Un Bruno Lasserre affaibli, sous tutelle de l’Elysée, prend la tête du Conseil d’Etat

Aujourd’hui, Bruno Lasserre devient Vice-président du Conseil d’Etat. Cet homme, que tout semblait devoir conduire à la retraite - il a tout de même 64 ans ! - vient de se voir gratifier d’un nouveau vice, pour paraphraser Chateaubriand. Sa nomination est le symptôme d'une démocratie malade qui a perdu le sens de ses valeurs.

Bruno Lasserre a terminé sa présidence de l’Autorité de la concurrence dans une débâcle managériale et humaine jamais atteinte dans une administration française : un mort, des burn-out, des arrêts maladie en grand nombre et une qualification de « toxique et disqualifiant » et de « harcèlement moral » pour le management mis en œuvre.

Depuis quatre ans, toutes les actions ont été conduites pour que, dans cette affaire, la vérité soit connue et les responsabilités définies et sanctionnées. Ces actions ont toutes été couronnées de succès. Une seule action aura été un échec : convaincre le Président de la République que les valeurs de la République, la morale, la dignité et le respect du travail de la justice exigeaient que M. Lasserre ne soit pas promu à un poste de prestige. Le Président en a décidé autrement. Les motifs de ce choix et ce que cela révèle de l’exercice du pouvoir dans une démocratie doivent nous faire méditer sur ce que notre société est devenue.

 Les motifs de la nomination de M. Lasserre :

Comme cela a déjà été dit, M. Lasserre n’avait plus les qualités pour prétendre occuper dignement le poste de Vice-président du Conseil d’Etat. Il est choquant et surprenant que l’actuel Vice-président du Conseil d’Etat soit un individu dont les méthodes de management ont été désavouées en 2016 par une juridiction administrative et soit un personnage central dans une procédure pénale pouvant conduire à sa mise en examen.

Le Président de la République était-il dans l’ignorance de cette situation ? La réponse est non ! Tout récemment, le Président a reçu une lettre ouverte de l’association des amis de l’agent décédé lui demandant de sursoir à nommer M. Lasserre au poste de Vice-président du Conseil d’Etat. Un article, signé par la mère de la victime et publié sur Internet, avait aussi demandé au Président de la République de ne pas procéder hâtivement à une telle nomination. Des demandes en ce sens ont été aussi adressées sur le site de l’Elysée. Enfin, une semaine avant la nomination de M. Lasserre, l’hebdomadaire Marianne a publié un long et instructif article sur cette affaire et son évolution pénale. Le Président était donc informé de tout.  S’il ne l’était pas, ses conseillers ne pouvaient pas ignorer cette sordide affaire. Le Président n’a jamais répondu à la lettre de l’association ni aux demandes adressées sur le site de l’Elysée… Cette attitude d’Emmanuel Macron, outre son indélicatesse, était le signe avant-coureur d’un choix déjà fait, et sans doute depuis longtemps.

La nomination de M. Lasserre est donc un choix réfléchi d’Emmanuel Macron. La nature de ce choix est particulière : a été nommé à la tête du Conseil d’Etat un homme affaibli, l’on pourrait même dire un homme faible, tant son image et sa légitimité à occuper ce poste sont altérées par cette affaire de harcèlement. Il est clair que Bruno Lasserre doit désormais tout à Emmanuel Macron et rien à ses qualités propres. Il est fort probable que M. Lasserre devienne le plus que zélé serviteur du maître qui lui a donné ce que la morale et la dignité ne pouvaient pas lui offrir.

Ce 29 mai 2018, jour de prise de fonctions de M. Lasserre, risque d’être aussi le jour de l’inféodation du Conseil d’Etat à l’Elysée. Cette « mise sous tutelle » du Conseil d’Etat n’est pas sans intérêt pour la présidence : de nombreuses réformes, y compris celle de la justice, vont devoir bénéficier pour leur mise en œuvre de décrets en Conseil d’Etat. L’actuel Vice-président est donc l’idoine personnage pour ne pas contrarier le réformateur à qui il doit l’impossible et l’improbable. 

Le mépris présidentiel pour les victimes et l’indifférence au souci de garantir une bonne justice dans une affaire qui implique un haut fonctionnaire sont révélateurs d’une fracture entre le pouvoir et le peuple.

