10e anniversaire des conférences internationales de la Décroissance

Nous célébrons cette année le 10e anniversaire de la première conférence internationale sur la décroissance tenue à Paris en 2008. Cet évènement marque la percée dans le monde anglophone du slogan militant français de la décroissance ainsi que l’entrée de ce concept dans la sphère académique où on s’y réfère sous le terme de «Degrowth».

Par Federico Demaria.
Je voudrais dresser un inventaire des réalisations de ces dix dernières années en termes de conférences, de publications, de formations et, plus récemment, de politiques publiques. Mon attention se porte uniquement sur les réalisations en anglais et ne tient compte ni des initiatives militantes ni des débats intellectuels en d’autres langues (il y en a eu un très grand nombre en particulier en français, en espagnol, en italien et en allemand), non parce que je ne pense pas que ces initiatives aient été importantes, mais simplement en raison du processus suivi et dans lequel j’ai été personnellement impliqué.


Décroissance. Vocabulaire pour une nouvelle ère
Giacomo D'Alisa, Federico Demaria et Giorgos Kallis (Le Passager Clandestin)

Conférences biennales sur la décroissance, la durabilité écologique et l’équité sociale

Le collectif académique Research and Degrowth (R&D) vise à faciliter la mise en réseau et le partage d’idées entre les multiples acteurs qui travaillent sur la décroissance en particulier dans le milieu académique. Ce sont pour ces raisons et aussi pour étendre la visibilité du concept et de ses propositions dans l’espace public que R&D a organisé la première conférence (Paris, 2008), la deuxième (Barcelone, 2010) et a soutenu celle de groupes de soutien pour des conférences à Montréal et à Venise (2012), à Leipzig 2014 et la cinquième à Budapest. Outre la présentation des dernières recherches dans ce champ d’études, les conférences visent à promouvoir la coopération dans la recherche et à travailler à la formulation et au développement de propositions de recherche et de politiques publiques. C’est dans cet esprit que trois conférences internationales sont prévues en 2018:

Retrouver aussi : En 2018 auront lieu trois grandes rencontres internationales de la décroissance

La sixième conférence internationale sur la décroissance: «Les formes de dialogue par des temps difficiles» à Malmö en Suède les 21 et 25 août.

La première conférence nord-sud sur la décroissance: «Décoloniser l’imaginaire social» à Mexico les 4-6 septembre.

La décroissance au parlement européen: une conférence post-croissance pour remettre en question la pensée économique des institutions européennes en s’adressant à des acteurs importants de la formulation de politiques publiques au parlement européen les 18 et 19 septembre à Bruxelles (Belgique).

Plusieurs autres conférences et ateliers de travail ont eu lieu. Tels que, par exemple, les conférences de la European Society for Ecological Economics (ESEE) qui ont permis de faire avancer le débat (Istanbul 2011, Lille 2013, Leeds 2015 et Budapest 2017), CV est un organisme qui a aussi soutenu les conférences sur la décroissance depuis 2008.

2) Publications académiques: éditions spéciales, articles et livres

En 2008, il n’existait qu’un nombre restreint de publications en anglais sur la décroissance (Latouche, 2004 et Fournier, 2008). Je n’ai pas le nombre exact mais on estime qu’il en existe aujourd’hui probablement plus de 200. (Pour un inventaire, voir Weiss and Cattaneo, 2017; et Kallis et al, 2018). La bibliothèque médiatique du site degrowth.info a pour but de les rassembler. Un article a aussi été publié au prestigieux journal Nature Sustainability (O'Neill et al, 2018). Je pense que les huit éditions spéciales ont joué un rôle important et ont permis d’établir la légitimité des questions de recherches que soulèvent la décroissance en tant que concept académique. (Schneider et al. 2010; Cattaneo et al 2012; Saed 2012; Kallis et al. 2012; Sekulova et al 2013; Whitehead, 2013; Kosoy, 2013; Asara et al, 2015).

Nous pourrions assister à l’émergence d’un nouveau paradigme scientifique dans le sens d'une « découverte scientifique universellement reconnue qui, pour un temps, fournit à la communauté de chercheurs des problèmes type et des solutions» (Kuhn, 1962).

Après cette première vague d’éditions généralistes, j’anticipe une deuxième vague sur des thèmes plus spécifiques: Technologie et décroissance par Kerschner et al 2015, à venir: Tourisme et décroissance dans le Journal of Sustainable Tourism, Justice environnementale et decroissance dans Ecological Economics et éventuellement un autre sur Féminisme et décroissance ou d’autres qui présenteraient la décroissance comme une discipline à part entière (ex: Anthropology: Degrowth, Culture and Power par Gezon and Paulson, 2017; Géographie: à venir Geographies of degrowth in Environment and Planning E). Le livre «Décroissance. Vocabulaire pour une nouvelle ère» (Le Passager Clandestine, 2015) a été traduit en 10 langues. D’autres ont été publiés (Bonaiuti, 2011; Kallis, 2017, 2018; Borowy and Schmelzer, 2017; Nelson and Schneider, 2018). Nous attendons encore d’autres publications et prévoyons de lancer une série sur ce thème, probablement en partenariat avec une maison d’édition universitaire.

