Etre un enfant à Jérusalem

Dans le quartier de Silwan, à Jérusalem Est, les enfants voient leur enfance saccagée par des pratiques militaires et policières violentes et inhumaines, allant à l'encontre du droit israélien et international.

 

 

 

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Dans la lignée de mon billet précédent, nous voici de retour dans le quartier de Silwan, à Jérusalem Est. Pour rappel, il s’agit du quartier dont était originaire l'homme qui a tiré sur des passants et des policiers à Jérusalem le 9 octobre dernier.

Marion et moi nous sommes rendues au Madaa Silwan Creative Center, centre créé et géré par des Palestiniens de Silwan dont l’activité principale est de prendre en charge des mineurs, en leur offrant des activités parascolaires et du soutien psychologique. Le centre gère environ 500 enfants, de 7 à 17 ans.

Le quartier de Silwan, dont je vous ai déjà parlé, est surnommé "Hebron 2" tant la situation y est horrible à cause de la colonisation. Il abrite 55.000 palestiniens et un peu moins de 1000 colons (juifs israéliens). Ces 1000 colons font la loi et contrôlent absolument tout, avec le soutien officiel de l'armée.

Leur projet ? Représenter 95% de la population de Silwan d'ici 2020. Le projet du "grand sionisme" étant de vider Jérusalem de la présence palestinienne. Evidemment, pour atteindre ce but, tous les coups, mêmes les plus ignobles, sont permis.

Vous dépeindre la situation catastrophique et inhumaine de ce quartier prendrait des pages, ainsi je vais me restreindre ici à vous donner quelques exemples de ce que subissent les enfants de Silwan.

Chaque semaine, des enfants âgés de 7 à 17 ans sont arrêtés, questionnés par les services de renseignements et gardés à vue. Parfois emprisonnés plusieurs jours. Soit parce que les autorités se servent d'eux pour mettre la pression sur les parents et les pousser à partir de chez eux, soit parce que l’enfant en question a lancé une pierre sur un soldat ou qu'on le soupçonne d'être un peu trop "nerveux".
Les séquelles physiques et psychologiques de ces arrestations sur les enfants sont, vous pouvez l'imaginer, très importantes.

Le Madaa Silwan Creative Center a fait un projet très intéressant qui s'appelle "Room n°4" et qui consiste en des photos artistiques qui représentent les violations des lois israéliennes et internationales concernant les droits des enfants en matière de justice.

Pourquoi "Room n°4" ? Parce que c'est comme cela que s'appelle la salle où sont interrogés les gamins de Silwan arrêtés par l'armée et les services de renseignement. Cette salle peuple les cauchemars des enfants qui y sont passés, tant ils y ont vécu des choses traumatisantes.

En voici quelques éléments :

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Couverture du fascicule de présentation du projet "Room n°4"

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"Preventing needs". "J'ai dit que j'avais faim et soif. Quand j'ai demandé à aller aux toilettes ils m'ont dit de faire dans mon jean" Un enfant de 8 ans. 63% des enfants disent avoir été privés de nourriture, d'eau et d'accès aux toilettes durant leurs interrogatoires.
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"Night arrests" 39% des enfants sont arrêtés de nuit, au milieu de leur sommeil dans des conditions brutales (entre 4h et 5h du matin). Le témoignage relate qu'un garçon de 14 ans a été emporté par les forces spéciales à 4h du matin, menotté aux pieds et aux mains.
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"Abuse of language" 83% des enfants ont été contraints de signer des papiers en hébreu dont ils n'ont pas compris un traitre mot.
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"Physical abuse" 77% des enfants ont été victimes de violences physiques, en particulier lors de leurs arrestations. Le droit international interdit la mise sous menottes des enfants, ceux-là sont pourtant menottés et on leur place un bandeau sur les yeux. Comment imaginer la terreur que peut ressentir un enfant de 8 ans dans une telle situation...

Le projet « Room n°4 » met en avant le fait que les lois internationales, et bien souvent les lois israéliennes elles-mêmes, sont systématiquement violées dans le traitement policier, militaire et judiciaires des enfants palestiniens.

Parallèlement, de nombreux mineurs ou jeunes adultes sont régulièrement tués par l'armée à Silwan. Les murs du quartier sont peints des portraits des martyrs, on a l’impression de marcher dans un cimetière. Le 12 octobre 2015 par exemple, Mustapha Khatib, alors âgé de 17 ans, a été tué par une rafale de M16 sur le chemin du lycée, après avoir déposé son frère et sa sœur à l’école, parce qu’il marchait les mains dans les poches. Les soldats ont trouvé ça louche, apparemment. Mustapha était le premier de sa classe, un adolescent studieux qui rêvait de devenir ingénieur.

Le Madaa Silwan Creative Center fait également état que certains enfants meurent non pas par balles, mais par suffocation (crises d'asthme) ou par empoisonnement car l'armée utilise des gaz extrêmement nocifs lors "d'échauffourées" à Silwan, ainsi que des canons d'eau toxique. Un bébé de 2 ans et demi, par exemple, est mort d'empoisonnement quelques jours après l’usage par l’armée de cette eau toxique (qui dégage une odeur pestilentielle « comme un cadavre en décomposition » témoignent les résidents de Silwan) pour disperser un mouvement de protestation.

Voilà une petite partie du quotidien des enfants de Silwan. Voilà par quels moyens les sionistes souhaitent représenter, en 2020, 95% de la population de ce quartier.

Lorsque nous sommes arrivées au Madaa Center, nous avons croisé un groupe d'allemands (tous d'âge mur) très sympathiques. Une dame parlait bien français, nous avons discuté quelques minutes. Elle m'a dit : "Ce voyage a changé ma vie. Je ne pourrai plus jamais voir les choses comme avant, après avoir vu tout ça. Je ne pourrai plus me taire."

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