Où en est la grève chez les travailleur·euse·s du numérique?

Le rapport de force qui nous est imposé par le gouvernement et le patronat nous oblige à nous questionner. Comment étendre la grève ? Pourquoi si 60% de la population soutien le mouvement de lutte contre la réforme, ces mêmes personnes ne font pas le choix de la grève ? Le secteur du numérique, dont il sera question ici, offre des éléments de réflexions et quelques pistes pour alimenter le débat.

Où en est la grève chez les travailleur.euse.s du numérique ?

Le mouvement social contre les retraites entre dans une période charnière, après la séquence du 9 au 11 janvier qui a réussi à mobiliser largement, l’appel à trois nouvelles journées de grève de l’intersyndicale témoigne de la détermination des grévistes et des organisations qui les soutiennent. L’étape périlleuse des fêtes est passée tout en maintenant la pression sur l’exécutif. La grève reconductible à la SNCF et à la RATP qui entame son 44ème jour, une durée historique, en a été la principale artisane. La détermination des collectifs locaux, composés de grévistes, syndiqués ou non, de militants de divers horizons, mais aussi de gilets jaunes, a en outre constitué un atout important.

Les pratiques spontanées, inclusives et radicalement démocratiques qui irriguent le mouvement social depuis plus d’un an, ouvrent des perspectives unitaires nouvelles qui semblaient manquer aux luttes de la dernière décennie. Les réseaux constitués et l’état d’esprit insufflé pendant cette année de lutte, aujourd’hui renforcés par les AG interpro et les comités de grève, facilitent les liens entre les luttes et les professions. Les transports restent ainsi très perturbés pendant que des centaines d’actions se déroulent chaque semaine à travers le territoire, soutenus par une large majorité de la population. En témoigne notamment la mobilisation importante du 28 décembre : jamais une date interprofessionnelle n’avait été aussi suivie à cette période de l’année.

Mais malgré cette dynamique forte intéressante, les coups portés n’ont pas fait céder le gouvernement. Le recul de l’âge pivot ressemble plus à un pied de nez qu’à une réalité ; le cœur du projet, à savoir son système par point, n’a pas bougé d’un iota et l’accord trouvé avec la CFDT ne trompe personne et certainement pas les grévistes. Le patronat reste quant à lui discret et encaisse les pertes - difficiles à chiffrer - sans trop broncher, osant même dire qu’il n’a finalement rien à voir avec la réforme des retraites[1]. Au-delà l’engouement général et des acquis réels - ne serait-ce qu’au regard de la dynamique enclenchée dans de multiples lieux - débattre de ce qui pèche aujourd’hui n’est pas inutile, bien au contraire. Plus précisément, la remarquable détermination des cheminots et des agents RATP n’a pour l’instant pas entraîné d’autres pans du salariat que ceux ayant des habitudes de lutte ou une réelle implantation syndicale.

Certes le mouvement ne se limite pas aux transports. