Les lycéens contre Poutine

Léonid Chaïdourov, 17 ans, n'a pas froid aux yeux : il a fondé dans son école de Saint-Pétersbourg un syndicat lycéen. Le voilà aussitôt menacé d'exclusion, d'internement en hôpital psychiatrique et d'inculpation pour "appel public à des actions terroristes".

Tout a commencé à l'automne 2018, à l'école 622 (en Russie les écoles regroupent ce qui correspond en France à l'école primaire, au collège et au lycée. On est donc "écolier" jusqu'à 17 ans). Léonid et quelqu'uns de ses camarades n'en peuvent plus du "caractère fictif, mercantile et bureaucratique de l'enseignement, les heures interminables d'enseignement religieux et pseudo-patriotique, les heures de cours perdues à l' "Armée de la Jeunesse", le rabâchage incessant par les professeurs de l'opinion officielle du parti au pouvoir".

Pour en savoir plus sur l'Armée de la Jeunesse ou Younarmia, voyez https://blogs.mediapart.fr/raoul-olivier/blog/090418/enfants-soldats-de-russie

Léonid fonde donc un syndicat lycéen qu'il baptise tout simplement l'Ecolier et rédige une liste de revendications pour son école :

- Respecter le réglement de l'école en ne donnant pas plus de trois contrôles par jour

- Respecter le réglement de l'école en ne faisant pas se succéder plus de trois heures d'une même matière

- Respecter le droit à la libre expression des écoliers, moins contrôler la tenue vestimentaire, ne pas interdire les cheveux teints, les boucles d'oreille...

- Autoriser le syndicat à participer officiellement à la vie de l'établissement en tant qu'organisation formée à l'initiative des lycéens.

Pas de quoi fouetter un chat mais la directrice refuse d'en discuter, crie qu'elle n'autorisera jamais une organisation indépendante dans son école, qu'elle va informer la police, le procureur, exiger une expertise psychiatrique, faire renvoyer Léonid et qu'il finira sa vie balayeur...

Ces menaces qui sentent bon les pratiques soviétiques ne font que renforcer la combativité des lycéens. Ils sont particulièrement remontés contre la Younarmia. Théoriquement on est libre d'y adhérer ou non, mais en fait tous les gamins de l'école, dès les petites classes y sont traînés de force, on leur apprend à manier les armes, à détester les Européens, les Américains et les Ukrainiens. Et cela au détriment des heures de cours "normales".

Pendant ce temps là, par la magie des réseaux sociaux, le syndicat local devient national. Des janvier des sections se forment dans d'autres écoles de Saint-Pétersbourg, à Moscou, à Kirov, à KrasnoÏarsk, Ekaterinbourg, Nijnii Novgorod... Des revendications nationales sont élaborées :

- Interdire l'influence de la Younarmia et d'organisations semblables à l'école, refus de la propagande militariste.

- Gratuité de la cantine.

- Fin de la persécution politique des lycéens, interdiction des pressions à caractère politique.

En réponse les professeurs de Léonid commencent à lui mettre de mauvaises notes. Ceux qui refusent sont menacés d'êtres renvoyés. Sa mère, elle-même enseignante, est poussée à la démission. On demande à une des camarades de Léonid d'écrire sur lui un rapport pour le "centre E", la division du Ministère de l'Intérieur chargée de la lutte contre l'"extrémisme". Elle refuse. Par contre la directrice de l'école s'exécute volontiers.

Pour protester Léonid commence le 16 juin une grève de la faim et se plante le 17 devant le rectorat de Saint-Pétersbourg. Il est aussitôt arrêté et accusé de trouble à l'ordre public. La sentence vient de tomber, début septembre, une amende de 10000 roubles. Les agents du "Centre E " appellent régulièrement Léonid et ses parents pour leur conseiller de se tenir à carreau, ils sont étroitement surveillés.

content_IMG_1241.jpg

Cette petite histoire est symptomatique du revirement de la jeunesse russe dans son rapport au pouvoir. Tout commence au printemps 2017 avec un reportage du Fond pour la Lutte contre la Corruption posté sur Youtube et vu par plusieurs millions de Russes. On y voit les yachts, les chateaux et les vignobles italiens du Premier Ministre Dmitri Medvedev. Le 10 juin, jour de fête nationale, des dizaines de milliers de lycéens et d'étudiants envahissent la rue principale de la capitale en scandant "Poutine voleur" et "Russie sans Poutine".

Le pouvoir s'aperçoit avec horreur que cette génération ne regarde pas la télévision et reste totalement imperméable à la propagande qui s'y déverse. L'assemblée vote en catastrophe des lois interdisant toute forme d'activité politique aux mineurs. Les parents et les enseignants sont menacés dans le cas où leurs enfants ou leurs élèves participeraient à des actions politiques.

