En transition vers la Décroissance, dialogue avec Frédéric Lordon

Mi-mai, Frédéric Lordon publie une tribune sur son blog du Monde Diplomatique "Problèmes de la transition". Dans celle-ci, l'auteur se réfère au terme de "Décroissance" en lui prêtant une signification qui s'écarte significativement de celle construite par les mouvements sociaux et le champ académique. Nous proposons donc de clarifier certains points en vue d'ouvrir un dialogue plus fécond.

Si le terme “transition” rencontre un tel succès dans les discours de tous bords, c’est que son flou sémantique lui permet - tout comme pour le “développement durable” - de gommer toute conflictualité et de rallier à peu près tous les suffrages. D’où l’importance de préciser la destination du voyage, c’est à dire de s’accorder sur la définition des possibles et des souhaitables. Aussi, nous accueillons avec intérêt la tribune de Frédéric Lordon Problèmes de la transition publiée sur le site du Monde Diplomatique, qui soulève très opportunément ce sujet. 

Toutefois, si nous partageons sur le fond une bonne partie de ses analyses, il nous paraît nécessaire d’apporter quelques éclaircissements et précisions vis-à-vis de ce que désigne “la Décroissance”, qui fait l’objet d’une incompréhension ou d’une méprise de la part de l’auteur. Ce qui peut sembler à certain.e.s n’être “que” des divergences de langage importe en réalité, car c’est bien cet outil commun qu’est le langage qui nous permet de partager et mûrir collectivement les idées qui informent le monde à venir. Ce que Bourdieu (1999 - Sur la télévision) disait du débat scientifique vaut également pour le débat public : « il faut avoir un haut degré d’accord sur le terrain de désaccord et sur les moyens de le régler pour avoir un vrai débat scientifique pouvant conclure à un vrai accord ou à un vrai désaccord scientifique ». Engageons donc cette conversation en commençant par dissiper quelques malentendus.

Premier malentendu : la Décroissance capitaliste 

Si la littérature décroissante - aussi bien “grand public” que scientifique - est de plus en plus foisonnante et révèle une pluralité de perspectives qui font la richesse du mouvement, ses dénominateurs communs qui en définissent le cadre et l’identité n’en demeurent pas moins aisément identifiables. Nul besoin d’en faire l’exégèse intégrale pour pouvoir juger, par exemple, de l’insolubilité de la Décroissance dans le capitalisme, élément que l’on retrouve dans l’analyse de la quasi-totalité des auteurs (par exemple, (1), (2), ou (3)). Aussi est-il surprenant de lire sous la plume de Frédéric Lordon : « La décroissance est le projet insensé de n’avoir pas à renverser le capitalisme tout en espérant le convaincre de contredire son essence – qui est de croître, et indéfiniment ». Cette définition inédite de la Décroissance est largement en décalage avec celles que l’on rencontre dans la littérature et au sein des réseaux de la Décroissance. Nous sommes bien conscients que son auteur bénéficie d’un large lectorat, mais cela ne suffit pas à en faire “la version la plus répandue” de la Décroissance - un peu d’humilité, voyons ! 

Il faudrait, pour être rigoureux, préciser ce que l’on entend par capitalisme tant la notion est polymorphique et les définitions variées. Toutefois, que l’on s’en tienne à “la propriété privée des moyens de production” ou que l’on considère des éléments plus analytiques (domination de la pseudo-rationalité économique et instrumentale ; monnaie, terre et travail comme marchandises fictives (Karl Polanyi) ; crédit, publicité et obsolescence programmée comme tryptique de la société de consommation, etc.) la matrice d’alternatives concrètes et de propositions qui s’inscrivent dans le cadre de la Décroissance ou émergent de ses réseaux converge sans ambiguïté vers une “sortie du capitalisme”: revenu maximum acceptable, dotation inconditionnelle d’autonomie, gratuités, réduction significative du temps de travail, développement des structures coopératives, autogestion, monnaies locales complémentaires, relocalisation et circuits courts, développement des communs, expérimentations de banques de temps et de systèmes d’échange locaux, démocratie directe et encadrement démocratique des activités économique, etc., autant d’éléments dont l’articulation déboucherait sur quelque chose de radicalement différent du capitalisme.

Mais la Décroissance ne saurait se résumer à une “sortie du capitalisme” - expression vague s’il en est. La gestion bureaucratique des moyens de production en URSS était tout aussi productiviste que la version capitaliste-libérale occidentale, et les désastres écologiques et sociaux pas moins dramatiques.  La Décroissance vise non seulement une sortie du capitalisme mais aussi de l’extractivisme, du productivisme et du consumérisme, du néolibéralisme, du développementisme, de l’utilitarisme, etc. Elle repose sur une multitude de courants et de critiques préexistantes - la critique Marxiste est un élément parmi d’autres -, dont elle propose une articulation systémique et cohérente originale. 

