ROBI MORDER

Abonné·e de Mediapart

69 Billets

1 Éditions

Billet de blog 7 décembre 2025

ROBI MORDER

Abonné·e de Mediapart

Henri et Alain : 1968, « l’ouvrier » et l’étudiant, Billancourt et Nanterre

Henri Benoîts, Alain Lenfant, tous les deux ont aimé le temps des cerises, ils ont aimé la belle, la grève, la révolution. « Un rebelle est un rebelle, deux sanglots font un seul glas ». Car à chaque fois que disparait un « soixante huitard » ce n’est pas 68 que l’on enterre, c’est la flamme que l'on transmet.

ROBI MORDER

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Ce 8 décembre au matin, dans deux cimetières des Hauts-de-Seine on accompagnera Henri Benoits et Alain Lenfant, décédés respectivement les 27 novembre et 1er décembre. Je ne sais pas s’ils se connaissaient, ni s’ils s’étaient rencontrés, et si ce fut le cas, où et quand ? S’étaient-ils croisés en mai 68 ? Peut-être Alain était-il le 17 mai dans le cortège étudiant parti de la Sorbonne en direction de Renault-Billancourt occupé, ou bien Henri avait-il pris un moment au cours de la grève générale pour découvrir la cour de la Sorbonne également occupée? Cette question, je ne me la suis posée que ce 1er décembre quand, en cours de montage d’une vidéo, un témoignage d’Henri portant justement sur le lien « ouvriers-étudiants » est apparu sur mon écran le message annonçant le décès d’Alain. Choc, je ne m’y attendais pas. Et immédiatement, la coïncidence impose le rapprochement. Ce qui est certain, c’est que le 19 mai 2018, l’un et l’autre ont participé à la journée « l’Unef en mai 1968 »[1], Alain à la session du matin sur le mouvement du 22 mars, puis Henri, avec Clara, à la session de l’après-midi. Leurs interventions sont maintenant publiques[2].

Je m’étendrai peu sur Henri, beaucoup a été déjà écrit, la notice du Maitron, ces derniers jours sur Mediapart, et bien sûr dans le livre édité chez Syllepse, L'Algérie au coeur, – qui doit énormément à l’opiniâtreté de Jean-Claude Vessilier ayant réussi à convaincre Henri et Clara que, oui, leur vie, leur action sont importantes à connaître et faire connaître. J’avais suivi pour les éditions la partie illustrations ainsi que collaboré aux notes chronologiques. C’est à cette occasion que j’ai fait la connaissance de Clara, et donc ce troisième personnage formé par Henri-Clara ou Clara-Henri. Henri c’était déjà une histoire plus ancienne, elle remonte pour moi à la formation en 1977 des Comités communistes pour l’autogestion (CCA). Je confirme ce qu’écrit Serge Marquis sur son blog : « Jamais sur la photo, et pourtant très engagé, son égo était égal à 1 sur les 8 milliards de la population mondiale, tant son esprit faisait corps avec l'action altruiste pour l'Humanité ». https://blogs.mediapart.fr/serge-marquis/blog/011225/henri-benoits-militant-trotskyste-de-la-1re-heure-est-decede Je rajouterai qu’il s’impliquait certes dans les débats de nos organisations peu ou prou groupusculaires, avec toutefois une conscience des effets limités de ces discussions. L’important c’était de faire concrètement, ce qu’il appliquait à l’usine, dans le syndicat, agissant avec les plus exploités, les plus opprimés, les travailleurs immigrés, les colonisés. Il est évident qu’ayant connu jeune le Front populaire, puis milité sous l’occupation  et à la Libération, sans oublier la guerre d’Algérie, 1968 lui apparaissait certes comme un moment important, mais pas le seul moment marquant. Henri restituait aux itinéraires politiques leur dimension humaine, rappelant que parfois, certains choix tactiques (être dans telle tendance, quitter ou non l’organisation dont on est membre) devaient également aux liens d’amitié, de groupe. L’important ce sont les options fondamentales n’ayant rien à voir avec le suivisme aveugle ou la soumission à l’autorité.  Henri, après sa retraite, a continué notamment son action en direction de l’immigration, maintenant ses relations avec les anciens de Renault.

Alain Lenfant était de la génération suivante, celle des « boomers » comme on le dit maintenant avec une once de mépris. Et pourtant, lui comme Henri font partie de ces « élites obscures » chères à Bernard Pudal[3], ces milliers de noms de militantes et militants qui peuplent le Maitron et plus encore nos entourages, celles et ceux qui n’ont pas connu la « célébrité » et pour cause, ils ne l’ont pas cherchée, ni tiré de leur passé un capital à réinvestir pour « réussir » individuellement. On ne peut d’ailleurs parler de passé, puisque loin d’être des anciens combattants ils sont restés de vieux lutteurs, et leurs réussites ce sont celles des victoires collectives.