Formation: Écoles d’été, groupes de lecture et diplôme de Master

Les jeunes participants aux conférences sur la décroissance ont mis en exergue le besoin et les opportunités de formation. Nous sommes à la septième édition de l’école d’été de Barcelone sur la décroissance et la justice environnementale. Une école d’été plus militante est organisée régulièrement lors de camps pour le climat en Allemagne. La décroissance est enseignée dans plusieurs cours universitaires et, à Barcelone, nous espérons lancer un diplôme de Master en écologie politique, décroissance et justice environnementale à partir d’octobre 2018. Notre groupe de lecture sur la décroissance à Barcelone est actif depuis huit ans et plusieurs autres ont été créés de par le monde.

Élaboration de politiques: la décroissance aux parlements, la macroéconomie écologique

J’ai argumenté plus loin que la décroissance fait actuellement une percée dans les parlements. Quelques partis politiques ont commencé à intégrer dans leur programme des propositions orientées sur la décroissance ou compatibles avec la décroissance. À la Chambre des Communes de Londres, il existe un groupe parlementaire ouvert à tous les partis sur le concept des limites à la croissance. Plus récemment, la Commission Européenne a tenu un séminaire intitulé : «Le bien-être au-delà de la croissance du PIB?» L’émergence de ce champ de recherches en macroéconomie écologique a permis de mettre l’accent sur les défis relatifs aux politiques publiques. (Victor, 2008; Rezai et Stagl, 2016; Jackson, 2017; Hardt et O'Neill, 2017).

L’avenir reste encore à être inventé. Nous devons réfléchir en termes d’objectifs, de stratégies et de priorités. Permettez-moi d’en mentionner deux: la première à l’interne au sein de la communauté de la décroissance, et l’autre portée sur l’ouverture au dehors. À l’interne, nous procédons à une enquête pour répertorier les activités de décroissance au niveau mondial. Nous en tirerons une carte de la décroissance qui rassemblera les groupes et individus engagés dans l’action politique et dans des actions pratiques sur la décroissance à partir des conférences. La carte pourrait évoluer en un réseau (souple) pour promouvoir les synergies entre les individus et organisations qui ont la décroissance pour horizon commun. Le blog Degrowth apporte déjà cet espace propice aux conversations. Dans une perspective externe, un des axes de travail est de consolider les relations entre les groupes de recherche et les communautés d’activistes, telles que celles sur le féminisme, la justice environnementale, l’écologie politique, l’économie écologique, le post-extractivisme, l’antiracisme, les biens communs, le décolonialité, le post-développement, l’économie et l’histoire environnementale. Nous trouvons un précédent intéressant dans le projet Degrowth in movement(s) qui explore les relations sous trente différentes perspectives. Il existe aussi l’alliance féminismes et décroissance (FaDA: Feminisms and Degrowth Alliance). À l’avenir, Ashish Kothari a proposé d’organiser une conférence à Budapest «Global Confluences of Alternatives», dans la mouvance de celle de Vikalp Sangam (terme hindi se référant à la «confluence des alternatives»). Elle débuterait par un exercice de visionnement. Il existe heureusement d’autres projets en cours tels que TransforMap qui sont porteurs de motivation et d’inspiration. Il reste encore à établir les modalités de leur mise en œuvre (cela pourrait être une conférence conjointe), mais le but est clairement défini. Les alliances entre les réseaux, les réseaux de réseaux sont les piliers de l’élaboration d’alternatives et de la promotion d’une transformation socioécologique radicale et profonde. Nous pourrions le concevoir comme un rhizome de résistance et de régénération.

Par Federico Demaria, Recherche et Décroissance, Institute of Environmental Science and Technology, Universitat Autònoma de Barcelona
Article publié initialement en anglais dans The ecologist - TRADUCTION: Anne Robert


BIOGRAPHIE

Federico Demaria est un économiste écologiste à l’Institut de Sciences et de Technologies de l’Environnement, à l’université Autonome de Barcelone. Il est le coéditeur du livre Degrowth: A Vocabulary for a New Era (Routledge, 2015), un livre traduit en 10 langues et du prochain Pluriverse: A Post-Development Dictionary. Il est un membre fondateur de Research & Degrowth. Il coordonne actuellement le projet de recherche EnvJustice, finance par le Conseil Européen de la Recherche.

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