Médiapart-Charlie Hebdo: comment sortir de l'impasse?

Vous m' invitez à revoir ce que vous avez dit après la tempête provoquée par les plaintes pour viol contre Tariq Ramadan et la caricature d'Edwy Plénel en Une de Charlie Hebdo. C'est avec le désir de ne pas être injuste à votre égard que j'ai regardé attentivement le "live" dans lequel vous vous expliquez.

Cher François

Merci de votre réponse, en commentaire à mon billet précédent "Pourquoi je quitte la société des amis de Médiapart", même si j'aurais aimé qu'elle présente une idée d'ensemble plutôt qu'une liste d'articles qu'il faudrait reprendre un à un pour en dégager ce qui est à l'origine de mon désaccord. Vous trouverez sur mon blog les différents billets que j'ai écrits sur ce sujet depuis plusieurs années.

Vous m' invitez à revoir ce que vous avez dit après la tempête provoquée par les plaintes pour viol contre Tariq Ramadan et la caricature d'Edwy Plénel en Une de Charlie Hebdo. C'est avec le désir de ne pas être injuste à votre égard que j'ai regardé attentivement le "live" dans lequel vous vous expliquez.

Les propos d' Edwy Plénel sur Charlie Hebdo sont gravissimes. Ils expriment, à travers leur violence, une incompréhension de ce que représente Charlie après les attentats de Janvier 2015 et la situation de ses journalistes depuis trois ans. Comparer la couverture de Charlie à une feuille nazie c'est donner un blanc-seing à tous les assassins potentiels qui rêvent de gagner le paradis aux 72 vierges. Un personnage médiatique, un journaliste influent se doit de mesurer ses paroles, surtout quand elles mettent en danger des hommes et des femmes marqués à vie par les drames récents.

Cet épisode n'intervient pas dans un ciel serein, depuis des années des nuées annonçaient l'orage. La déclaration assassine d'Edwy Plénel couronne des prises de positions antérieures hostiles au droit au blasphème. Que déclare-t-il quinze jours après l'assassinat de la rédaction de Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015?:  "On ne doit pas considérer que notre espace public doit avoir comme norme de caricaturer l’autre." (Entretien avec Yann Barthès sur Canal +) ou, "L'humour ne peut avoir l'excuse de la haine". Position qui dénature le droit au blasphème et qui apparait dans le contexte comme un désaveu de la publication des caricatures de Mahomet par le journal satirique. C'est le type d'argument utilisé pour ne pas se montrer solidaire de femmes violées, sous prétexte de la longueur de leur jupe. Dans le "live"d'explication vous avez des déclarations claires: "On est tous Charlie" (F. Arfi), "Nous défendons avec Charlie Hebdo le droit au blasphème, le droit de moquer, de caricaturer des religions, des croyances..." (E.Plénel). Elles ne correspondent pas à celles exprimées au lendemain des attentats de 2015 ni à l'article de J.Confraveux du 7 janvier 2018 "Où est Charlie" qui montre peu d'enthousiasme pour ceux qui se disent "Charlie". Ce double langage m'oblige à vous posez la question : qu'elle est votre vérité?

Le massacre de la rédaction de l'hebdomadaire est un événement majeur, historique. Médiapart, pour le troisième anniversaire, ne publie aucun hommage aux victimes ni ne manifeste sa solidarité aux journalistes menacés . En le faisant, il aurait manifesté un sens des priorités politiques qui lui a fait défaut.

Jade Lindgaard met le doigt sur la nécessité de "trouver la juste distance entre la froideur de l'analyse et la compréhension d'un moment affectif, sensible d'une société". C'est tout à fait juste. Mais quand E.Plénel exprime son affectivité, il se centre sur sa personne blessée.

Fabrice Arfi , fort justement , met l'accent sur la "temporalité" des propos tenus. Il y a des sujets dont on ne discute pas au bord des tombes des journalistes assassinés. Quoi que l'on puisse dire à ce moment cela apparaitra comme un désaveu de l'activité des victimes. La maladresse n'est pas que temporelle puisqu'elle est un dérapage d' une ligne ardemment défendue.

