Pour la justice, la démocratie et la paix. Pour Josu Urrutikoetxea

Le sociologue Michel Wieviorka, fondateur et directeur scientifique de la plateforme internationale Sortir de la violence, plaide en faveur de la protection de Josu Urrutikoetxea, figure centrale de la sortie du conflit au Pays basque.

Qu’est-ce qu’une justice juste ? La question alimente d’importants débats de philosophie politique, surtout depuis la vigoureuse relance d’il y a un demi-siècle, après que John Rawls a proposé sa théorie de la justice (A Theory of Justice, Harvard University Press, 1971). Elle se pose aussi, plus concrètement, chaque fois qu’un tribunal rend une décision fondée en droit mais qui peut sembler étrangère à un idéal de justice : le droit et la justice ne coïncident pas nécessairement.

Mais elle devrait être balayée lorsque l’institution judiciaire se mobilise sur la base d’un dossier factuellement faible, ou inexistant, et injuste du point de vue philosophique. Or c’est le contraire qui se profile aujourd’hui pour un ancien dirigeant d’ETA, Josu Urrutikoetxea, que des tribunaux, en France et en Espagne, se préparent à juger pour terrorisme.

Josu Urrutikoetxea a effectivement pris les armes pour résister au régime dictatorial de Franco, il a joué un rôle important au sein d’ETA dès le début des années 70. Il a participé à la préparation de l’attentat ayant mis fin à l’existence du président du gouvernement espagnol, l’amiral Carrero Blanco, le 20 décembre 1973, privant la dictature de la seule personnalité capable d’en assurer la pérennité après la mort du Caudillo (en novembre 1975). Il a été amnistié le 20 janvier 1978.

Dirigeant respecté à la tête de l’appareil international d’ETA, Josu Urrutikoetxea, avec d’autres, a fait le choix au début des années 80, quand l’Espagne s’installait dans la démocratie, d’engager cette organisation sur le chemin de la négociation politique. Il ne quittera plus ce cap, accompagnant sur cette voie le principal leader d’ETA, Txomin, qui établit à partir de 1986 des contacts avec le gouvernement espagnol, pour mettre sur pied ce qu’on a appelé les négociations d’Alger, au début de l’année 1989. Il est pourtant arrêté en France le 11 janvier de cette même année, en plein cessez-le-feu et à quelques jours de l’ouverture de ces premières négociations. Ce qui ne l’empêchera pas quelques années plus tard de jouer un rôle de premier plan dans la préparation et les négociations de Genève (2005 et 2006), puis suite à la conférence internationale de la paix d’Aiete, sous l’égide de Kofi Annan, de saluer la décision unilatérale d’ETA de mettre fin à la lutte armée le 20 octobre 2011. On le retrouve à Oslo de 2011 à 2013, dans l’attente, vaine, de la venue des émissaires espagnols prévue et ratifiée par l’Espagne afin de négocier la sortie du conflit et ses implications. Durant toutes ces années il n’a cessé de plaider au sein d’ETA pour une résolution du conflit par la négociation. Après son désarmement, le 8 avril 2017, c’est lui qui finalement annoncera depuis Genève, le 3 mai 2018, l’autodissolution d’ETA.

Tout ceci est très documenté, y compris ses années de clandestinité de 2002 à 2019 – de prison aussi[1].

L’inanité des poursuites qui le visent à nouveau aujourd’hui est patente, et sur le fond, les accusations ne tiennent pas. S’il est accusé d’« infraction pour association de malfaiteurs à visée terroriste », c’est pour des faits qui relevaient précisément et directement des préparatifs de 2002 à 2005 en vue des négociations de Genève et de sa participation aux négociations de paix d’Oslo de 2011 à 2013 : comment aurait-il pu convaincre ETA d’aller dans ce sens sans discuter et échanger en interne ?

La sortie de la violence n’est jamais un long fleuve tranquille. Un tel processus exige l’arrêt de la violence, il ne s’y limite pas. Il taraude à tous les niveaux toute sorte d’acteurs et se joue nécessairement sous tensions. En voici quelques-unes, parmi les plus décisives, en lien avec l’expérience de Josu Urrutikoetxea.

Sortir de la violence peut d’abord mettre en jeu des exigences contradictoires relatives à la justice et à la paix. Si l’horizon est de juger, condamner, emprisonner des activistes qui ont commis des violences, il est peu vraisemblable qu’ils puissent accepter et même préparer la fin de la lutte armée en s’apprêtant à dissoudre une organisation militarisée et à s’inscrire dans le jeu démocratique. Et symétriquement, si aller vers la paix impose de les exempter de jugement ou de les amnistier, alors se profile une négation de l’idée même de justice.

La justice dite transitionnelle tente de résoudre ce type de contradiction, et dans certains cas, l’introduction du pardon et les efforts de réconciliation apportent une solution. Ce fut la grandeur de Nelson Mandela, soutenu par Desmond Tutu, que d’avoir conduit l’Afrique du Sud sur cette voie en 1995. Ici, l’apport de Josu Urrutikoetxea à la paix est incontestable. Ce qui lui est reproché, la « participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d’actes de terrorisme » renvoie en fait, quand cette accusation repose sur quelque fondement, au processus au fil duquel, il négociait la résolution du conflit en externe, en même temps qu’au sein d’ETA.