Par ailleurs, le caractère abstrait de l’expression “sortie du capitalisme” n’offre guère de prise et de levier d’action. En effet, l’idéologie dominante qui tente “d’orienter les affects” et de légitimer le système socio-économique actuel ne consiste pas en une défense explicite du capitalisme, mais bien en une apologie de la croissance. C’est ainsi qu’on la retrouve directement traduite en politiques publiques, lesquelles ne prétendent pas explicitement « soutenir le capitalisme », mais plus concrètement chercher la croissance. De même, on ne demande pas explicitement « plus de capital » pour créer des emplois ou réduire les inégalités, on ne parle pas de « politiques de capitalisme » : on parle bel et bien, encore et toujours, de croissance. La Décroissance propose ainsi de s’attaquer à cette idéologie et aux mécanismes systémiques concrets de plein front et sans détours théoriques.  Il faut en effet « briser des cadres », notamment pour élargir celui de la critique anticapitaliste.

L’intérêt particulier dont la Décroissance fait l’objet dans les médias en pleine crise pandémique offre l’opportunité de renouveler la critique du capitalisme. Les réactions que suscite le mot “Décroissance” par sa radicalité et son pouvoir d’interpellation sont le signe qu’il continue d’opérer son rôle de revitalisation de l’activité critique.  Plus qu’une relance de l’économie, c’est une relance de la critique de l’économie qui est urgente. 

Deuxième malentendu : la récession n’est pas la Décroissance, et le PIB n’est pas un indicateur de Décroissance 

Assimiler la récession provoquée par la pandémie à la Décroissance parce qu’elle se traduit par une baisse du PIB est aussi absurde que de décrire une amputation comme un régime parce qu’elle engendre une perte de poids. « La Grèce perd 33% de PIB », c’est une récession qui aura de tragiques répercussions – personne ne célébrera. Là aussi, les décroissants ont été clairs, aussi bien à propos des plans d’austérité à la suite de la crise de 2008, que lors de l’épisode récent du confinement. La récession est un accident économique dans une société de croissance ; rien à voir avec la Décroissance qui constitue un projet politique de sortie de la société de croissance : un projet d’émancipation sociale. Si la réduction du PIB serait une conséquence prévisible d’une transition de type Décroissance, cela n’en fait en aucun cas un indicateur pertinent pour refléter la nature et l’avancée du processus. Le PIB est tout simplement inapte à traduire ce qui compte et ne se compte pas et les partisans de la Décroissance ne s’y trompent pas. Ni par ailleurs - et plus généralement - en ce qui concerne tout type de “politique de l’indicateur”, lesquelles conduisent à intervertir la fin et les moyens.

La réduction globale des flux économiques soulève évidemment un certain nombre de questions, parmi lesquelles celle de l’emploi. Dans la mesure où la croissance économique génère les gains de productivité sur lesquels elle s’appuie, il n’est guère surprenant qu’elle soit si peu créatrice d’emploi. Son absence, dans le paradigme économique actuel, qui vise le plein-emploi des individus employés, non seulement par souci de domination patronal, mais encore pour permettre la rentabilisation de quantités croissantes de capital en “[interdisant] aux individus l’autolimitation de leur travail afin de leur interdire l’autolimitation de leur désir de consommer” (André Gorz) est clairement créatrice de chômage. Or on ne saurait résoudre la question du chômage sans partage et réduction du temps de travail. Au delà des considérations utilitaristes relatives au chômage, il est question de la valeur intrinsèque du temps libéré du travail et rendu disponible pour les activités autonomes et la vie démocratique. Dit autrement, la Décroissance demande une organisation politique de l’emploi, et sa réorientation vers des activités socialement bénéfiques, comme le font par exemple aujourd’hui les projets Territoires Zéro Chômeurs de Longue Durée. Le but de l’économie n’est pas de créer “du travail”, ni même “des emplois”, il est de satisfaire des besoins : besoins de la communauté, besoins de sécurité et de sérénité économique des personnes, besoin d’intégration sociale et de participation à la vie commune. Partant de là, une infinité de possibles s’offrent à nous : il semble que nous soyons d’accord sur ce point.

La dépendance des finances publiques à l’activité économique est un autre sujet tout aussi crucial. Pour que la provision des besoins collectifs cesse de dépendre de l’activité marchande, il sera nécessaire de réformer l’état providence. Une multitude de pistes sont envisageables. Par exemple, dans un rapport de l’Institut Veblen, Bruno Théret propose la création de monnaies-temps publiques. Celles-ci seraient émises par le gouvernement/l’administration pour rémunérer des activités d’utilité publique et seraient acceptées en retour pour le paiement de certains impôts. Ce pourrait être une façon d’extraire une partie des services publics de la contrainte monétaire, et d’organiser des activités essentielles pour le bien-être sans pour autant rentrer dans la logique du rapport marchand. 

Pour ne plus croître, il faut décroire

Bien que le traitement médiatique tende communément à réduire l’ambition de la Décroissance à un objectif de réduction de l’empreinte écologique, il ne s’agit là que d’un partie de ses axes de justification. Pour les partisans de la Décroissance, quand bien même une croissance infinie dans un monde fini serait physiquement possible, celle-ci n’en serait pas pour autant souhaitable: la marchandisation du monde et la subordination d’une part toujours croissante de nos activités aux principes utilitaristes de la rationalité économique détricote le lien social, aggrave les inégalités, réduit l’autonomie existentielle jusqu’à l’anéantir et désintègre les sociétés.  