Mais rien n'y fait, l'agitation repart ce printemps, quand la police glisse de la drogue dans la sacoche d'un journaliste d'opposition avant de le battre et de l'arrêter, puis cet été, quand tous les candidats de l'opposition réelle sont empêchés de participer aux élections municipales pour des motifs bidons.

La répression se déchaîne, on fabrique les affaires à la pelle, des peine de trois à cinq ans de camp tombent sur des jeunes accusés de propos extrémistes dans leur blogs ou d'avoir bousculé un policier. On menace de déchoir de leurs droits parentaux les parents qui défilent avec leurs enfants. Un cas au hasard : Egor Joukov, étudiant de la High School of Economics de Moscou. On l'a d'abord arrêté pour avoir participé aux manifestations interdites de l'été. L'affaire de violence fabriquée s'étant écroulée lors de son premier procès, on l'accuse désormais d'extrémisme pour s'être interrogé sur la nécessité de changer de régime. Bien qu'il se revendique clairement partisan de l'action non violente, il s'est trouvé des experts linguistes assez lâches pour faire plaisir à la police et trouver néanmoins des "éléments de terrorisme" dans son discours en s'appuyant sur une interprétation très originale des "actes de langage" selon Austin : entre réfléchir sur un blog à une autre Russie que celle de Poutine et lancer un cocktail Molotov, il n'y a qu'un pas. Et voilà Egor Joukov menacé par un procureur zélé à 5 ans de prison. Il est évident qu'il s'agit de terrifier la jeunesse russe. Mais elle pourrait se montrer aussi coriace que celle de Hong-Kong, sutout si on la traite avec un tel mépris du droit et du bon sens.

content_48673035147_510f9b1bf9_o.jpg

Quelques mots sur la HSE. C'était d'abord une business school construite sur le modèle occidental. Avec tellement de succès qu'elle a multiplié les départements et les filiales régionales pour devenir une grande université généraliste sur le modèle anglo-saxon. Et a fini par éclipser les dinosaures soviétiques que sont le MGIMO (le Science-Po russe) et la MGU (l'université de Moscou). Elle a la réputation d'être plutôt libérale, à la différence des deux autres, dominées par l'esprit cléricalo-militariste du régime. Le pouvoir a donc décidé de la reprendre en main. Dès ce printemps, au moment des manifestations pour le journaliste persécuté, on a fermé le département de sciences politiques, jugé trop progressiste et indépendant. Et cet été, au moment des manifestations pour des élections justes et transparentes, une dizaine de professeurs se sont fendus de lettres ouvertes expliquant que les étudiants ne doivent pas se mêler de politique, que la Russie ne doit pas connaître la chienlit de mai 68 en France, et que sinon les bolcheviks vont revenir tout mettre à feu et à sang. Ce devait être le prix à payer pour sauver leur poste et leur université.

La HSE a actuellement des programmes d'échanges avec les meilleures universités du monde entier, des étudiants viennent de partout faire un semestre d'étude, voire un master complet. On peut malheureusement parier que si ça continue comme ça, dans quelques années la HSE n'aura plus de programmes d'échange qu'avec les universités chinoises, iraniennes, turques et nord-coréennes, et qu'on y dissertera doctement sur la fin de la démocratie et les illusions de la pensée libérale.

Pour terminer, un modeste témoignage personnel. Ma nièce entre cette année dans une classe équivalente à la troisième en France. Elle habite une grande ville de province. Pour son discours de rentrée, son professeur principal a déclaré qu'il aurait mieux valu que Cristophe Colomb  ne découvre jamais cette maudite Amérique. Dieu merci, la moitié des gamins rit de ses propos, et l'autre moitié ne l'écoute même pas. La dame enseigne l'histoire et l'instruction civique. Elle a 74 ans. Elle enseigne encore parce que d'une part un jeune qui se respecte n'ira jamais raconter ce genre de foutaises pour 400 euros par mois, et d'autre part parce qu'elle ne pourrait pas vivre avec sa pension de 300 euros par mois. Et puis recycler ce qu'elle enseignait déjà sous Brejnev il y 50 ans ne lui demande pas de grand efforts intellectuels. L'année dernière on a essayé de tous les incorporer à la Younarmia. Mais les parents se sont révoltés. Pas parce qu'ils s'inquiétaient de la propagande militariste qui allait intoxiquer leurs enfants. Mais parce qu'ils devaient payer l'uniforme, et que personne ne peut se permettre une telle dépense en province. Au moins celui des komsomols était gratuit. La direction de l'école a reculé.

Voilà donc où en est la Russie de Poutine en 2019 : des zombies soviétiques essaient de laver le cerveau à des gamins plongés dans leurs smartphones. Et les uns comme les autres sont de plus en plus pauvres, de plus en plus insatisfaits, après cinq ans de baisse continue des revenus.

L'automne pourrait bien y être encore plus chaud que l'été.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.