Sortir de la violence exige pour les victimes un travail sur soi-même, qu’il s’agisse d’individus, de groupes ou d’une société toute entière. Or ce travail peut se heurter à deux types opposés de difficultés. Les unes sont de l’ordre de la mélancolie, de l’incapacité à se projeter dans le futur, comme s’il n’y avait d’autres réponses que de s’enfermer dans les souffrances et les horreurs du passé. Les autres sont liées au désir d’oublier, de ne plus du tout y penser, et en tous cas d’éviter qu’il en soit question. Entre les deux, résoudre les tensions, c’est procéder à un travail de deuil qui permet de ne pas oublier, tout en considérant l’avenir et en tentant de le construire. Qui peut croire qu’en condamnant Josu Urrutikoetxea, la justice aidera les victimes d’ETA et les sociétés basque ou espagnole à avancer dans leur travail de deuil et de construction ? Qui ne voit qu’au contraire, en trahissant l’esprit sinon la lettre des négociations qui visaient à la paix et à la démocratie, en tenant demain pour coupable celui qui était hier un partenaire, elle fera apparaître la duplicité des responsables politiques, et la vanité des efforts de ceux qui ont voulu en finir avec l’enfermement dans la spirale du terrorisme et de la répression ?

Sortir de la violence, pour qui veut y mener une organisation jusque-là de lutte armée, ce n’est pas quitter cette organisation, ou tenter de le faire. C’est argumenter, ce qui se heurte à des incompréhensions, des refus et des oppositions internes pouvant tourner à l’intimidation et à l’exacerbation de la violence. Il est difficile de s’extraire d’un mouvement terroriste, d’une guérilla, d’une force engagée dans une guerre civile : c’est abandonner un mode de vie auquel on a beaucoup sacrifié, se retrouver sans ressources, se couper d’un milieu social, d’amitiés, de solidarités soudées par l’expérience de la clandestinité ; c’est renoncer. Etre au cœur d’un processus qui doit se solder par la dissolution de son organisation est une gageure encore bien plus grande. La réussite doit être entière, faute de quoi des surgeons sont possibles, ainsi que des scissions où ceux qui restent fidèles à la lutte armée, privés du contrepoids qu’apportaient des éléments plus modérés, se radicalisent encore plus. En France, la Gauche prolétarienne, tentée alors par la lutte armée, a plutôt réussi son autodissolution en 1973, mais quelques années plus tard, Action Directe a prétendu en porter le flambeau. En Colombie, le pacte historique signé par le gouvernement et la guérilla des FARC en 2016 n’a pas empêché une nouvelle rébellion armée, en août 2019, portée par d’ex-chefs des FARC. A ce jour, l’autodissolution d’ETA est une réussite, qui doit beaucoup à Josu Urrutikoetxea. Faut-il traiter en criminel et ce, de surcroît, en s’appuyant sur un dossier sans consistance, celui qui a su l’accompagner à la trêve définitive, au dépôt des armes et à la disparition pure et simple ?

La sortie de la lutte armée ne se prépare pas au grand jour. Elle passe par d’innombrables échanges, rencontres, négociations, avec des hauts et des bas, elle mobilise des médiateurs de l’ombre, et des acteurs soumis eux-mêmes à diverses pressions d’une base militante ou de l’opinion publique, elle dépend de réalités politiques et institutionnelles complexes, et changeantes, et met en branle de toutes parts des oppositions hostiles à tout règlement négocié. Elle exige de ceux qui s’y consacrent des sacrifices, des renoncements peut-être aussi, une réelle opiniâtreté. Il faut protéger ceux qui incarnent cette logique, et qui prennent des risques de tous les côtés : à cette aune, il serait indécent de reprocher à Josu Urrutikoetxea d’avoir consacré temps et énergie, y compris avec ceux qu’il lui fallait convaincre de négocier et de déposer les armes. Il serait désastreux, une fois la paix assurée, de traiter en ennemi celui qui l’a rendue possible, alors qu’il a été tenu pour un interlocuteur acceptable et responsable durant toutes ces années de négociations. C’est précisément ce qui motive l’importante mobilisation internationale exigeant la protection de Josu Urrutikoetxea. Ce n’est pas en le condamnant injustement, et sur une base factuelle bien mal étayée que l’on fera progresser la cause de la vérité, de la paix, de la justice et de la démocratie, et pas davantage celle de la confiance en la parole des responsables politiques.

Michel Wieviorka

[1] Cf. notamment les appels et tribunes : https://blogs.mediapart.fr/pour-la-liberation-de-josu-urrutikoetxea/blog.
Josu Urrutikoetxea a été emprisonné à deux reprises en France, de 1989 à 1996 et du 16 mai 2019 au 30 juillet 2020, et en Espagne, de 1996 à 2000, sans y être jamais condamné, ce qui lui permettra d’être élu à deux reprises au parlement autonome basque en 1999 et 2001.

Tribune publiée le 8 février 2021 par l’hebdomadaire L’Express

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