Charlie: et si on se réveillait?

Le procès des complices des tueurs de Charlie Hebdo commence .L'hebdomadaire a choisi ce moment pour republier les caricatures de Mahomet et nous reposer la même question qu'au lendemain du massacre de sa rédaction. En même temps il affirme que les assassins n'ont pas gagné.

Le procès des complices des tueurs de Charlie Hebdo commence .L'hebdomadaire a choisi ce moment pour republier les caricatures de Mahomet et nous reposer la même question qu'au lendemain du massacre de sa rédaction. En même temps il affirme que les assassins n'ont pas gagné, que le droit de critiquer les religions, de blasphémer, d'user de sa liberté d'expression dans le cadre de nos lois, fonde notre possibilité de vivre ensemble.

Je suis consterné, face à l'innommable des assassinats de journalistes, de dessinateurs, de caricaturistes, que la presse ne soit pas unanime. La censure, le délit de blasphème, l'interdiction de critiquer les religions au nom d'une vérité immanente font partie des piliers de la droite. Une partie de la gauche se retrouve sur ce terrain par un renversement de valeur. Sommes nous prêts à nous coucher?

Les déclarations d'Olivier Todd, de Virginie Despentes, d'Edwy Plénel , de Tariq Ramadan et bien d'autres, après les attentats de Charlie montrent que la démocratie leur pèse, qu'ils applaudiraient à des lois anti blasphème, qu'ils ont abandonné une valeur fondatrice de la gauche, qu'ils se trouvent aux côtés des monarchies religieuses du Moyen Orient pour condamner Charlie Hebdo.

Ce procès est historique car c'est la première fois en France, qu'une rédaction est assassinée pour ses positions sur une religion. Dans d'autres pays la chasse aux journalistes récalcitrants est fréquente et la presse française proteste, s'indigne, dénonce les acteurs  et les commanditaires de ces actes odieux.  Mais dans le cas de Charlie Hebdo la confusion est entretenue entre le soutien aux victimes des attentats et l'accord avec le contenu du journal.

Depuis cinq ans la litanie des prises de positions scandaleuses s'allonge. La palme de l'obscénité revient sans doute à Virginie Despentes qui, le 17 janvier 2015 dans les Inrocks écrivait: "J'ai aimé aussi ceux-là qui ont fait lever leurs victimes en leur demandant de décliner leur identité  avant de viser au visage...Je les ai aimés... jusque dans leur acte héroïque...Il y a eu deux jours comme ça de choc tellement intense que j'ai plané dans un amour de tous- dans un rayon puissant". Ses délires ne furent pas les seuls. Emmanuel Todd pouvait écrire le lendemain de la manifestation du 11 Janvier "des millions de français se sont précipités dans les rues pour définir comme besoin prioritaire de cracher sur la religion des plus faibles". Edwy Plénel s'autorisait à dire "Le sujet est délicat" et "La haine ne saurait avoir l'excuse de l'humour". Les victimes plutôt que leurs assassins devenaient les porteurs de haine. En renversant les rôles il amnistiait les fanatiques islamistes. Il poussa la calomnie jusqu'à prétendre que Charlie Hebdo appelait à 'la guerre contre les musulmans", amalgamant tous les musulmans avec les fanatiques de l'Etat Islamique et d'Al Qaïda. Plus tard, lorsque lui même fut caricaturé par Coco, il compara la "Une" de Charlie Hebdo à l'affiche Rouge, celle que les nazis placardèrent sur les murs de la France occupée avec les photos des résistants du groupe Manouchian. Comparer la couverture de Charlie à une feuille nazie c'était donner un blanc-seing à tous les assassins potentiels qui rêvent de gagner le paradis aux 72 vierges. Ce sommet d'ignominie motiva ma démission de l'association "des amis de Médiapart" Cf ICI.

Alors que la nouvelle rédaction de Charlie Hebdo, celle qui a pris la suite de Cabu, Bernard Maris et les autres, travaille dans un bunker, protégée jour et nuit par des gardes armés, se déplaçant avec des gardes du corps, Médiapart n'a pas un mot de soutien, pas un mot de rétractation sur ses déclarations passées, pas une invitation, pas une tribune commune. Au contraire si un fait le dérange (l'affaire Milla) il est occulté. Les campagnes qu'il mène sont sur "l'islamophobie", "la "cancel culture", la racialisation. Le journal vient de publier quatre articles sur la tuerie, du factuel neutre, mais aucune position, aucun avis sur le sens de ce procès historique cinq ans après.

Le critère retenu pour trouver des excuses aux tueurs de Charlie, est qu'une partie des musulmans ont été blessés dans leurs convictions . Quoi de plus insaisissable que des sentiments? Ils sont personnels. Ce qui choque l'un est indifférent pour l'autre. Si des religieux sont choqués par une critique de leur religion, des athées sont choqués par certains dogmes. Pour autant doit-on interdire leurs pratiques? Proscrire toute vision du monde qui ne voit aucun dieu dans le ciel? La laïcité donne le cadre dans lequel ces différentes opinions peuvent cohabiter et s'entendre.

"Les bourreaux de jadis se présentent comme des victimes : ce n’est plus un Livre sacré, ni Dieu qu’on prétend offensé, mais la sensibilité des croyants. On entre dans un schéma victimaire de subjectivation. Est incriminé non plus ce que je juge contraire à la vérité, mais ce qui me choque subjectivement, ce qui me blesse ou plutôt – car il s’agit d’une figure de style – : ce qui blesse mes sentiments." (Catherine kintzler )

Trop enfoncés dans le déni, aveugles à ce qu'ils ont devant les yeux, sourds aux faits, ceux qui se taisent participent des visées totalitaires des fanatiques qui ne rèvent que de dictatures religieuses. Une façon claire de s'associer à cet acte de résistance qu'est la republication par CH des caricatures de Mahomet serait que de nombreux journaux, comme Marianne, fassent de même, non par accord pour le contenu de Charlie Hebdo mais pour prouver que les médias sont présents quand la liberté d'expression est menacée. C'est à chacun de réaffirmer "Je suis Charlie".

 

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