Contre l’instrumentalisation raciste du racisme anti-asiatique

Ces dernières semaines, suite à des agressions racistes, les médias ont beaucoup parlé de « racisme anti-asiatique », qui n'est pas un phénomène nouveau et dont il faut s'intéresser aux racines, comme le mythe de la minorité modèle. La lutte contre ce racisme anti-asiatique est aussi souvent récupérée pour appeler à davantage de répression policière et pour stigmatiser les autres communautés.

Source : Cleveland Clarion, Lily Beeson-Norwitz graphic © Lily Beeson-Norwitz Source : Cleveland Clarion, Lily Beeson-Norwitz graphic © Lily Beeson-Norwitz

 

 Des récents actes racistes qu’il faut condamner mais qui ne sont pas nouveaux

Ces dernières semaines, on a assisté à de nombreuses agressions de personnes perçues asiatiques, qu’il faut fermement condamner, que ça soit en Ile-de-France [1] [2] ou dans d’autres régions [3] pouvant avoir un rapport ou non avec un appel à agresser les « Chinois » (mais on sait très bien que ce sont toutes les personnes perçues asiatiques qui sont visées, beaucoup de personnes ne sachant pas faire la différence !). Cette "2e vague de stigmatisation de l'année" (par rapport au coronavirus) coïncide a priori avec ce 2e confinement.  J’adresse une pensée à toutes les personnes qui ont dû subir ces actes racistes ignobles : il est important de les soutenir et de les accompagner à obtenir justice et dans les démarches médicales (physiques et psys).

C’est donc loin d’être nouveau, c’était déjà le cas en ce début d’année pendant le confinement, que ce soit à travers des agressions relatées, par des témoignages qui relataient par exemple que des personnes perçues asiatiques s’étaient fait insulter ou violentées dans le métro à Paris. Une tribune avait notamment été publiée en avril pour dénoncer ce climat raciste [4], sans oublier les nombreux hashtags #JeNeSuisPasUnVirus qui avaient fleuris en ce début d’année.

C’est d’ailleurs encore plus vieux que ça. Comment oublier le meurtre de Liu Shaoyao, ressortissant chinois de 56 ans, perpétré par la police en 2017 [6] qui a abouti à un non-lieu en 2019 et dont l’appel est en cours ? Rappelons que le Défenseur des Droits, Jacques Toubon, s’était autosaisi de l’affaire dès 2017.

Comment oublier le meurtre raciste de Zhang Chaolin, couturier chinois de 49 ans, perpétré par trois jeunes hommes en 2016 ? Rappelons que la justice avait retenu le caractère raciste comme circonstance aggravante.

Ce sont des exemples, mais il y en a sûrement bien d’autres, dont il est difficile d’obtenir des traces. Il faudrait alors s’intéresser à l’Histoire des personnes perçues asiatiques issues de l’immigration, qu’elle soit post-coloniale (ce qui est le cas pour les personnes originaires du Vietnam, Cambodge ou Laos par exemple) ou non (Chine, Japon...). Les histoires de ces diasporas sont radicalement différentes, mais le point commun semble être ce phénomène de racialisation en tant « qu’asiatique » (ou parfois résumé à « chinois-e »), qui n’a, disons-le, culturellement et historiquement, aucun sens.

 

Abattre le mythe de la minorité modèle

Intéressons-nous à l’une des causes probables de ces agressions : c’est ce qu’on appelle le mythe de la minorité modèle. On entend dans tous les articles ou commentaires Facebook qu’on trouve à la suite, que « les asiatiques sont sages et ne causent pas de problèmes », « qu’ils sont travailleurs » voire même « dociles et gentils ». Mais qu’est-ce qui se cache derrière ça ?

Selon le (regretté) Collectif Asiatique Décolonial, le mythe de la minorité modèle, « c’est un outil de la domination blanche, qui consiste à diviser les racisé·e·s en « bon·ne·s racisé·e·s » et « mauvais racisé·e·s ». Les Asiatiques (ou plutôt une partie d’entre elleux : surtout les Asiatiques de l’Est et en partie du Sud-Est à la peau claire) ont en quelque sorte gagné le titre des « bon·ne·s racisé·e·s » ce qui en fait la minorité modèle : elle souffre de moins de stéréotypes négatifs que les autres « minorités » et est perçue comme mieux assimilée, plus diplômée, moins problématique. L’ennui, c’est que cette image est instrumentalisée pour plusieurs choses : premièrement, pour faire taire les revendications de cette minorité présentée comme modèle, puisqu’elle est forcée de se conformer à cette image si elle veut garder les quelques rares avantages que ça lui confère, et deuxièmement cela permet de rabaisser les autres racisé·e·s en utilisant la « minorité modèle » comme exemple. Si elle réussit à s’assimiler, pourquoi pas les autres ? Enfin, il y a un effet pervers sur les personnes qui sont censées correspondre à ce modèle : culpabilisation plus forte en cas d’échec, manque de reconnaissance en cas de réussite, désintérêt pour la santé mentale etc. » 

