l’engagement en faveur de la réconciliation des peuples et à l’hypothèse démocratique sous-jacente.

Ce n’est pas le passé de combattant de Josu Urrutikoetxea – si bien instrumentalisé par les pouvoirs politiques et stigmatisé par les media –, qui nous intéressera ici, mais bien son apport politique déterminant au processus de paix en cours au Pays basque.

La centralité de sa contribution personnelle, trop mal connue, dans le processus qui a permis de sortir du conflit, le dernier et plus ancien conflit armé d’Europe occidentale, est essentielle.

Josu Urrutikoetxea, en tant que membre historique de l’organisation ETA, a eu le courage d’ouvrir le débat et de réaffecter totalement la structure afin qu’elle se donne les moyens de mettre un terme définitif à la lutte armée.

À l’extérieur, malgré dix ans de prison, puis ces dix-sept dernières années de clandestinité, il a réussi à imposer la transformation d’un conflit, le faisant basculer unilatéralement d’une scène politico-militaire à une logique strictement politique. De cette situation inédite qui ouvre une nouvelle ère pour le Pays basque, il est la cheville ouvrière.

Dès le début des années 1980, il établit des contacts avec le gouvernement espagnol afin de mettre sur pied les négociations de paix d’Alger en 1989. Ce qui n’a pas empêché le gouvernement français, au début du mois de janvier de cette même année 89, de l’interpeller à Bayonne alors que ETA venait d’annoncer, à la demande de l’État espagnol, une trêve unilatérale en amont de l’ouverture de ces discussions. Après dix ans d’incarcération, six sur le sol français et quatre en préventive sur le sol espagnol – comprendre : sans jugement, ni condamnation –, en 1998 puis en 2001, il est élu député au Parlement de la communauté autonome du Pays basque avant de partir, en 2002, en clandestinité. Situation qu’il ne quittera plus depuis, jusqu’à son arrestation le 16 mai dernier.

Ceci posé, de juin 2005 jusqu’en septembre 2006, Josu Urrutikoetxea est à Genève, sous la protection du gouvernement suisse, jouant un rôle de premier plan dans le processus de négociation et l’établissement de la feuille de route élaborée avec le gouvernement socialiste espagnol. Nous le retrouvons à nouveau impliqué dans la conception de la feuille de route suivante, qui a précédé la Conférence internationale de paix de Aiete, en 2011. Cette dernière, présidée par le prix Nobel de la paix Kofi Annan, prévoyait, entre autres, l’arrêt définitif de toute action armée – proclamation qui aura lieu, comme annoncé, trois jours plus tard, le 20 octobre 2011 – et l’ouverture à Oslo de négociations sur les conséquences du conflit, acceptées préalablement par les deux parties : gouvernement espagnol et ETA. Entre 2011 et 2013, c’est dans la capitale norvégienne et sous la protection du gouvernement du pays, que Josu Urrutikoetxea se retrouve dans l’attente, restée vaine, malgré les engagements gouvernementaux, de la venue des négociateurs espagnols. Faute d’interlocuteur étatique, qu’il soit français ou espagnol, et malgré plusieurs opérations policières visant à empêcher le désarmement de l’organisation, ETA décide de rendre ses armes à la population basque, afin que le désarmement total de l’organisation soit effectif le 8 avril 2017. Enfin, le 3 mai 2018, c’est depuis le Centre Henry Dunant à Genève que Josu Urrutikoetxea prononcera face à la communauté internationale l’autodissolution de l'organisation ETA. Voici, quelques étapes qui jalonnent l’histoire collective de ce territoire et à la résolution inédite de ce conflit, dont le caractère unilatéral ne peut qu’impressionner.

En guise de salut, imaginerait-on, en Afrique du Sud, en juin 1991, une fois abolis les piliers des lois de l’apartheid, que le futur prix Nobel de la paix Nelson Mandela soit remis en prison ? Est-il pensable, en Irlande du Nord, en avril 1998, aux lendemains de l’accord du Vendredi saint, que soit ordonnée l’arrestation à Belfast et la mise au cachot d’un Gerry Adams ?

Pourtant, c’est bien à ce mauvais scenario que nous assistons inquiets et consternés. En guise de reconnaissance, c’est une peine carcérale que les autorités françaises s’apprêtent à infliger à Josu Urrutikoetxea.

Nous ne pouvons accepter que les diplomaties de nos pays et celle de la Communauté européenne, s’avilissent à ce point. Nous ne pouvons supporter l’inconséquence politique lorsque tant de gestes ont été accomplis unilatéralement – 2011, fin unilatérale de la lutte armée ; 2017, remise des armes à la population basque ; 2018, autodissolution de ETA – et accompagnés par une population dans toutes ses composantes. Nous refusons que face à la détermination et à la hauteur morale de Josu Urrutikoetxea pour venir à bout d’un conflit armé lui soit opposés mépris, humiliation et, in fine, répression.

Reconnaissance, respect des droits de l’Homme, justice transitionnelle, aménagements de peine, ces notions élémentaires et pourtant si essentielles ne peuvent rester étrangères à nos États et à l’Union européenne. Ils ne peuvent continuer ainsi à s’acharner et tenter systématiquement de pénaliser les acteurs de ce processus.

Si la communauté internationale ne tardera pas – avec raison – à réagir et à soutenir ouvertement Josu Urrutikoetxea, il n’est pas trop tard pour un geste fort, éclairé et substantiel de l’État français afin d’ouvrir un espace politique et d’éviter une nouvelle privation de liberté à celui qui a été indispensable à la construction de la paix et ainsi permettre à toutes et à tous de regarder en face, ensemble, et lucidement l’avenir.

Alain Badiou (philosophe), Etienne Balibar (philosophe), Thomas Lacoste (réalisateur), Jean-Luc Nancy (philosophe), Toni Negri (philosophe) & Jacques Rancière (philosophe)

Tribune publiée le 31 mai 2019 dans le quotidien Libération.


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Lire la tribune dans Le Monde de Véronique Dudouet, Andy Carl & Jean-Marie Muller

Lire la tribune dans Le Monde de Gerry Adams & Ronnie Kasrils

Lire la tribune sur le site de Mediapart et le quotidien Libération de Esther Benbassa, José Bové, Eva Joly & Noël Mamère

Lire le communiqué "Josu Urrutikoetxea en danger" publié sur le blog de Mediapart par Egoitz Urrutikoetxea

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