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Billet de blog 26 mai 2022

Fracture mondiale vers un monde multipolaire

Biden déclare : « il va y avoir un nouvel ordre mondial, et nous devons le diriger » La Russie se tourne stratégiquement vers l’Asie. Aujourd’hui ce sont les "pays du Sud" qui revendiquent la coopération et la liberté des échanges. C’est là où le monde avance, se développe, et où de plus en plus se créent les richesses.

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Venant à la suite de la désorganisation des échanges mondiaux par la Covid-19, le facteur principal dans la dégradation de l’économie mondiale est la guerre en Ukraine avec ses conséquences économico-financières avec des sanctions de plus en plus lourdes contre la Russie[1].

Le refus du bloc occidental d’importer des biens de Russie a créé des pénuries et désorganisé les chaînes d’approvisionnement et de production entraînant inévitablement une hausse des prix dans tous les secteurs de l’économie, particulièrement dans les énergies fossiles. L’activité stagne avec risque croissant de récession. Comme toujours les spéculateurs de tous ordres trouvent les moyens de réaliser des profits considérables à la faveur de la pénurie, aggravant encore la situation.

L’agression de l’Ukraine a profondément changé la donne. Alors que les liens avec la Russie sont réduits au maximum d’autres viennent s’y substituer. Sans surprise on voit les Etats-Unis (EU) s’installer et reprendre un contrôle strict de l’Europe, avec l’OTAN et l’aide zélé de la Commission européenne, en fournissant notamment son gaz de schiste à des prix très supérieurs à ce qui était payé jusqu’alors par les européens.

L’Europe, grande perdante, est aujourd’hui la région où les prix des ressources énergétiques sont les plus élevés au monde. Le suicide industriel ? Comment chercher la solution d’un problème que l'on a soi-même créé ?

La Russie se tourne stratégiquement vers l’Asie, la Chine particulièrement.

Aujourd’hui ce sont les "pays du Sud" qui revendiquent la coopération et la liberté des échanges. C’est là où le monde avance, se développe, et où de plus en plus se créent les richesses. Les BRICS veulent s’élargir et réduire la dépendance à l’égard du système financier international avec le dollar contrôlé par les Etats-Unis, tout en en créant un nouveau. La confiance est ébranlée.

Biden déclare : « il va y avoir un nouvel ordre mondial, et nous devons le diriger », objectif qui implique la défaite totale de la Russie. La guerre Russie-OTAN, par ukrainiens interposés, va donc durer. Le risque de « dérapage », d’extension, est réel.

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Retour d’une disparue : l’inflation

Qualifiée initialement, comme en Europe, d’inflation provisoire provoquée par la Covid-19, les Etats-Unis (EU) se rendent à l’évidence, la situation a profondément changé. L’inflation – plus de 8% - est forte et sera durable.

Pour la contenir la FED (banque centrale des EU) a commencé à relever son taux directeur et cela va continuer. Relever le taux réduira la consommation, l’activité donc la croissance mais ne créera aucune offre supplémentaire alors que c’est de cela qu’il s’agit. Est prévue également la réduction des taxes douanières sur 350 milliards de dollars d’importations de Chine, taxes qui avaient précédemment été augmentées par Trump pour réduire le déficit de la balance commerciale des EU … Les sanctions contre le Venezuela sont allégées pour augmenter l’offre de pétrole et les EU demandent aux pays du Golfe d’augmenter leur production sans qu’ils soient entendus pour l’heure.

Les contradictions internes de la politique étatsunienne sont de plus en plus difficiles à concilier.

En Europe l’inflation tourne autour de 9% avec des plus bas estimés à 5% et des plus hauts à 15% suivant le poids des importations de pétrole et gaz russes. Sans compter la hausse des prix des céréales dont la Russie et l’Ukraine sont des exportateurs importants[2]. Une inflation qui n’a jamais été aussi élevée depuis 40 ans. La situation y est encore plus difficile qu’aux EU car aux mêmes problèmes s’ajoutent la baisse de l’euro et de la livre face au dollar ce qui augmente le coût des importations payées en dollars. L’Europe fait les frais de la hausse des taux aux EU qui rend le dollar plus « attractif ». La BCE (banque centrale de l’UE) hésite à s’engager pour l’instant dans la hausse des taux craignant la récession et l’impact sur des Etats européens largement endettés.

La France a eu 0% de croissance au premier trimestre 2022 puis 0,2% prévu au 2ème trimestre, taux qualifié – sans rire – de « modéré ».

La stagflation, inflation et stagnation, est un risque très présent[3].

Pour juguler l’inflation et contrer le risque de plus en plus probable de récession - et le risque croissant d’extension de la guerre - on sait ce qu’il faut faire : que l’Ukraine, c’est-à-dire les EU, et la Russie négocient la sortie de la guerre puisque ni l’un ni l’autre ne s’effondreront militairement. Mais guère de négociation à l’horizon. Emmanuel Macron a envisagé la possibilité d’un accord de paix sans « humiliation » de la Russie. Zelensky l'a alors accusé de chercher « une porte de sortie pour la Russie » affirmant que le temps du dialogue avec Moscou était terminé. Mais a-t-il jamais commencé alors que Biden veut infliger une défaite militaire écrasante à la Russie. La victoire totale ou rien !

Ce qui se joue dépasse très largement la seule « défense de l’Ukraine ». L’Europe qui ne partage pas forcément les visées des EU se trouve piégée par ces options alors qu’elle est bien plus concernée que les EU. Quand va-t-elle arriver à se dégager de la vassalisation ? Avant qu’il ne soit trop tard ?

Bref on voit mal où est la cohérence de ces politiques, on a plutôt le sentiment d’une succession de décisions se contredisant les unes après les autres. Avec au bout une probabilité croissante de récession au niveau mondial.

Sanctions ou Guerre économique ?

Parler simplement de sanctions contre la Russie est réducteur tant les mesures sont considérables. D’ailleurs le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, a parlé de guerre économique[4] ajoutant « Nous allons provoquer l’effondrement de l’économie russe » ou encore, «d’arme nucléaire financière» en parlant de l’exclusion de banques russes de la plateforme SWIFT, l’interdiction d’utiliser le dollar et l’euro, le gel d’un équivalent de 300 milliards de dollars d’actifs russes placés dans des banques occidentales, la réduction au maximum de tous échanges commerciaux, scientifiques etc. avec l’objectif de leur suppression urgente … Et à partir du 25 mai les EU interdisent à la Russie de rembourser en dollar ses dettes, libellées en dollar, après avoir exigé l’inverse. De sorte à déclarer la Russie en défaut de paiement -  artificiellement puisqu’elle dispose d’excédents importants - quitte à ce que les créanciers étatsuniens ne soient pas remboursés. Aberrant, l’acharnement à sanctionner quitte à se tirer une balle dans le pied.

Cette guerre a permis de rappeler à quel point les Etats-Unis conservent leur position hégémonique sur le système financier international avec notamment le rôle central du dollar, devise largement dominante, monnaie à la fois internationale et nationale, ce qui permet aux EU de mettre le dollar à contribution pour défendre leurs objectifs nationaux. Par exemple alors que le dollar sert dans le commerce international, les EU en interdisent l’utilisation dans les échanges avec les pays qu’elle a décidé, unilatéralement, de sanctionner (Venezuela, Cuba, Iran … et Russie aujourd’hui). Ou encore augmenter les taux de la FED  comme bon lui semble. L’hégémonisme des EU même contesté s’étend bien au-delà du domaine financier[5].

Les sanctions visées par le bloc occidental telles que la suppression totale des échanges sur le gaz et le pétrole ne sont toujours pas mises en œuvre tant il est difficile de combler les besoins avec d’autres fournisseurs sans parler des différences de coûts.

Les EU se sont immédiatement proposés pour « aider » les pays européens avec leur gaz de schiste transformé en GNL. L’envie de placer leur gaz était exprimée depuis longtemps, en opposition au Nord Stream 2. Mais les quantités sont insuffisantes et les surcoûts considérables. Et tant pis pour la lutte contre le réchauffement climatique.

L’industrie en Europe devient, dans ces conditions, de moins en moins compétitive.

Jusqu’aujourd’hui toutes ces mesures, malgré leur ampleur, n’ont pas fait avancer la solution du conflit exigée par l’Ukraine : le cessez-le-feu et le retrait des troupes russes.

L’OTAN

Alors qu’il avait été déclaré « en mort cérébrale » par E. Macron, l’OTAN avec l’ensemble du bloc occidental se sont mobilisés sous la direction des EU. La Russie a indirectement réveillé l’OTAN.

La Suède et la Finlande demandent à la rejoindre. Le président de la Croatie s’y oppose. La Turquie y pose des conditions : qu’ils mettent fin au soutien au Parti des travailleurs du Kurdistan et au Mouvement Fethullah Gulen et qu’ils lèvent l'embargo sur les armes à destination de la Turquie. Biden n’en tient aucun compte en recevant ces deux pays hors de la présence de tout autre membre de l’OTAN. Et menace de sortir la Turquie de l’OTAN si ce pays fait obstructions aux décisions des EU d’autant que la Turquie refuse les sanctions contre la Russie. Drôle d’alliance. La Russie annonce qu’elle créera des nouvelles bases militaires à l’ouest du pays en réponse à l’expansion de l’OTAN.

Plus grave, la Ministre des affaires étrangères britannique Liz Truss a affirmé la nécessité d’une « Otan mondialisée »[6], qui doit « avoir une vision mondiale, être prête à affronter des menaces mondiales » et même agir de manière « préemptive » y compris dans la région Indo-Pacifique. Evidemment la Chine s’est sentie visée, à juste titre. La guerre « préemptive » s’appelle communément agression. Peu après Biden, lors de sa tournée en Asie, annonce qu'il défendrait militairement Taïwan en cas d’attaque par la Chine. Réponse de la Chine : attention, nous ne vous laisserons pas vous ingérer dans nos affaires intérieures !

Interdépendance économique et effet boomerang

La guerre économique fait assurément souffrir la Russie, surtout dans un premier temps avant qu’elle ait trouvé une parade stoppant la chute vertigineuse du rouble. Sa revalorisation spectaculaire a été obtenue avec l’obligation faite aux « pays inamicaux » de payer en roubles, euros et dollars étant rendus inutilisables. La Commission de l’UE s’y est opposé avec détermination et menaces exigeant de payer la Russie en dollars ou euros, mais sans succès. Aujourd’hui le rouble a atteint un plus haut depuis quatre ans face au dollar.

L’embargo annoncé, réalisé partiellement, a paradoxalement tiré les prix vers le haut. Ce n’était pas prévu. N’étaient pas prévues non plus les énormes difficultés à remplacer rapidement et totalement les ressources russes. C’est pourquoi la réduction des volumes de ventes du pétrole a été compensée par la forte augmentation des prix. Puis la production a progressé par des ventes avec rabais à l’Inde, et à la Chine qui finissaient parfois en Europe. Le flux principal par voie maritime de "l'or noir" russe est dirigé vers ces deux pays[7].

Selon les analystes de Citibank, les recettes du seul gaz s’élèveraient à 100 Mds de dollars en 2022 soit le double de l’année précédente.[8]

Après le recul au début des sanctions, la production pétrolière est repartie à la hausse.[9] Autrefois classé 10ème, la Russie est devenue le 4ème fournisseur de l’Inde.  Le montant des ventes à la Chine s’est accru de 75%. Et elle va reconstituer ses stocks stratégiques avec du pétrole russe. Et possibilité de réaliser la dédollarisation des transactions par les monnaies nationales.

Pour autant la situation n’est pas facile l’approvisionnement du marché russe étant très perturbé avec une inflation prévue de 15% sur 2022 avec 5 à 10% de recul du PIB, une récession violente due à la désorganisation de l’économie russe, de la chute des importations en provenance d’Europe malgré les circuits « parallèles » d’importation par des pays intermédiaires. Les entreprises qui quittent la Russie cèdent leurs actifs éventuellement nationalisés mais la production ne reprend pas toujours immédiatement, l’approvisionnement pouvant être défaillant.

Cette guerre a également des effets boomerang évidents durables.

En premier, en faisant de la Russie un paria, le bloc occidental dirigé par les EU, impérialisme hégémonique, détruit la mondialisation et crée un double marché dans le monde, met l’économie au service de la politique des EU pour le maintien de leur hégémonie et pour soumettre tout pouvoir susceptible de leur tenir tête. Les EU oublient le discours idéologique de la « concurrence libre et non faussée » lorsque celle-ci ne correspond plus à leurs intérêts.

Un monde fracturé

La fracture du monde n’est pas passagère.

D’une part les pays, essentiellement du Sud, refusent de suivre le bloc occidental dans sa guerre économique et d’autre part les EU, entraînant le bloc occidental, visant à couper tous les ponts avec la Russie – plus d’autres sanctionnés - et exerçant une pression considérable pour entraîner le monde entier dans cette direction.

Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a déclaré : « Nous devons arrêter d’être dépendants d’une quelconque manière des livraisons de quoi que ce soit en provenance de l’Occident »[10] ou de pays dépendants du bloc occidental donc non fiables. « Maintenant que l'Occident a adopté une position 'dictatoriale', nos liens économiques avec la Chine vont croître encore plus rapidement" ajoutant que la Chine disposait de technologies d'information et de communication "en rien inférieures" à celles de l'Occident[11].

La Russie se tourne dorénavant résolument, de manière stratégique, vers l’Asie et particulièrement vers la Chine dont l’industrie manufacturière est développée alors que la Russie est très orientée vers l’exportation de matières premières. Un modèle économique rentier dorénavant remis en cause, la réindustrialisation reconnue nécessaire. L’Afrique, où la Russie est de plus en plus présente, n’est pas oubliée ni l’Amérique Latine ni le Moyen-Orient.

La guerre économique a des conséquences considérables et durables, la fracture du monde et l’apparition de nouvelles puissances économiques n’étant pas des moindres.

« Un nouvel ordre mondial, et nous devons le diriger »

Pour donner un vernis idéologique libéral aux positions des EU, Biden parle du combat des démocraties contre les dictatures ou les régimes autoritaires. L’éternel conte pour enfants du bien contre le mal. Seulement les EU sont particulièrement mal placés pour faire la leçon eux qui n’ont reculé devant rien pour maintenir leur domination. On ne fera pas une fois de plus la liste de leurs méfaits à travers le monde entier, le tout impunément alors qu’ils ont l’arrogance d’exiger que leurs adversaires soient sanctionnés.

Les EU visent un changement de régime, la défaite de la Russie doit être complète, Poutine doit être remplacé etc. Exigences formulées par Biden puis, trop brutales, « enrobées » par ses diplomates. La France et d’autres n’ont pas la même position mais n’osent guère se faire entendre d’autant que la présidente de la Commission européenne, la bourgeoise aristocrate Ursula von der Leyen, est entièrement alignée derrière les EU. Lesquels se moquent éperdument de l’Ukraine, prêts à mener la guerre jusqu’au dernier ukrainien.

Rappelons des déclarations de Biden trop peu connues :

En mars 2020, alors qu’il était candidat démocrate à la présidence, Joe Biden publiait une tribune titrée « Pourquoi l’Amérique doit diriger à nouveau », il fallait remédier au déclin relatif des Etats-Unis.[12] Pas de différence fondamentale avec l’objectif exprimé par Trump, mais plutôt sur les moyens d’y arriver. Biden souhaite entraîner l’Europe dans sa conquête de la suprématie mondiale incontestée.

En mars 2022, Joe Biden s’exprimait dans un discours, cette fois en tant que président, devant un parterre de grands oligarques étatsuniens :

« Je pense que cela [la situation en Ukraine] nous offre des opportunités significatives pour apporter de vrais changements.  Vous savez, nous sommes à un point d'inflexion, je crois, dans l'économie mondiale - pas seulement l'économie mondiale, dans le monde.  Cela se produit toutes les trois ou quatre générations.

Comme l'un des - comme l'un des (sic) plus grands militaires me l'a dit l'autre jour lors d'une réunion sécurisée, 60 - 60 (sic) millions de personnes sont mortes entre 1900 et 1946.  Et depuis lors, nous avons établi un ordre mondial libéral, ce qui n'était pas arrivé depuis longtemps.  Beaucoup de gens sont morts, mais ce n'est pas le chaos.

Et maintenant, c'est un moment où les choses changent.  Nous allons - il va y avoir un nouvel ordre mondial, et nous devons le diriger.  Et nous devons unir le reste du monde libre pour le faire. »[13]

Tout est dit. Mais entre la volonté de diriger le monde et le diriger vraiment il y a … un monde d’illusions étatsuniennes. Le nouvel ordre mondial ne sera pas ce que Biden ou Trump ou autres imaginent.

Des milliards et des trillions

Pour combattre jusqu’au dernier ukrainien, les EU ont voté un budget de 40 milliards de dollars, prêtés à l’Ukraine, dont la moitié en matériels militaires. Autant qui n'ira pas dans la poche des citoyens dans la précarité et la pauvreté. Mais d’où sortent-ils ces milliards ? Comment font-ils pour financer leurs aventures militaires, leurs interventions, leurs ingérences, la corruption de leurs relais locaux malgré un endettement colossal ?

La dette publique totale des Etats-Unis était au début des années 2000 de 5 trillions de dollars (millier de milliards). Elle est aujourd’hui d’environ 30 trillions sans avoir eu de problème. Rien de magique. Comme le disait Alan Greenspan, tant que la dette est libellée en dollars il ne peut y avoir de défaut de paiement puisque les EU peuvent en imprimer autant que nécessaire.

Ce qui permet de vivre aux crochets du monde entier. Rentiers et parasitaires. Tant que les créanciers auront confiance dans cette monnaie papier comme monnaie de réserve fiable.

Confiance ébranlée

Or dans les mesures prises contre l’état russe figurent le gel d’actifs d’une valeur de 300 milliards de dollars. Ainsi que le gel des avoirs de citoyens russes, milliardaires inclus. Avec des projets de s’approprier définitivement ces fonds[14] pour financer la reconstruction de l’Ukraine et le remboursement des dettes contractées auprès des EU et autres pays occidentaux. La Commission européenne travaille à définir une législation européenne en ce sens[15].

Autrement dit détenir des actifs dans le système financier international, dominé par les EU est risqué, le vol est possible. Ce fut d’ailleurs le cas pour l’Afghanistan, 7 milliards de dollars volés dernièrement alors que le pays est dans un état sanitaire et alimentaire dramatique. Idem pour le Venezuela dont le stock d’or est volé par le Royaume-Uni sous le déguisement de sanctions. Les motifs politiques, souvent en « défense de la démocratie » - dont ils s’estiment être les gardiens absolus et impartiaux - servent à habiller ce genre d’escroqueries. L’économie conçue comme moyen de domination et non de développement.

Et l’Union européenne ? Le suicide industriel.

Tout en participant aux sanctions activement, tous les pays n’ont pas les mêmes possibilités. L’Allemagne, parmi les grands pays, est particulièrement fragilisée étant fortement dépendante du gaz russe y compris pour son industrie qui s’effondrerait sans cela. Mais il n’y a pas que les énergies fossiles et l’uranium enrichi russe. Les métaux (aluminium, nickel) sont précieux pour l’industrie automobile particulièrement pour les voitures électriques.

Des pressions considérables pour un embargo total dans les 6 mois sont exercées par les EU, avec l’appui zélé de Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, et le président ukrainien Zelensky[16] particulièrement exigeant, arrogant, s’ingérant dans les affaires intérieures des européens tout en étant coulant avec les EU. Le plan finalisé par la Commission européenne pour renoncer au gaz, pétrole et charbon russes d'ici 2027 coûterait 210 milliards d'euros… aux citoyens de l'UE. Sans compter les autres surcoûts.

Une pure et simple destruction de valeur sans contrepartie d’aucune création de richesse.

La résistance à l’embargo total n’est pas négligeable, il serait comme un suicide économique de l’UE. Les EU y trouveraient un intérêt, celui de mettre l’économie européenne sous son contrôle politique, économique, militaire : l’UE affaiblie, comme vassale, pour que les EU puissent rester riches en dominant sans partage le bloc occidental. Comme l’a indiqué Biden « il va y avoir un nouvel ordre mondial, et nous devons le diriger ».

Autre point exigé par Zelensky : l’entrée immédiate dans l’UE.

La France, l’Allemagne et d’autres s’y opposent. L’Ukraine est vue comme un cheval de Troie des EU.[17] De plus un axe nouveau est en train de se mettre en place : Pologne, Ukraine. Appuyé par les EU cet axe priverait l’UE de ses dernières marges de manœuvres déjà bien mises à mal.

Les pays du Sud, les BRICS+

A l’ONU les pays ont majoritairement condamné l’agression russe. Pour autant les pays du Sud maintiennent leur position anti-guerre économique, ils savent qu’ils en seront les premières victimes. Ils connaissent suffisamment l’impérialisme étatsunien et ses soutiens pour ne pas avoir envie de le renforcer davantage. Ils connaissent aussi leur égoïsme et leur non-fiabilité avec ce qui s’est passé pour les vaccins anti Covid-19.

Les menaces des EU à ceux qui ne se soumettent pas n’y font rien, le cas de l’Inde est éloquent.

Reste que le monde va être profondément changé par les conséquences de cette guerre.

Il y a d’une part un bloc occidental emmené par les EU qui veut maintenir/revenir à son statut hégémonique à la faveur de la situation actuelle et de la fracture avec la Russie.

Il y a d’autre part le reste du monde qui ne constitue pas un bloc et qui ne soumet pas ses liens et échanges économiques à des convergences politiques ou idéologiques. Les échanges, le commerce,  la coopération internationale conçus comme des outils au service du développement et non des armes de domination.

Au mois de mai 2022 s’est tenue une réunion importante des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud). Prenant acte des profonds changements intervenus. C’est là que le monde bouge[18] avec des objectifs communs :

  • Réduction de la dépendance vis à vis du système de paiement dominé par les États-Unis et développer un système de paiement indépendant et les règlements en monnaie nationale[19]
  • Elargissement de la représentation des BRICS, accueil de nouveau membres[20], développement de la coopération

Désormais ce sont les "pays du Sud" qui revendiquent la coopération et la liberté des échanges. Perdant de plus en plus l'industrie et la création de richesses qui l’accompagne, l'Occident subit désormais et ne décide plus comme autrefois. Il ne gagne plus au libre-échange ce qui est un seuil décisif. Il ne gagne pas non plus, ou de moins en moins, à vouloir conditionner les échanges par la soumission à sa domination politique.

Guerre et Paix ?

La guerre se poursuit en Ukraine. Aucune négociation ne semble avancer. La Russie veut conserver le Donbass, la Crimée et avoir la garantie de neutralité de l’Ukraine. L’Ukraine refuse toute négociation avant le retrait de la Russie. Les EU veulent que la guerre ne se termine pas trop vite, qu’elle épuise la Russie d’où le prêt de 40 Mds$ consenti à l’Ukraine.