Disons-le, ces stéréotypes tuent, que ce soit par des agressions (qui vont parfois de pair avec le cliché que « l’asiatique » aurait toujours beaucoup d’argent en liquide sur ellui) ou par un racisme intériorisé qui pousse à négliger sa santé mentale (et qui peut amener à des burn-out/dépressions et autres traumatismes).

 

L'origine coloniale de ces stéréotypes racistes

On peut trouver plusieurs causes à ces stéréotypes racistes : l’injonction à l’intégration pour les populations immigrées qui stigmatise très souvent certaines communautés (« négativement » ou « positivement », bien que si vous avez bien suivi, ce « positivement » d’apparence est bel et bien négatif !) ou encore la colonisation car de nombreuses diasporas sont issues de l’immigration post-coloniale (la colonisation « historique » étant finie, mais les rapports de colonialité eux, s’expriment toujours !).

Pourquoi la colonisation ? N’oublions pas que l’arrivée massive de certaines diasporas coïncident avec la guerre d’Indochine pour l’indépendance ou encore la Guerre du Vietnam. Nos aîné-e-s qui sont arrivées en début de moitié du 19e siècle ont subi les traumatismes d’une guerre coloniale et d’une guerre civile.

La France, à cette époque, avait besoin de travailleur-se-s, comme c’était le cas entre 1932 et 1952 en Camargue pendant la Seconde Guerre Mondiale [9]. Il faut être naïf-ve pour penser que les stéréotypes racistes que la France coloniale projetait sur les populations issues d’Indochine disparaissent en quelques décennies. Quand la colonisation française en Indochine s’est brusquement terminée avec l’indépendance (et encore, ça a mis du temps !), l’imaginaire colonial, quant à lui, ne s’est jamais terminé [10].

Comment oublier la chanson « Les Petites Tonkinoises », cette chanson de 1906 qui projetait le cliché colonial et raciste « de petites épouses dociles » en parlant des « femmes asiatiques » ? Quant à lui, « l’homme asiatique » était considéré comme « travailleur mystérieux ou voluptueux » [11]. Ah tiens ! On y arrive à cette projection coloniale d’un travailleur servile et suave. On y retrouve ce rapport d’assujettissement très présent pendant la domination coloniale.

Alors même que Jean Castex a récemment prononcé ces propos indignes sur la colonisation, « nous devrions nous autoflageller, regretter la colonisation, je ne sais quoi encore », il est important de ne pas oublier les racines coloniales de ce qu’on appelle « racisme anti-asiatique », mais aussi finalement de bien d’autres formes de racisme tout court.

 

Une instrumentalisation raciste qui vise à opprimer les autres minorités raciales

Beaucoup d’organisations, de collectifs, d’élu-e-s politiques (souvent de droite) prennent la parole pour dénoncer ce racisme anti-asiatique, mais très souvent en demandant plus de sécurité (c’est-à-dire, davantage de présence policière) au nom d’un « universalisme républicain » (le même qui utilise la laïcité comme prétexte pour répandre l’islamophobie) et parfois même en stigmatisant directement d’autres communautés. Or la police est aujourd’hui un outil de domination raciale qui touche plus particulièrement les populations perçues noires et arabes, mais qui a aussi touché les personnes perçues asiatiques dans le passé (Liu Shaoyao). On peut donc dire que c’est une instrumentalisation à des fins politiques sécuritaires et racistes, dans un contexte où l’autoritarisme et la répression sont de plus en plus forts.

Un collectif récemment formé, le Collectif Asiatique Antiraciste, a dénoncé cette instrumentalisation dans un récent communiqué [12].

Ajoutons, qu’au-delà une « convergence des luttes », il faudrait plutôt, comme le dit Assa Traoré, figure de la lutte contre les violences policières et du Comité Adama, qui lutte pour obtenir contre le meurtre de son jeune frère Adama Traoré tué en 2016 par la gendarmerie, une « alliance des luttes ».

Dans ce cadre, il faut veiller à bien choisir ses allié-e-s, et à refuser et se battre politiquement contre les personnes qui préfèrent se ranger du côté des personnes qui veulent instaurer une haine et un racisme inter-communautaire. Ne pas vouloir s’attaquer au racisme systémique et à tous les racismes, quand on est « perçu asiatique », c’est vouloir se ranger du côté de la suprématie blanche des institutions qui perpétuent ce qu’on peut facilement appeler un racisme d’Etat.

Soyons également clair-e-s sur notre position dans la société. On voit beaucoup de personnes interpeller les autres communautés racisées mais posons-nous la question : où étions-nous ces dernières années dans les luttes antiracistes ? Où étions-nous quand les violences policières ont touché et continuer de toucher encore aujourd’hui les quartiers populaires ?

S’il est indispensable de créer des alliances, il faut d’abord soutenir les luttes antiracistes des personnes qui sont les plus opprimées et reconnaitre notre position dans une société raciste, sans pour autant nier ce qui nous touche aujourd’hui et nous a touché hier.

Il faut aussi qu’on puisse s’organiser collectivement, pour que ça ne soit pas le discours (majoritaire) sécuritaire qui l’emporte dans nos communautés, qui par l’histoire, se rangent aujourd’hui plutôt d’un capitalisme libéral et raciste (par dégoût de régimes politiques autoritaires communistes par exemple).

Le climat actuel est effrayant : islamophobie d'Etat avec utilisation de la laïcité ou de cette injonction à l'universalisme républicain, profusion de personnages tout aussi racistes les un-e-s que les autres sur les chaînes d'informations comme CNews, loi "sécurité globale" qui frise l'autoritarisme... Demandons-nous à qui profite cette instrumentalisation, et ne les laissons pas faire !

C’est la première fois que j’écris sur ce sujet du « racisme anti-asiatique », sans doute parce que j’ai mis beaucoup de temps à m’assumer et m’identifier comme une personne vietnamienne et « asiatique». J’ai aussi mis beaucoup temps à me rendre compte à quel point le racisme m’avait influencé tout au long de mon enfance et même jusqu’à aujourd’hui, ou encore à quel point j’avais intériorisé en moi des stéréotypes raciaux qu’on projetait sur moi. Aujourd’hui, je suis en colère et j’ai ressenti le besoin d’écrire et mettre à plat ce que je ressentais, même si c'est un sujet douloureux mais comment ne pas réagir quand on voit ces récupérations racistes détestables ? Quand on a vécu du racisme ou une autre forme d'oppression, je ne comprendrais jamais comment on peut souhaiter à quelqu'un d'autre la même chose.

Avertissement : ce n'est pas un article très travaillé et très sourcé, c'est plus un "billet d'humeur".

Sources

[1] https://www.leparisien.fr/paris-75/coups-crachats-insultes-cette-haine-envers-les-asiatiques-est-montee-crescendo-01-11-2020-8405972.php

[2] https://www.20minutes.fr/arts-stars/web/2899007-20201102-racisme-anti-asiatiques-enquete-ouverte-apres-appels-violence-fond-crainte-tensions-intercommunautaires

[3] https://www.liberation.fr/france/2020/11/06/sale-race-je-vais-te-planter-des-agressions-racistes-anti-asiatiques-avec-le-retour-du-confinement_1804642

[4] https://blogs.mediapart.fr/les-invites-de-mediapart/blog/150420/stop-au-racisme-anti-asiatique

[5] https://www.europe1.fr/societe/je-ne-suis-pas-un-virus-les-prejuges-racistes-anti-asiatiques-denonces-sur-les-reseaux-sociaux-3946089

[6] https://www.lemonde.fr/police-justice/article/2019/08/25/dans-l-affaire-liu-shaoyao-tue-en-2017-par-un-tir-policier-les-juges-ordonnent-un-non-lieu_5502757_1653578.html

[7] https://lesoursesaplumes.info/2018/12/09/le-collectif-asiatique-decolonial-sortir-du-mythe-de-la-minorite-modele/

[8] https://www.madmoizelle.com/racisme-anti-asiatique-france-tabou-1061919

[9] https://indomemoires.hypotheses.org/18436

[10] https://www.cairn.info/culture-post-coloniale-1961-2006--9782746708952-page-255.htm

[11] https://cdn.reseau-canope.fr/archivage/valid/85027/85027-13937-17641.pdf

[12] https://www.instagram.com/p/CG-eUrrhE0D/

[13] https://twitter.com/ajplusfrancais/status/997159812671594496?lang=fr

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