La Décroissance est un projet politique d’émancipation par rapport à l’idéologie de la croissance et un projet de réappropriation sociale et démocratique de l’économie. C’est une dénonciation du mythe de la puissance, qui se traduit, avec l’expansion sans entrave de la pseudo-rationalité économique sous les formes modernes de capitalisme, par la recherche sans fin du profit maximal. Si la puissance mène à la disproportion, à l’hybris et au déséquilibre, la Décroissance repose la question de la taille et de l’échelle appropriée de nos techniques, mais aussi de nos institutions, nos organisations, des communautés et de leurs systèmes politiques, et entend renouer avec le sens des limites. Elle fait l’éloge de ce que le sociologue Allemand Hartmut Rosa appelle la “résonance”: l’harmonie des sociétés humaines entres elles et avec les écosystèmes qui les entourent.  

Ainsi, la Décroissance n’est pas une “solution économique” ; c’est une « sortie de l’économie » comme l’écrivait déjà Serge Latouche dans les jeunes années du mouvement, ou encore une “déséconomicisation” de la société, c’est à dire un “rétrécissement de la sphère régie par la rationalité économique”, selon l’expression d’André Gorz. Du post-développement à l’anti-utilitarisme, en passant par le convivialisme, de l’éco-féminisme à la critique radicale du totalitarisme technicien, la Décroissance repose sur une littérature riche et variée, et propose une pensée multidimensionnelle qui nous invite à “décoloniser notre imaginaire” (Cornelius Castoriadis). Mais elle est aussi un chantier participatif continuel où s’élabore et s’expérimente un projet de transition concret vers de nouveaux modèles de sociétés relocalisées, mais ouvertes et solidaires, conviviales et autonomes.

De la simplicité volontaire à l’abondance frugale

Oui nous sommes d’accords sur plusieurs choses. Tout d’abord, recentrer l’économie sur la satisfaction des besoins et la qualité de vie. Ce n’est, en effet, pas un sacrifice, mais une “grande substitution”, celle de la qualité à la quantité ; “moins de biens, plus de liens”, telle est la devise de ce que les Québécois appellent la “simplicité volontaire” : un mode de vie consistant à réduire sa consommation matérielle en vue de mener une vie davantage centrée sur l’essentiel. L’affluence matérielle du mode de vie capitaliste ne sera en effet plus possible. La question « des renoncements matériels rationnellement consentis, et de leur ampleur » doit être posée et discutée démocratiquement. "Le pari de la Décroissance est de substituer le pouvoir de vivre au pouvoir d'achat : de permettre un accroissement du bien-être non pas en dépit, mais bien grâce à une autolimitation collective et démocratiquement consentie des consommations matérielles". Appelons cela comme on veut : “l’abondance frugale,” la “sobriété heureuse,” le “buen vivir,” ou bien le “minimalisme.” L’important est de recentrer l’organisation économique sur l’essentiel, en suivant une logique d’autonomie, de suffisance, et de sollicitude

A la fin du XIXème, une vision matérialiste du socialisme l’a emporté sur une vision plus utopique, émancipatrice. Le gendre de Karl Marx, Paul Lafargue, écrivait “Le droit à la paresse” alors que se constituaient des revendications pour les droits des travailleurs. La Décroissance, s’inscrit dans cette lignée dans laquelle nous retrouvons l’anarchisme, mais aussi des auteurs comme Cornelius Castoriadis et son projet de démocratie radicale et d’autonomie, Ivan Illich et ses outils conviviaux, Marylin Waring et sa critique de la patriarchie par les indicateurs, Murray Bookchin et son municipalisme libertaire, Jacques Ellul et son analyse du phénomène technicien, l’éco-féminisme de Françoise d’Eaubonne, l’écosocialisme d’André Gorz, et bien d’autres encore. La sortie du capitalisme ne peut faire l’économie d’une critique radicale du travaillisme, du productivisme, de l’utilitarisme, mais aussi de l’extractivisme et du techno-scientisme. Ce chantier des idées que propose la Décroissance n’est jamais terminé ; il est évidemment participatif : toutes les bonnes volontés y sont conviées. Puisse cette trop brève introduction dissiper quelques incompréhensions, et vous inviter, M. Lordon, à explorer le champ et contribuer à cette conversation.

Timothée Parrique chercheur en économie au Centre d’Excellence Jean Monnet sur le Développement Durable (ERASME) et à l’Université Clermont-Auvergne, auteur de The Political Economy of Degrowth(2020)

Vincent Liegey, ingénieur et coordinateur de Cargonomia, centre de recherche et d’expérimentation sur la décroissance à Budapest, co-auteur d’Un Projet de Décroissance (Utopia, 2013)

François Briens est ingénieur et chercheur au IRCCESF (informal research center on citizen empowerment and sustainable futures), auteur de La Décroissance au prisme de la modélisation prospective (2015)

 

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