Mediapart, Arrêt sur image et la Chine : une victoire du néo-conservatisme ?

Peu de monde semble s'étonner du ton de plus en plus néo-conservateur de la presse française quand elle parle de la Chine. Par néo-conservateur, j'entends cette propension à considérer que la grande fracture entre les sociétés du monde s'articule autour de l'appartenance ou non au monde occidental. A priori, Mediapart et Arrêt sur image ne devraient pas soutenir cette idéologie. Et pourtant….

Peu de monde semble s'étonner du ton de plus en plus néo-conservateur de la presse française quand elle parle de la Chine. Par néo-conservateur, j'entends cette propension à considérer que la grande fracture entre les différentes sociétés du monde s'articule autour de l'existence ou non d'une démocratie représentative, de l'appartenance ou non au monde occidental ; le reste n'étant qu'un détail. Peu importe ensuite que tel pays démocratique (l'Inde ou le Brésil ou encore la France récemment) se comportent très mal vis-à-vis de ses opposants politiques et même parfois plus mal que les pays non démocratiques. Le critère est donc religieux. Il ne s'agit pas seulement de classer des pays en fonction d'un critère, l'existence ou non d'une démocratie représentative, mais d'en tirer une différence de nature : les uns sont bons et toujours bons (au fond) les autres toujours méchants. Le mécanisme permet donc de juger les sociétés (et non de les analyser) du point de vue d'un idéal-type occidental ; procédé bien connu du néo-colonialisme. Il s'agit de comparer le modèle à des sociétés jugées encore dans les ténèbres. On imagine quand quel camp, pour eux, se situe la Chine.

Les critiques de ce néo-conservatisme se font régulièrement traiter d'agents de Pékin ou d'idiots utiles parce que les néo-conservateurs réagissent à partir de leurs convictions religieuses. Comme le critique ne soutient pas le bien, il soutient le mal. Impossible pour eux d'envisager que l'on puisse critiquer l'Occident sans vouloir défendre l'Orient, de vouloir simplement comprendre ce qui se passe dans l'un ET l'autre bloc. réthorique

Cette rhétorique qui est née aux Etats-Unis, est si puissante aujourd'hui qu'elle s'immisce jusque dans les contre-médias les plus critiques. A priori, Mediapart et Arrêt sur image, qui se présentent, à juste titre, comme des remparts contre la domination du néo-colonialisme, de l'idéologie mainstream et des délires de la puissance américaine et qui considèrent que ce n'est pas parce qu'une société est démocratique qu'elle est exempte d'inégalités, de corruption, de collusions et d'injustices, ne devraient pas donner pignon sur rue à cette idéologie.

MEDIAPART ET LA CHINE

Et pourtant, les articles de Mediapart consacrés à la Chine sont tous marqués du sceau du néo-conservatisme. Alors que Mediapart fait montre d'une pratique étendue de la critique quand il s'agit de la France ou même de l'Europe, traquant les discriminations, les rapports de domination, les violences cachées de la société capitaliste, les malversations, les abus de pouvoir de la classe politique, les hypocrisies du système, ses fausses prétentions à la justice sociale, dès qu'il s'agit de la Chine, le bon vieux réflexe est d'opposer (sans les comparer) un Occident démocratique et donc bon à une Chine non-démocratique et donc mauvaise. Les sociétés occidentales semblent alors parées de toutes les vertus. Lisez, ou relisez, chers lecteurs, les articles de Mediapart sur la Chine, vous verrez, qu'ils n'utilisent guère la méthode comparative et qu'ils appliquent d'emblée le paradigme néo-conservateur : la Chine n'est jamais comparée aux sociétés démocratiques telles qu'elles fonctionnent réellement. Les Chinois sont manipulés par le gouvernement (sous-entendu en démocratie pas du tout), les Chinois sont d'affreux capitalistes (sous-entendu pas les autres), les Chinois veulent dominer le monde (sous-entendu pas les autres), le régime chinois est autoritaire (sous-entendu pas du tout les autres), etc. Ce qui devrait être à démontrer, la spécificité et pour ainsi dire la malignité chinoise devient le point de départ de l'analyse. La Chine est peut-être dangereuse pour la paix, la prospérité des peuples, le bonheur du monde, mais en quoi l'est-elle plus que les Etats-Unis ou la France ? Peut-on démontrer que la Chine est plus capitaliste, impérialiste, inégalitaire, militariste que les autres pays dominants ? Ces questions restent malheureusement sans réponse. Outre le fait que cette approche ne permet pas de comprendre ce qui se passe en Chine, elle conduit à une conclusion un peu embêtante par rapport à la philosophie de Mediapart : puisque d'emblée il y a l'Occident bon et la Chine mauvaise, alors mieux vaut un mauvais Occident que de tomber sous le contrôle d'un Fu Manchu rouge. Contentons-nous de ce que nous avons, cela pourrait être pire. Il faudrait expliquer tout cela aux Gilets jaunes, je crois qu'ils apprécieraient.

