Sentiment d'injustice, révoltes et répressions, un cycle infernal

Les lois de la Nature sont rigoureuses. L'affrontement de ses multiples forces a engendré la vie et l'Homme. Mais la conscience humaine a produit la morale et surtout la justice. Ces forces doivent composer avec celles de la Nature, en particulier le conatus de Spinoza.

 

 

La Nature a ses lois, rigoureuses, éternelles. Il vaut mieux bien les connaître avant de sauter d'un avion sans parachute. Elle punit automatiquement toute transgression. Elle applique sans vergogne la peine de mort. Mais elle ne connaît ni justice, ni morale. Elle ne punit pas systématiquement celui qui détruit ses forêts, d'ailleurs elle n'en a cure, d'autres planètes s'en passent fort bien.

Ce que Spinoza appelle conatus est une force naturelle qui pousse tout être à conserver, voire à développer son être, en s'adaptant aux lois de la Nature. Cela vaut pour un individu, mais aussi pour un groupe, considéré comme un être collectif. Les plantes invasives en sont un exemple. De même chez l'Homme, un monarque, un gouvernement, un peuple sont des êtres organisés complexes dotés de conatus. Celui-ci se confronte naturellement à celui des autres êtres sur la planète. Il ne se passe pas de semaine dans le monde sans qu'éclatent des conflits. À leur base, des divergences d'intérêts, et des sentiments d'injustice, de simples malentendus…

Le sentiment de justice est quasiment inné dans l'espèce humaine. Dès la crèche, les enfants se battent naturellement pour la possession d'un jouet, mais celui qui s'estime défavorisé par l'adulte et sa solution à leur conflit développe rancœur voire haine. À France-Inter, Jean-Pierre Rosenczveig, ancien président du tribunal pour enfants de Bobigny, expliquait un jour que les enfants acceptaient facilement un verdict même sévère s'ils l'estimaient "juste".

Idéalement, les conflits devraient être réglés harmonieusement par la négociation, et aussi par des lois adéquates élaborées par un Parlement, influencé par partis politiques, organisations syndicales, associations et groupes de pressions divers. La force publique est alors nécessaire pour les faire respecter. Gardiens de la paix, compagnies républicaines de sécurité, ces termes définissent cet objectif. Une force publique respectée manque hélas à l'ONU pour faire appliquer ses décisions. Les gouvernements d'une nation disposent légalement de l'usage exclusif d'une force publique puissante, pouvant aller à l'appel à l'armée. Des affrontements sont parfois nécessaires, si son usage paraît injuste ou excessif.

Car, même démocratiquement élus, les gouvernants tendent à suivre un conatus qui les pousse à affirmer et augmenter leurs prérogatives et leur pouvoir, en tentant de modifier les lois, voire en utilisant des méthodes illégales, pouvant transformer des démocraties en tyrannies.

Un discernement particulier devrait donc toujours présider à l'utilisation de la force contre des manifestants, faute de quoi les réactions de haine et les exactions réciproques peuvent n'avoir aucune limite, et aboutir à une véritable guerre, où les vainqueurs règneront sur un pays détruit. En mai 1968 à Paris, les affrontements entre les "forces de l'ordre" et les manifestants ont été d'une rare violence.  Sans avoir pu totalement contrôler le comportement de ses troupes, le préfet de police de l'époque a pourtant suffisamment bien géré une situation difficile pour qu'elles ne puissent être accusées d'aucune mort. Sa lettre individuelle aux policiers est un modèle d'esprit démocratique.

Menaces extérieures, abominables images de guerres, attentats, craintes identitaires, angoissantes catastrophes climatiques ou nucléaires, toute peur est exploitable pour justifier l'instauration ou le renforcement dans le monde de pouvoirs de plus en plus autoritaires et injustes, qui constituent le vrai réel danger.

 

 

 

 

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