La Décroissance, un projet de justice sociale et environnementale, réponse à M. Ramaux

Dans cette tribune nous proposons quelques corrections, éclairages, précisions et commentaires au texte « Les partisans de la décroissance abandonnent de fait l’objectif du plein-emploi », récemment publiée dans le Monde par M. Ramaux, économiste de profession. Par François Briens, Vincent Liegey et Thimothée Parrique.

A mesure que s’accentuent les inégalités, que s’aggrave la crise écologique, que se pose de plus en plus prégnante la question du sens de nos activités, s’étiole l’idéologie de la croissance. De débat en débat, les idées de la Décroissance frayent leur chemin dans l’espace public. Tandis que les propositions fleurissent, que les expérimentations se multiplient, que la littérature s’étoffe, et que la Décroissance se constitue progressivement en paradigme alternatif majeur dans le champ scientifique, surgissent encore ici ou là quelques discours confus dont les sophismes et contresens invoqués pour sauver de vieilles croyances sont - plus qu’un simple signe de paresse intellectuelle - les symptômes du religieux qui les habite. Or le deuil d’une religion peut être très laborieux - en particulier pour son clergé.

Ainsi en est-il de la tribune intitulée « Les partisans de la décroissance abandonnent de fait l’objectif du plein-emploi », récemment publiée dans le Monde par M. Ramaux, économiste de profession, à laquelle il nous semble nécessaire d’apporter quelques corrections et commentaires.

PIB, découplage : des concepts obsolètes

Dans cette tribune, M. Ramaux entend défendre la croissance du PIB comme condition indispensable à la réduction des inégalités, à la création d’emploi et à l’augmentation du pouvoir d’achat et du “niveau de vie” - considéré comme objectif en soi - tout en pariant sur un découplage entre croissance économique et impacts environnementaux. Un tel discours surprend par son anachronisme : d’une part, il est désormais largement admis que le PIB, indicateur monétaire agrégé ne reflétant ni les inégalités, ni les richesses non monétaires, ni la déplétion des ressources naturelles, ni les impacts environnementaux, ni l’utilité sociale de ce qui est produit et consommé, ne saurait constituer un indicateur pertinent de progrès social. D’autre part, l’hypothèse d’un découplage approprié et suffisant entre croissance économique et impacts environnementaux n’a - en dépit de trois décennies d’efforts - pas encore été validée empiriquement par la science et, pour une variété de raisons physiques, techniques et économiques, il est très improbable qu’elle se vérifie à l’avenir. Il s’agit donc d’un pari pour le moins risqué et irresponsable.

Face aux inégalités, renouer avec le sens du partage et des limites

Si les conclusions de M. Ramaux échouent à nous convaincre, c’est que le raisonnement qui les sous-tend fait preuve de manque de rigueur en plusieurs points. Il faudrait par exemple souligner que le “niveau de vie”, indicateur de revenu, est très insuffisant pour analyser la question des inégalités économiques. Celles-ci concernent aussi et surtout le patrimoine (comme le montre par exemple Thomas Piketty), qu’il est essentiel d’inclure dans le périmètre des politiques redistributives. Il faudrait de plus rappeler que ces questions d’inégalités ne sauraient pertinemment s’analyser à l’échelle des déciles, laquelle masque des phénomènes clés de concentration des richesses s’opérant au niveau des derniers centiles et milliles. De tels phénomènes invitent à envisager des schémas autrement plus progressifs que l’expérience de pensée proposée par M. Ramaux. L’instauration d’un revenu maximum acceptable (RMA) peut par exemple constituer une option bien plus concrète et efficace en matière de redistribution . Il s’agit, comme l’y invite la Décroissance, de renouer avec le sens des limites.

Déséconomiciser la société, redéployer les solidarités organiques

Mais le discours de M.Ramaux comporte d’autres oublis plus fondamentaux. Par exemple, le fait qu’il existe d’autre modes d’allocation des ressources et de réponse aux besoins que le seul vecteur monétaire, ainsi que d’autres échelles et formes possibles d’organisation collective de la solidarité, complémentaires à l’Etat providence. Les communs sont un exemple bien connu, mais on peut aussi penser aux systèmes d’échanges locaux, aux banques de temps, etc, - autant d’initiatives et d’expérimentations qu’il conviendrait d’encourager et de multiplier.

Du pouvoir d’achat au pouvoir de bien vivre

Dès lors il convient également de s’interroger sur la pertinence de la notion de “pouvoir d’achat”, que M. Ramaux pose comme “exigence” et évidence en réponse à la détresse sociale. Car s’il est un objectif que les partisans de la Décroissance abandonnent sans regret, c’est bien celui-ci, qui procède d’une inversion entre la fin et les moyens. Si la finalité première de notre système économique est d’assurer la sécurité et la sérénité économique de chaque personne et de tout le monde, alors bien d’autres pistes que la croissance du PIB et des revenus sont possibles et souhaitables.

Il faut ajouter que ce “pouvoir d’achat” ne dépend pas seulement du revenu mais aussi des prix, en particulier ceux des dépenses “contraintes” et “incontournables”, au premier rang desquelles le logement, dont, en France, le poids rapporté au revenu des ménages a en moyenne plus que doublé au cours des 50 dernières années. Ces évolutions ne résultent pas tant du coût du travail incorporé dans l’immobilier que des logiques spéculatives de marché. Aussi, il s’agirait en premier lieu de soustraire des logiques de marché ce qui a trait aux besoins essentiels pour le soumettre à la délibération et à l’encadrement démocratique et politique - à commencer par des politiques plus ambitieuses de plafonnement des prix de l’immobilier, par exemple.

De la société de consolation à l’abondance frugale

Surtout, la façon dont notre organisation sociale façonne nos systèmes de besoins économiques nécessite d’être réinterrogée. Si la croissance économique repose sur l’instrumentalisation des désirs, la création et la monétarisation de nouveaux besoins économiques - ce qui en fait un mécanisme de création de rareté continuelle -, la Décroissance, au contraire, propose une réduction des besoins économiques au travers d’une réorganisation de nos sociétés sur la base des principes de partage, de durabilité, de convivialité, de réciprocité, d’autogestion et de suffisance : en bref, une économie de la simplicité, ou, pour reprendre les termes de Serge Latouche, une “société d’abondance frugale”. Par exemple : en milieu urbain, affranchissons-nous des coûts privés et sociaux (y compris en matière de santé) de l’automobile par le déploiement d’infrastructures cyclables et de systèmes de transports en commun performants et adaptés à la multimodalité.

Travail, emploi: retrouver le sens de nos activités

Quant à poursuivre un objectif de plein emploi par un surcroît de croissance économique, voilà une stratégie incertaine: dans la mesure où les gains de productivité sont à la fois un facteur et un produit de la croissance économique, une telle stratégie tend à rendre l’activité économique de moins en moins intensive en travail, ce qui nécessiterait, pour compenser, de pousser la production à des niveaux encore plus insoutenables socialement et écologiquement. Les solutions sont donc à chercher ailleurs. La création d'emplois locaux pour la transition énergétique et écologique et dans l'Économie Sociale et Solidaire est certes une alternative prometteuse, comme l’a bien démontré le projet Zéros Chômeurs de Longue Durée. Mais on ne saurait résoudre la question du chômage durablement à l’échelle de l’économie sans partage et réduction du temps de travail, laquelle permettra de libérer du temps pour des activités autonomes et pour la vie démocratique.

Enfin, au delà des nombres, il est nécessaire de se pencher sur la question de la qualité des emplois créés qui n’est pas indépendante de celle, essentielle et urgente, du sens et de la finalité de nos activités. La période que nous venons de connaître a mis en évidence à quel point le bien-être, l'utilité et le sens d'une profession se mesurent mal en euros. “Ce qui compte ne se compte pas”. Pensons par exemple aux enseignantes, infirmiers et aides soignantes du public, paysans, pour n’en citer que quelques uns : des métiers faiblement rémunérés - donc faiblement évalués dans le PIB - mais néanmoins essentiels. Redessinons donc la production et réévaluons nos activités en fonction des besoins exprimés par les communautés. Cette réorganisation invite aussi à un projet de relocalisation des productions essentielles et de reconversions professionnelles vers d’autres savoir-faire et de nouvelles pratiques.

Ce que peut être la“Décroissance”

La Décroissance est avant tout une invitation à décroire, à décoloniser notre imaginaire, réhabiliter les possibles et oser faire des pas-de-côté. Ces idées se retrouvent par exemple au sein de la proposition de Dotation Inconditionnelle d'Autonomie, qui consisterait à assurer de manière inconditionnelle et individuelle, pour toutes et tous, ce qui serait considéré démocratiquement comme suffisant pour mener une vie décente. Une partie pouvant être donnée en monnaie nationale, régionale ou locale, une autre en gratuités à travers l'accès à des droits de tirages et des services (par exemple énergie, eau, logement, vélo, santé et service funéraire…).

Loin de tout dogmatisme, la Décroissance désigne simplement un changement de paradigme socio-économique : quitter un capitalisme marchand à haute empreinte écologique pour construire collectivement et démocratiquement une économie sociale et solidaire qui renoue avec le sens des limites socioéconomiques et environnementales. Il faut pour cela commencer par nous poser les bonnes questions: que voulons-nous ? Et que faut-il vouloir ?

François Briens est ingénieur et chercheur au IRCCESF (informal research center on citizen empowerment and sustainable futures), auteur de La Décroissance au prisme de la modélisation prospective (2015)

Vincent Liegey, ingénieur et coordinateur de Cargonomia, centre de recherche et d’expérimentation sur la décroissance à Budapest, co-auteur d’Un Projet de Décroissance (Utopia, 2013)

Timothée Parrique chercheur en économie au Centre d’Excellence Jean Monnet sur le Développement Durable (ERASME) et à l’Université Clermont-Auvergne, auteur de The Political Economy of Degrowth(2020)

 

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