Je suis abonné à Mediapart depuis quelques années et j'y tiens un blog. J'ai toujours été frappé par ses références au dialogue entre les lecteurs d'une part et entre les lecteurs et les journalistes d'autre part. Mais à propos de la Chine, j'avoue que j'ai été bien déçu. A plusieurs reprises, après la publication d'articles particulièrement emblématiques de l'approche que je viens de remettre en cause, j'ai contacté la direction et plusieurs journalistes pour attirer leur attention sur la ligne univoque du journal. Je demandais à ce que d'autres puissent exprimer un point de vue différent. J'ai aussi proposé un débat avec les tenants du néo-conservatisme. De dialogue point, je n'ai reçu aucune réponse. Cela signifie-t-il que le dialogue est possible à propos de la France, de l'Europe mais plus du tout lorsque nous franchissons les rives de l'Occident. Encore une fois je ne demandais ni une réhabilitation du Parti communiste chinois ni même une appréhension plus équilibrée de son bilan. Nous ne sommes pas là pour juger des mérites respectifs des régimes mais pour analyser les ressorts de ce capitalisme démocratique qui semble être devenu la norme, y compris à propos des pays qui sont capitalistes sans être démocratiques. La critique des sociétés démocratiques ne passe-t-elle pas par la comparaison avec les sociétés non-démocratiques afin d'en appréhender les vrais mécanismes ? Comme ce serait passionnant, par exemple, de comparer la Chine avec le Brésil ou l'Inde de ce point de vue. Cela expliquerait notamment un phénomène sur lequel nos amis néo-conservateurs refusent de réfléchir : comment un peuple aussi moderne, éduqué et informé que les Chinois (je parle au minimum de la classe moyenne) continue-t-il à soutenir le PCC (tout en le critiquant et parfois en le remettant en cause comme le montre le nombre énorme de mouvements sociaux qui y éclatent chaque année). Evidemment il y a l'hypothèse éculée de la manipulation. Mais n'y-a-t-il pas de manipulation dans nos sociétés démocratiques ? Et puis à qui fera-t-on croire, si ce n'est à des croyants, qu'il suffirait que le Saint-Esprit tombe sur la Chine pour qu'elle se convertisse ? Autre exemple de ce paradigme néo-conservateur : dans le dernier live de Mediapart sur Hong Kong, l'invitée nous explique que la révolte des jeunes Hongkongais est purement politique. A-t-on jamais vu dans l'histoire une révolte n'ayant aucune raison sociale, économique, symbolique ? Ce serait une totale nouveauté. Et précisément il serait peut-être enfin temps de parler de la crise sociale qui touche Hong Kong.

Bref j'appelle une nouvelle fois à ce que l'on fasse dans les colonnes de Mediapart à propos de la Chine ce que l'ont fait continument sur l'Occident : de vrais débats critiques et contradictoires.

LE CAS ARRET SUR IMAGE : PREMIÈRE PARTIE DE L'EMISSION

Quant à l'émission Arrêt sur image consacrée aux événements de Hong Kong, c'est une toute autre affaire. D'abord, pour ceux qui penseraient que ce que j'écris n'est dû qu'à mon ressentiment vis-à-vis du mépris des plateaux de télévision ou des rédactions à mon égard, je dois préciser que contrairement au journal Le Monde et à Mediapart où le point de vue anti-néo-conservateur est systématiquement ignoré, j'étais invité cette fois-ci par Arrêt sur image. La présence physique dans les studios était exigée, j'ai passé mon tour pour des raisons familiales. Ce fût un vrai sacrifice à l'amour paternel tant je trouve le site de Daniel Schneidermann souvent essentiel à la compréhension de ce monde.