Plus cette situation dure et plus le risque de « déraper » existe. Les appels de personnalités politiques se multiplient : attention, nous sommes pris dans un engrenage dangereux, il est urgent d’en négocier la sortie. Engrenage et incidents sont possibles.

Les déclarations des EU quant à la situation de Taïwan et l’affirmation de l’intervention militaire des EU si besoin sont des provocations.

Il ne faut pas croire qu’une guerre entre les grandes puissances ou qu’une guerre nucléaire est impossible.

Déjà les EU « étudient » la possibilité d’envoyer des troupes spéciales protéger leur ambassade à Kiev. Simple provocation ? Dangereuse provocation.

24 mai 2022

Robert Kissous, économiste, militant associatif

https://blogs.mediapart.fr/rk34/blog

[1] Cf mon article sur l’agression de l’Ukraine par la Russie et l’opposition à l’expansion de l’OTAN, le Donbass https://blogs.mediapart.fr/rk34/blog/130322/le-revelateur-ukrainien

[2] L'approvisionnement en céréales, en aliments, en engrais des marchés mondiaux implique la levée des sanctions contre les exportations russes, l’accès des navires à ses ports, la possibilité de contracter des assurances, le paiement des marchandises sans blocage des recettes

[3] https://www.lopinion.fr/economie/sommet-de-davos-linquietude-pour-leconomie-mondiale-domine

[4] Il s’est rétracté après la remarque de Medvedev l’avertissant de faire attention aux termes utilisés.

[5] L’hégémonie des EU ne s’arrête pas au système financier : des centaines de base militaires, un budget militaire de 800 milliards de dollars , l’influence déterminante sur des institutions internationales (CPI), sur les médias dominants …

[6] https://www.bbc.com/afrique/monde-61333527

[7] https://europe-cities.com/2022/05/08/media-russia-bypasses-oil-certificates-with-the-help-of-greece-business-saint-petersburg-news/

[8] https://www.lesechos.fr/idees-debats/editos-analyses/gaz-le-redoutable-piege-tendu-par-poutine-1407750

[9] https://fr.businessam.be/la-russie-se-frotte-les-mains-sa-production-de-petrole-repart-a-la-hausse-et-son-or-noir-revient-deja-en-europe/

[10] https://www.lopinion.fr/international/russie-le-ministre-des-affaires-etrangeres-nest-pas-sur-quil-soit-necessaire-de-retablir-les-liens-avec-loccident

[11] https://www.latribune.fr/economie/international/la-russie-se-dit-prete-a-remplacer-ses-liens-economiques-avec-l-occident-par-la-chine-919015.html

[12] https://www.monde-diplomatique.fr/2020/11/ZAJEC/62430  
https://www.foreignaffairs.com/articles/united-states/2020-01-23/why-america-must-lead-again

[13] https://www.whitehouse.gov/briefing-room/speeches-remarks/2022/03/21/remarks-by-president-biden-before-business-roundtables-ceo-quarterly-meeting/

[14] https://www.globaltimes.cn/page/202205/1266185.shtml

[15] https://www.ouest-france.fr/monde/guerre-en-ukraine/guerre-en-ukraine-comment-la-commission-veut-faciliter-la-confiscation-d-avoirs-d-oligarques-russes-296b79b4-dc27-11ec-a2d7-184436cfa888

[16] https://www.youtube.com/watch?v=Ug5DxWEcvqI  Guerre en Ukraine : l'émotion ne doit pas faire perdre la raison

[17] https://www.youtube.com/watch?v=Ug5DxWEcvqI

[18] https://blogs.mediapart.fr/rk34/blog/030122/un-bouleversement-mondial

[19] https://www.globaltimes.cn/page/202205/1266097.shtml

[20] https://www.globaltimes.cn/page/202205/1266202.shtml

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