La mise en examen pour « complicité de harcèlement moral » d’un intouchable d'Etat

La gestion de la communication de la mise en examen de Bruno Lasserre est typique d'une vision de la société scindée en deux groupes : d'un côté la "noblesse d'Etat", de l'autre, les "petites mains". Le sentiment d'impunité régnant au sein de cette "noblesse d'Etat" lui permet de tout oser, de tout braver et de n'obéir qu'à ses propres injonctions.

La politique de communication de Bruno Lasserre sur sa mise en examen est typique d’une représentation du monde en vogue chez « les élites ». Il y a ceux qui comptent, et qui potentiellement devraient constituer le plus gros des troupes le soutenant, et il y a le reste dont on ne se préoccupe pas vraiment. En résumé, il y a ceux qui comptent et ceux « qui ne sont rien » ou pas grand-chose pour adopter une terminologie présidentielle.

Dans cette affaire, le groupe de ceux qui comptent est constitué des membres et agents du Conseil d’Etat (le Palais Royal) qui ont reçu directement un courriel de M. Lasserre les informant de cette mise en examen. A ce groupe de « happy few » sont notamment rajoutés les chefs de juridictions et les organisations syndicales qui ont été avertis de cette mise en examen, semble-t-il, dans un second temps.

Le groupe de ceux qui comptent « pour pas grand-chose », ce sont tous les magistrats des tribunaux et des cours administratives d’appel ainsi que les personnels de ces juridictions. Ces gens là ont été avertis... par la presse ! Ce sont les « petites mains », celles qui font toutefois la plus grande part du travail de la juridiction administrative et celles qui vont se trouver, en premier, en contact physique avec des requérants venus demander justice pour des faits de harcèlement moral. Situation évidemment inconfortable pour ces magistrats et personnels.

Le monde est ainsi fait : il y a ceux qui ont de l’importance et le reste. Cette vision n’est pas nouvelle mais elle est ici affichée sans ambigüité, avec naturel et donc sans la moindre gêne. On comprend la difficulté à entendre l’expression d’une empathie et des regrets pour le défunt et la famille de la victime. En effet, dans cette logique binaire, la victime fait incontestablement partie du groupe de ceux qui ne comptent pas. Certains articles de presse ont même désigné la victime par le terme de « subordonné » du chef du service juridique et du président de l’Autorité de la concurrence. Terme exact dans la pyramide hiérarchique mais qui, dans ce contexte, en dit long sur la perception sociologique de la victime.

Tout ceci nous place face à ce que l’on appelle « les intouchables d’Etat ». Ces gens là peuvent tout et ne rendent des comptes à personne. Tout leur est permis, rien ne peut leur être reproché. La mise en examen de M. Lasserre est l’exemple parfait qui révèle un intouchable face à des « gens de rien ». Etre mis en examen pour « complicité de harcèlement moral » (donc participation active à des faits de harcèlement) alors que l’on dirige une juridiction amenée à traiter des faits de harcèlement moral ne pose aucun problème moral dans la sphère des intouchables. L’exemplarité n’est bonne que pour les ministres qui démissionnent et pour ceux « qui ne sont rien ».

A lire : le communiqué de l'USMA (syndicat de la juridiction administrative) qui demande à Bruno Lasserre de prendre ses responsabilités pour préserver l'image de la justice administrative.

Régis DESMARAIS

 

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