Vive les "Duranderies" matinales

En cette période de mécontentement social généralisé, retrouver le moral ne passe pas forcément par l'usage de psychotropes. Il y a les "Duranderies" matinales, expressions orales dont la forme décalée, déconnectée et incongrue peut avoir un effet de détente et d'apaisement par les muscles zygomatiques.

Courage !  Il faut reprendre la plume après un long silence. Long silence mais longue observation de l’actualité qui est chaude brulante, couleur jaune, ça chauffe, ça chauffe !

Pour ce retour, j’inaugure une série bien particulière destinée à détendre l’atmosphère tout en évoquant des sujets sérieux car influençant notre vie d’homme et de citoyen. Cette série aura pour nom « les Duranderies matinales ».

Détendre l’atmosphère revient à rajouter un peu d’oxygène dans l’air. Certains y verront une manœuvre destinée à nourrir et doper le chaud brulant actuel. Eh bien pas du tout ! Le but est simplement de porter un regard amusé sur l’actualité en suivant un fil conducteur, ou plutôt un homme conducteur, un Monsieur loyal des faits d’hiver. Ce monsieur est Guillaume Durand et la matinale sera celle de Radio Classique, le 7h40-9 heures.

Pourquoi choisir Guillaume Durand comme homme conducteur ? Pour ses « Duranderies » pardi ! Qu’est ce qu’une « Duranderie » ? C’est un commentaire de l'actualité par l'usage d'une expression à la forme décalée, déconnectée et incongrue. Il y a dans la « Duranderie » un potentiel humoristique puissant à la limite parfois du sidérant. Attention, il ne s’agit pas de se moquer de Guillaume Durand. Je le précise pour éviter tout malentendu. Au contraire, si mon oreille matinale a retenu M. Durand, c’est que ce dernier bénéficie d’un capital de sympathie, sympathie liée à la culture de cet homme et à sa voix si délicieusement radiophonique.

Les « Duranderies », c’est par exemple cette phrase prononcée par Guillaume Durand, sur la forme interrogative et angoissée, « Est-ce que vous croyez que l'on va achever l'Euro (...) comme on achève bien les chevaux ? » (Esprits libres du 8 janvier 2019, 8H39 à 15'04"). C’est délicieux et décalé.

Ce matin, dans l’émission du 09/01, la « Duranderie » avait revêtu ses habits culturels, en l’occurrence ceux de l’inusable Giuseppe Tomasi di Lampedusa. Je m’explique. L’invitée du jour était Marine Le Pen. Gonflée à bloc par le désordre actuel, la patronne de l’ex Front National a de nouveau réitéré sa demande de modification du mode de scrutin en réclamant le passage à la proportionnelle avant une dissolution de l’Assemblée nationale. Mme Le Pen a rappelé à Guillaume Durand que l’Assemblée nationale portait faussement le qualificatif de Nationale dès lors qu’elle ne représente pas la réalité du peuple. Cette dichotomie ou déphasage entre le peuple de France et sa représentation nationale serait l’un des maux de notre société. Il est vrai, la majorité actuelle n’a été élue que par environ 19% des inscrits et dans une élection où le taux d’abstention était de plus de 51%. Tout démocrate lucide, s’il reconnaît que les formes démocratiques ont été respectées, ne peut qu’admettre que sur le fond, quelque chose ne fonctionne pas. Une telle assemblée ne peut évidement pas tirer une légitimité bâtie sur le fait qu’elle serait la représentation des sensibilités exactes du peuple. En un mot, l’Assemblée actuelle est incapable de temporiser les mécontentements car elle est incapable de les comprendre faute d’être suffisamment composée de personnalités issues de ce peuple mécontent. Bien sûr, sur la forme, tout a été respecté. Le problème est que sur le fond et dans l’esprit de la loi, ça ne va pas.  