Le thème central des mobilisations auquelles Plénel/Médiapart participera fut "L'islamophobie" aux côtés d'une organisation raciste qu'est le Parti des Indigènes de la République (PIR). Ainsi le bilan est lourd: pas une manifestation de solidarité avec Charlie Hebdo pas une tribune partagée avec leurs journalistes, par contre Médiapart se retrouve à une même tribune avec leur pire ennemi.

François, il y a une chose que vous semblez ne pas prendre en compte. C'est le rôle central d'Edwy Plénel dans la vision de la grande majorité des lecteurs, auditeurs et des téléspectateurs. Médiapart c'est Plénel et Plénel c'est Médiapart. Vous pouvez le regretter et moi aussi, mais c'est une réalité qui rentre dans l'appréciation des déclarations des uns et des autres. Cela est dû à son long passé de journaliste, à ses responsabilités à la tête du journal "Le Monde", au fait d'être la figure la plus médiatisée des fondateurs de Médiapart, à ses qualités multiples. Chacune de ses prises de position est estampillée Médiapart. Or il intervient plus comme idéologue que comme journaliste. Ses succès comme ses erreurs sont imputées au journal. L'actualité est vue à Médiapart avec ses lunettes (voir les articles de Mathieu Magnaudeix ICI, ICI et sur le directeur de l'IUT de Saint-Denis , Samuel Mayol). Ses déclarations médiatisées sont d'un plus grand poids que des analyses plus fines produites dans le journal. Les nuances ne peuvent s'apprécier que par rapport à un cap défini par lui. Sa déclaration à la télévision, disant qu'il n'a aucune divergence avec Tariq Ramadan pèse plus que les cinq articles de Mathieu Magnaudeix. Parler de "dérives individuelles" à propos des attentats et de "conflits lointains" sur la situation au Moyen Orient en août 2014 ("Pour les musulmans" p.102) montre qu'il comprend mal ce qui se déroule en France et dans le monde.

Imputer à une forme de complot la situation de Médiapart après les plaintes pour viol déposées contre Tariq Ramadan c'est ne pas prendre en compte que, depuis des années, Médiapart est dans la proximité du courant politique des Frères musulmans. La mise en examen du prêcheur charismatique rejaillit sur ses proches mais également sur tous ceux qui publiquement n'ont pas pris leur distance vis-à-vis de ses idées. Edgar Morin en choisissant Tariq Ramadan comme interlocuteur privilégié est touché comme Edwy Plénel/Médiapart. Son directeur; est devenu la figure de proue d'un journal complaisant envers l'islamisme.

En mettant l'accent sur ce qui nous différencie, religion, origine, sexe... et non sur ce qui nous rapproche , la république, la laïcité, l'égalité des hommes et des femmes, la liberté d'expression, une partie de la gauche a perdu ses valeurs englobantes. Jacques Julliard dans l'édito de Marianne de la semaine dernière le dit en citant Mark Lilla, célèbre universitaire de gauche américain. : "Le combat universaliste de la gauche s'est abimé dans la politique des identités 'Chaque progrès de la conscience identitaire de la gauche s'est traduit par un recul de la conscience politique de la gauche' Et d'ajouter qu'il ne saurait y avoir de politique de gauche sans le sentiment d'un nous citoyen". Il y voit "l'explication majeure de l'effondrement actuel de la gauche française. Le sectarisme voilà l'ennemi!".

Je ne doute pas qu'Edwy Plénel se soit rendu compte de l'énorme erreur commise, mais ses regrets ne sont pas à la hauteur des dégats provoqués ni de la situation. Il m'apparaîtrait fondamental qu'une initiative soit prise par Médiapart en direction de la rédaction de Charlie Hebdo : une déclaration publique, peut-être sous la forme d'une lettre ouverte, reconnaissant le tragique dérapage et affirmant, au-delà des divergences politiques et culturelles, que Médiapart est solidaire de leur combat pour défendre la liberté d'expression et le droit au blasphème.

 

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