Né en 1944, Alain Lenfant adhère à l’UNEF alors qu’il étudie les sciences économiques. Militant de la JCR, il est secrétaire de l’AGEN (l’UNEF Nanterre) alors qu’un autre militant de la JCR, Jean-François Godchau, en est le président. Alain est un des 142 qui occupent la tour centrale à Nanterre le 22 mars 1968, aux côtés de Daniel Bensaïd, Daniel Cohn-Bendit, Jean-Pierre Duteuil, etc. Il fut ainsi un des membres initiaux du mouvement éponyme. Il est resté attaché à Nanterre, donnant pendant 20 ans des cours au centre d’éducation permanente, puis ingénieur de recherche autour de la formation permanente, de l’action sociale.

Faisant œuvre de mémoire et d’histoire, il a impulsé 50 ans après les journées d’études « sur les traces du Mouvement du 22 mars » tenues en mars 2018 à Nanterre même. Nous y avons travaillé ensemble, avec tout une équipe mêlant aussi bien chercheuses et chercheurs qu’actrices et acteurs de l’époque, loin d’une simple commémoration ou d’un strict colloque académique. Au bout de plusieurs années d’un combat pour obtenir les contributions écrites, trouver des financements, il venait de nous annoncer qu’enfin le numéro 19 de Spécificités était paru[4], mission accomplie ! Quelques jours plus tard il rentrait à l’hôpital, et il s’est éteint ce 1er décembre, fin d’un autre combat mené avec courage contre la maladie.

Alain, Henri, une fidélité dans leurs engagements, une implication entière mais lucide et critique, une adhésion sans cesse confirmée à des valeurs fondamentales, la dignité humaine des opprimés, exploités, colonisés, l’égale dignité que l’on soit manuel ou intellectuel, homme ou femme, Français ou immigré.

Alain, Henri, l’étudiant et « l’ouvrier ». Pourquoi des guillemets à « ouvrier »? Chaque organisation – et toute la palette de la gauche et de l’extrême-gauche était présente à Billancourt comme à Nanterre - était fière d’avoir, et même d’exposer, ses membres travaillant à l’usine. Alors, dans l’imaginaire collectif, qui dit Renault, dit métallurgie et qui y travaille est donc ouvrier. Non ! Henri rectifiait tout de suite, il était dessinateur, technicien, il ne fallait pas mentir, ni fanfaronner. Mais catégorie ouvrière, ou catégorie employé, technicien, c’est une même classe, la classe travailleuse.

Henri et Alain avaient un autre point commun, ils portaient l’Algérie au cœur, c’est titre du livre de 2015. C’est en se mettant au service de la lutte pour l’indépendance dès le commencement de la guerre d’Algérie qu’Henri rencontre Mohammed Harbi, début d’une amitié indéfectible. Je connais en réalité peu l’itinéraire d’Alain, nous nous sommes vraiment rencontrés pour préparer le colloque de 2018. Mais j’ai compris qu’il avait un intérêt particulier, avec une histoire propre, quand il avait beaucoup insisté pour qu’il y ait dans la publication une contribution sur les années 1968 des étudiants en Algérie.

Henri Benoîts, Alain Lenfant, tous les deux ont aimé le temps des cerises, ils ont aimé la belle, la grève, la révolution, Comment en ce jour ne pas penser au vers de La Rose et le réseda : « Un rebelle est un rebelle, deux sanglots font un seul glas ». Car à chaque fois que disparait un « soixante huitard » ce n’est pas 68 que l’on enterre, c’est la flamme qui est transmise.

[1] https://aaunef.fr/wp-content/uploads/2019/02/DOSSIER-UNEF-EN-MAI-JUIN-1968-19-MAI-2018.pdf

[2] Alain Lenfant, « mai 68, Nanterre, le Mouvement du 22 mars »

Henri et Clara Benoits,  « Mai 68, Renault, la grève, les étudiants, les travailleurs »

[3] https://shs.cairn.info/revue-nouvelles-fondations-2006-1-page-181?lang=fr 

[4] https://champsocial.com/book-specificites_n_19_22_mars_1968_une_journee_monde,1408.html

Illustration 1
Alain Lenfant 19 mai 2018 © Montage RM
Illustration 2
Henri et Clara Benoits 19 mai 2018 © Montage RM

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.