La nomination de Bruno Lasserre : symbole d’une démocratie malade

Tout récemment, Coralie Delaume a publié un article fort intéressant sur la coupure de plus en plus prononcée entre le peuple et les «privilégiés». Cette essayiste a fondé son analyse sur un ouvrage posthume du sociologue américain Christopher Lasch intitulé « La Révolte des élites et la trahison de la démocratie » (1995).  Pour Mme Delaume, les temps présents se singularisent par un emprisonnement intellectuel, mental, culturel et économique d’une classe que l’on désigne par « les privilégiés ». Cet emprisonnement, ou plutôt ce repliement sur soi, exclut le reste de la population. Or le pouvoir est exercé par cette classe repliée sur elle-même et prisonnière de ses schémas intellectuels. Cette situation conduit à une fracture de plus en plus grande entre ceux qui sont (abusivement) qualifiés d’élites et le reste de la population. Les uns ne comprennent plus les autres et vice versa. Le problème est que la souffrance et les aspirations des masses sont vite perçues comme des manifestations de populisme et de refus de ce qui est bon pour la société. Le « bon pour la société » étant défini, ou décrété, par cette classe repliée sur elle-même et prisonnière mentalement de schémas de pensées qui lui interdisent de se remettre en question dès lors qu’ils lui interdisent même d’envisager qu’elle puisse avoir tort.

Cette fracture et cet aveuglement de la classe dirigeante mènent à une abolition de la démocratie. La démocratie est la loi du plus grand nombre mais les aspirations et les revendications du plus grand nombre sont taxées d’illégitimes car irrationnelles, irréfléchies, non soutenables économiquement et enfin, parfois, populistes. Ces revendications sont rejetées sans même être examinées sérieusement. Le peuple est désormais seul dans son désarroi et dans l’impossibilité de proposer et de revendiquer des modèles alternatifs aux modèles dominants et dévotement protégés par la classe des favorisés. Impossible de remettre en cause les fondements théoriques de la construction européenne, impossible de remettre en cause le partage de la valeur ajoutée, impossible de quémander plus de considération pour la nation, impossible de douter des bienfaits de la mondialisation. Férocement protégés comme les dogmes d’une nouvelle religion, les choix soutenus par les élites ne peuvent souffrir la moindre remise en cause. Les privilégiés se font désormais sourds aux revendications de ce qu’il faut désormais nommer les gens « qui ne sont rien ». Je vous invite à lire l’article de Coralie Delaume, et aussi un article que j’avais précédemment publié sous le titre « L'abus de modélisation, poison de nos sociétés ». Si Mme Delaume ne révolutionne pas la pensée critique de nos démocraties, elle développe son analyse dans un grand journal national, ce qui lui donne un écho appréciable.

Emmanuel Macron, en faisant fi de tout ce qui était dit sur Bruno Lasserre et en ignorant les demandes qui lui ont été adressées, s’est montré particulièrement fermé. Pire, il aura été particulièrement cuistre en vantant le « courage » de M. Lasserre. Or, dans cette affaire, Bruno Lasserre aurait plutôt fait preuve de courage et de grandeur en ayant de l’empathie pour la victime et la lucidité sur la nécessité de se mettre en retrait tant que l’instruction pénale en cours n’est pas terminée.

On me rétorquera que la nomination de Bruno Lasserre est une prérogative du Président de la République qui agit dans le cadre de ses pouvoirs, lesquels résultent des institutions démocratiques. C’est vrai, mais être Président de la République n’autorise pas à faire tout et n’importe quoi. Le Président doit respecter les valeurs fondamentales de la République. Il ne peut ignorer les conséquences de ses choix en regard notamment des exigences inhérentes à l’exercice de certaines fonctions. Etre Vice-président du Conseil d’Etat c’est être le chef de la juridiction administrative. Comment un homme peut-il être légitime à ce poste quand deux ans auparavant le mode de fonctionnement de l’administration dont il avait la responsabilité a été qualifié de « constitutif de harcèlement moral » et quand une procédure pénale pourrait conduire à sa mise en examen ? La nomination de Bruno Lasserre est emblématique de cette coupure dénoncée en son temps par Christopher Lasch et aujourd’hui par Coralie Delaume. Dans cette affaire, les représentants de la victime avaient le tort de demander que la nomination de M. Lasserre soit différée car ils avaient le tort d’exiger qu’un homme, qui se targue d’appartenir à l’élite, puisse avoir à rendre des comptes et à se mettre provisoirement en retrait de toute fonction importante. Cette coupure des « élites » avec le peuple explique cette nomination de Bruno Lasserre à la tête du Conseil d’Etat, nomination indigne pour le peuple mais naturelle pour les privilégiés sourds et aveugles. Cette prise de fonctions de Bruno Lasserre n’est donc que le énième avatar des agissements de ces intouchables d’Etat qui gangrènent la démocratie.

En ce 29 mai 2018, débute pour le Palais royal une période sombre car de nombreuses valeurs républicaines et démocratiques auront déserté des lieux livrés aux seules ambitions personnelles. En ce triste jour pour les valeurs républicaines, commence une vice-présidence pathétique car symbole d’une démocratie malade et irrespectueuse de ses citoyens.

Régis DESMARAIS

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