Les deux invités, François Bougon et Michel Bonnin, sont d'éminents représentants du courant néo-conservateur qui, comme on vient de le voir, dominent la presse y compris de gauche. Le danger de ce genre d'émission qui rassemble deux personnes qui sont d'accord sur tout, est l'absence de débat et l'impression, désagréable, que l'on assiste à un exercice de propagande. Ce fût le cas malgré, et j'insiste sur ce point, l'acharnement des deux animateurs à poser des questions qui dérangent, en tout cas dans la première moitié de l'émission. Cette impression n'est pas seulement la mienne. Il suffit de lire la vingtaine de commentaires suscités par l'émission et qui, quasiment tous, considèrent que l'idéologie y a pris le pas sur toute autre considération.

Dans la première moitié d'émission, nous avons dû supporter une suite d'imprécisions, d'erreurs, de répétitions, d'hésitations, de confusions et d'omissions dues pour l'essentiel au fait que les deux protagonistes n'avaient finalement qu'une chose à défendre : les Hongkongais sont formidables car ils luttent pour la démocratie et sont dans notre camp. Nous n'en saurons pas plus. Ni sur la nature de cette démocratie, ni sur la situation sociale de l'ancienne colonie, ni sur son histoire, ni sur les fractures sociales et politiques à l'intérieur de cette société, ni sur les manipulations des uns et des autres. Défense et illustration de la liberté, saga d'une émancipation. Voici quelques exemples de cet exercice.

Pour Bonnin “ C'est comme si Berlin Ouest avait su que très rapidement il serait mangé par Berlin Est ”. Or, je ne crois pas que Berlin Ouest appartenait à l'Allemagne de l'Est. Aujourd'hui tout l'Occident, et j'insiste tout l'Occident y compris les néo-conservateurs (personnellement je n'ai pas d'avis sur la question) considère que Hong Kong appartient à la Chine. La situation n'a donc rien à voir avec celle de Berlin Ouest. Il ajoute “ c'est un choix de vie ”. Pourquoi alors une infime partie seulement des Hongkongais demande l'indépendance ? Pour les Berlinois pas de doute, ils voulaient être Allemands de l'Ouest, et les Hongkongais que veulent-ils être ?

Le même Bonnin (qui précise qu'il a passé 30 ans à Hong Kong) affirme que le principe “ un pays deux systèmes ” a été décidé par Deng Xiaoping. Ce principe (même s'il a été théorisé par la Chine car il devait servir à la réunification avec Taiwan) est une décision commune entre Pékin et les Britanniques, ceux-ci (et personne d'ailleurs) ne voulant entendre parler d'indépendance ou de maintien du statu quo. Un peu plus tard Bonnin revient sur le passé. Il nous assène la contre-vérité suivante : “Hong Kong est une colonie si on veut car Hong Kong n'existait pas avant ”. Or l'île était peuplée de quelques milliers d'habitants et était un territoire chinois. Hong Kong donc “ existait ”. De plus, Hong Kong ce n'est pas seulement une île mais aussi une presqu'île et des nouveaux territoires qui, eux, étaient encore plus peuplés et appartenaient tout autant à la Chine. Il s'agit bien d'une colonisation, à moins de reprendre les arguments… des colonisateurs (l'Algérie n'existait pas avant la France, on est en pleine série Au service de la France). Le même Bonnin nous explique que la “ colonie ” “ a été créée pour faire du commerce avec la Chine ” pour éviter les pots-de-vin réclamés par les mandarins chinois -déjà à l'époque les Chinois étaient bien méchants et s'opposaient au libre commerce. Il oublie de préciser, qu'au départ, la principale marchandise vendue (avec des pots-de-vin versés aux mandarins d'ailleurs) était l'opium, une bien sympathique marchandise. Mais évidemment rappeler ce “ détail ” serait remettre en cause l'héritage Britannique. Celui-ci est en effet présenté comme une merveille par Bonnin. Common law, Etat de droit, démocratie et aujourd'hui défense de la démocratie seraient pour ainsi dire des legs des Britanniques. Or, cela est historiquement faux. Les Britanniques n'ont jamais voulu démocratiser le territoire et jusque dans les années 1980, Hong Kong était bien une colonie de la couronne britannique et pour tout dire une espèce de dictature (molle certes avec un minimum de liberté d'expression mais une dictature quand même). C'est paradoxalement, la rétrocession qui a contraint les Britanniques à démocratiser… pour sauver l'honneur de la démocratie britannique tout en embêtant les Chinois qui, eux, ont accepté le compromis… pour pouvoir récupérer ensuite Taiwan en promettant à l'île le même traité. On ne peut que sourire lorsque Bonnin déclare : “ L'eau vient du continent c'est pourquoi les Britanniques ne pouvaient pas protéger Hong Kong ”, protéger ? Est-ce à dire la garder comme colonie ? Comme si le fait de manquer de ressources naturelles (Singapour est dans ce cas je crois) pouvait empêcher l'indépendance.

La question des rapports économiques entre le continent et l'ex-colonie est soulevé avec la même mauvaise foi. “ Hong Kong bénéficie des investissements chinois….éventuellement ” dit Bonnin ou encore “ Hong Kong a beaucoup aidé la Chine ”. En réalité les deux ont profité du statut ambigu de Hong Kong, c'est bien pour cela qu'il existe. Rappelons des choses simples : dans le capitalisme réel les investissements sont censés profiter au pays d'accueil ET créer des profits pour les investisseurs. Depuis les années 1980, les entreprises de Hong Kong ont beaucoup investi sur le continent mais pour gagner beaucoup d'argent. Délocalisation de toute l'industrie de l'ex-colonie pour payer moins cher matières premières, terrains, énergie et salaires, investissements dans l'immobilier et fantastiques chantiers rémunérateurs dans la construction et l'aménagement du territoire, exploitation de l'explosion du niveau de vie, etc. Les entreprises du continent ont aussi beaucoup investi à Hong Kong et l'ex-colonie est devenu un marché offshore pour la monnaie chinoise non entièrement convertible. Bref tout ce beau monde (je parle des élites économiques et politiques mais aussi la classe moyenne des deux territoires) a bien profité de l'accord bancal qui a présidé à la rétrocession.

Lors de cette première partie d'émission, Bougon s'est plus intéressé aux rapports de force entre le mouvement et Pékin. Pour lui, la cause est entendue. Du côté protestataire on a une unanimité. Bizarre, on a du mal à imaginer 2 millions de personnes (le chiffre de la plus grosse manifestation) unanimes. On se croirait dans un ex-pays de l'Est ou en Corée du Nord. Ces Hongkongais ne viennent-ils pas de classes sociales différentes ? En bon analyste il devrait dire au minimum que pour l'instant les mêmes objectifs rassemblent la plus grande partie des protestataires, mais à long terme ? Par exemple toutes les interviews de syndicalistes que j'ai pu lire révèlent que, derrière ces objectifs, se profilent déjà quelques conflits sociaux. Les riches, les pauvres, la classe moyenne partagent-ils le même “ choix de vie ” ? Les mêmes intérêts ?

De l'autre côté de la barrière, les soutiens de Pékin seraient payés, manipulés ou alors ce sont des touristes. (Bonnin se permet une jolie perle “ on sait qu'ils sont payés mais on n'a pas de preuve ”). On reste aussi pantois sur cette référence (Bougon) à des associations “ traditionnelles ” “ qui rassemblent des gens qui viennent d'une région particulière ” et “ qui distribuent du riz ” et… soutiennent Pékin. Bougon parle aussi de “ machine de propagande chinoise ”. Or celle-ci ne semble pas très efficace en dehors des frontières du continent puisque ce qui domine à l'extérieur de la Chine c'est plutôt la propagande anti-chinoise.

Pour finir, Bougon se lance dans quelques comparaisons pour le moins hasardeuses. Notamment entre Hong Kong et les Ouïgours (le rapport entre les deux n'est pas bien clair), entre les plus violents des manifestants et les Black block (je pense que ceux-ci seraient contents d'apprendre qu'ils soutiennent à Hong Kong ce qu'ils vilipendent en France : la démocratie représentative).

A la fin de cette première demi-heure on reste sur sa fin. On comprend bien que Hong Kong est de plus en plus intégré à la Chine, ce qui semble normal puisque c'est un territoire chinois mais on ne comprend pas bien pourquoi les Hongkongais ont à redire sur cette intégration puisqu'ils ne réclament pas l'indépendance. On ne s'étonne pas par contre qu'il y ait problème : un territoire fait partie d'un pays dirigé par un parti unique mais voudrait conserver un système différent. Difficile d'imaginer comment on pourrait avoir le beurre et l'argent du beurre. Au final, comme seules solutions, soit l'indépendance (mais Hong Kong perd tout en redevant un pays “ normal ” sans plus profiter du miracle chinois), soit la démocratisation du continent (mais à aucun moment le mouvement ne s'est intéressé à une démocratisation du continent). Ou alors, mais on ne peut soupçonner des néo-conservateurs d'une telle naïveté, les Hongkongais ont cru, sur parole, l'horrible PCC et sa promesse d'un pays, deux systèmes) qui par définition, est fourbe, cruel et menteur. Bref, dans cette première partie on a la désagréable impression de manquer totalement des éléments factuels et des analyses nécessaires pour comprendre quelque chose au dossier.

ARRET SUR IMAGE, DEUXIEME PARTIE : LES NEO-CONSERVATEURS SE LACHENT

A partir de 32 minutes d'émission, les animateurs semblent baisser les bras, épuisés par la tâche. Les énormités se sont alors succédées. La première concerne les Gilets jaunes. Comme le note fort justement Martine Bulard dans un récent article du Monde diplomatique, les manifestants sont bien jolis quand ils ne sont ni Gilets jaunes ni français. Bonnin ne prenant pas la peine de cacher son mépris des Gilets jaunes déclare “ La violence n'est pas violente, par rapport aux Gilets jaunes, ils n'ont jamais brulé une voiture, ils n'ont jamais pillé, quand ils sont entrés dans le LEGCO ils ont pris des bouteilles quand ils avaient soif sauf qu'ils ont laissé l'argent ”. “ Quand il y a eu des violences, quelques violences contre des policiers, jamais dans la rue ”. Ces propos sont faux, il y a bien eu des violences, des stations de métro pillées, des commissariats saccagés et nous les verrons, des journalistes battus et aussi des enfants de policiers humiliés, etc. De plus, ces violences visent des symboles qui sont considérés comme inviolables en France. Imaginons un seul instant que l'Assemblée nationale ait été attaquée et des commissariats pillés, combien de morts parmi les Gilets jaunes ? Le discours dominant sur la violence des policiers de l'ex-colonie ne peut pas cacher la réalité. Tant au niveau du nombre d'arrestations, de blessés, de personnes ayant perdu un œil ou une main, les policiers français ont été bien plus violents que leurs collègues de Hong Kong. C'est ce qu'évoque un article paru sur le blog de Pierre T Mediapart (À toi Français qui observe la révolte hongkongaise). Encore à propos des Gilets jaunes, j'ai beaucoup aimé le passage où les invités ont réagi à la petite vidéo du journal Global Time. On y voit le journal prendre pour exemple la fermeté avec laquelle Macron a réprimé les Gilets jaunes, démontrant en comparaison la modération hongkongaise. Toute le monde a ri et personne ne s'est ému que le président d'une démocratie, qui plus est occidental, soit considéré comme une référence en matière de répression par un journal soutenant une dictature, un comble ! Les démocrates feraient-ils mieux que les non-démocrates en la matière ?

Une deuxième série de propos scandaleux concerne le journaliste qui a été passé à tabac par la foule à l'aéroport de Hong Kong. Bougon (lui-même journaliste !!!!) déclare “ ce n'était pas vraiment un journaliste car il travaillait pour un journal du pouvoir ”. Mais que fait Reporters sans frontières ? Comment un journaliste peut-il décider qui mérite ou non une carte de presse. Si nous suivons Bougon, il serait donc légitime que les Gilets jaunes agressent des journalistes de BFM car ce ne sont pas vraiment de journalistes mais des agents du pouvoir. Avec des propos de ce genre la vie des journalistes du monde entier va tenir à un fil. Puis Bougon semble regretter le passage à tabac, non pas par compassion, mais parce que…..c'était une erreur stratégique. “ Une erreur stratégique de la part du mouvement d'opposition, ils s'en sont aperçus après, vous êtes dans une guerre d'image, une guerre de l'information et çà c'est désastreux ”. Bonnin renchérit “ En plus, ce qui est important c'est qu'il prenait des photos de près des manifestants et quand on lui a demandé il n'a pas dit je suis journaliste, il n'a pas sorti sa carte de presse ”. On le comprend : si travailler pour un journal du continent vous garantit la correction, mieux vaut être discret. Le même Bonin conclut : “ Le fait qu'il s'en soit finalement bien sorti (sic), c'est grâce à des députés du LEGCO pro-démocrates ”. Le paradoxe est que cette rhétorique renvoie aux propos habituels des autorités chinoises (mais aussi de beaucoup de pouvoirs en place quand il s'agit de justifier des violences contre les opposants.

Enfin, pour faire bonne mesure, les réponses à la question posée par Schneidermann sur l'éventuel financement du mouvement par les Etats-Unis vaut le détour. Alors que l'on est sûr (“ sans avoir de preuves ”, dixit Bonnin) que les pro-Pékin sont financés par le régime, par contre les Etats-Unis n'y sont pour rien. Evidemment leur argumentation commence par des sarcasmes : comment pourrait-il financer un mouvement d'une telle ampleur ? Les Américains ont vraiment beaucoup d'argent, ha, ha, ha. Or, d'une part, personne (en dehors peut-être du gouvernement chinois) ne suggère que les Américains ont déclenché le mouvement et, d'autre part, le gouvernement américain a vraiment beaucoup d'argent puisque qu'il se permet de lancer régulièrement des guerres à droite et à gauche qui, à mon humble avis, leur coûte un bras ? Ce que l'on sait de manière certaine est que la National Endowment for Democracy (une fondation qui est un des fers de lance de la propagande néo-conservatrice, et qui a beaucoup d'argent) finance des associations de Hong Kong et notamment leCivil Human Rights Front qui a organisé les manifestations de masse.Par conséquent et pour paraphraser Bonnin, “ on sait qu'ils paient et on n'a une preuve ”. Mais d'après Bonnin rien d'étonnant : “ La NED défend ceux qui défendent la démocratie, c'est bien normal ” Dans ce cas pourquoi critiquer la Chine ? “ La Chine défend et finance ceux qui défendent la Chine, c'est bien normal ”. On peut ajouter que, depuis la Guerre froide au moins, les Etats-Unis (mais ce ne sont pas les seuls ont une longue tradition de financements d'officines destinés à défendre ses intérêts (rappelons-nous la scission de la CGT-FO), ce qui est sans doute bien normal. Et aussi trouver bien normal que des néo-conservateurs comme Bonnin défendent une organisation qui défend le néo-conservatisme.

ÇA SENT LA GUERRE FROIDE

Nous vivons donc le retour à une espèce de guerre froide où l'on doit choisir son camp. Pour ma part, à la fois comme chercheur et citoyen je me refuse à ce choix. Comme chercheur, parce que le principe des sciences sociales repose sur la comparaison, la mise en perspective, l'hypothèse et le refus des a priori. En tant que citoyen, car voici quelques décades, les meilleures analyses des deux grandes puissances étaient le fait de gens qui tenaient les deux bouts de la critique (je pense notamment à Socialisme ou Barbarie). Rappelons-nous aussi la clairvoyance des auteurs de Revol. Cul. dans la Chine pop. qui, pourtant radicalement anti-Occident, étaient quasiment les seuls à dénoncer ce qui se passait en Chine maoïste. En se consacrant à une analyse critique des deux Grands, les uns et les autres ont modestement compensé l'errance de beaucoup d'intellectuels dont certains, furieusement maoïstes, sont aujourd'hui furieusement néo-conservateurs.

Cher Edwy, Cher Daniel, ce n'est plus vraiment un défi pour Mediapart ou Arrêt sur Image de porter un regard critique sur Macron ou la Commission européenne. Par contre, c'est un sujet comme la Chine, où la médiocrité médiatique est maximum que l'on pourrait juger aujourd'hui la capacité de vos contre-médias à maintenir un regard critique qui est leur raison d'être. A quand un vrai débat sur la Chine et sa représentation médiatique ?

 

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