Mme Le Pen a donc martelé haut et fort la nécessité d’un retour aux urnes et donc d’un traitement politique du désordre actuel. Bien entendu, ces belles envolées en faveur d’une meilleure représentation du peuple à l’Assemblée nationale ne sont pas sans totale arrière pensée. Mme Le Pen sait très bien que, si la proportionnelle est choisie comme mode de scrutin et si une élection suit,  son parti sera l'un des grands vainqueurs potentiels de cette élection. Et c’est là, qu’est intervenue notre « Duranderie » du jour. Guillaume Durand, dont la voix paraissait trainer quelques particules de frayeur et de désolation a déclaré à Mme Le Pen que si on faisait cela, alors elle sortirait vainqueur de l’élection ! Outre qu'une victoire de Mme Le Pen lui assurant la majorité n'est pas une chose acquise, si une dissolution est choisie M. Durand, c’est bien parce qu’on estime que l’Assemblée actuelle n’est pas représentative ou alors que l’on souhaite une confirmation du vote précédent (mais sûrement sur des bases de représentativité et de taux d’abstention plus conformes à l’idéal démocratique). Eh oui M. Durand, si on invite les électeurs à voter ce n’est pas pour leur imposer un choix mais pour recueillir leur choix même si ce choix nous déplait. Cela s’appelle La Démocratie ! Il est clair que dans l’esprit de M. Durand, s’il y a une nouvelle élection, ce n’est pas pour que les gilets jaunes et toutes autres formes d’opposition se trouvent en situation d’avoir une majorité à l’Assemblée nationale. En une phrase, et ce sera celle de Tomasi di Lampedusa, on peut accepter le principe de la dissolution mais dans la seule idée qu' « il faut que tout change pour que rien ne change ! ».

Cette « Duranderie » nous rappelle le mal principal qui ronge notre démocratie contemporaine : cette démocratie ne vaut que si elle reflète les goûts et les couleurs d’une classe dominante et au pouvoir. Que cette classe soit éclairée ou non n’est pas la question. La vrai question est « les règles démocratiques sont elles appliquées et respectées ou ne sont-elles que le beau paravent d’un système non démocratique ? » Les gilets jaunes et tous ceux qui ne se reconnaissent pas dans le personnel politique actuel et dans les politiques mises en œuvre ont au fond d’eux-mêmes cette perception que le système démocratique est grippé car ce système exclut désormais toute forme de revendications non validées par les pouvoirs en place depuis des décennies.

Aujourd’hui, on est prêt à dissoudre l’Assemblée nationale mais à condition que rien ne change dans le fond. Le système majoritaire est un bon moyen de barrer la route à une opposition désunie, éclectique et en partie non structurée. Le spectre de Mme Le Pen, des extrêmes de tout bord et de cette catégorie fourre-tout des « populistes » au pouvoir, en un mot, l'agitation du spectre du chaos et de la peur, est un autre antidote au risque du changement.

Hélas la question n’est plus de savoir si ceux qui seront désignés par les urnes pourraient ne pas être éclairés aux yeux de ceux qui détiennent aujourd’hui le pouvoir. La question angoissante est le spectacle d’une démocratie à la dérive dans laquelle une part importante du peuple ne se retrouve plus. Si notre démocratie avait depuis longtemps accepté d’être représentative de la diversité du peuple, peut-être ne serions nous pas arrivés à cette situation d’un sentiment de blocage. On me dira que si cela avait été le cas, il y aurait eu des erreurs commises dans les choix politiques comme si ceux qui détiennent le pouvoir depuis si longtemps n’avaient pas eux-mêmes commis de terribles erreurs politiques…

« Mais s’il y a une dissolution, vous allez gagner ! » Cette jolie « Duranderie » traduit toute la misère actuelle de notre système et toute l’incompréhension de ce qui se passe dans la rue. Cette incompréhension est parfois exprimée par des personnes sympathiques, mais des personnes coupées depuis longtemps de la réalité du peuple.

Régis DESMARAIS

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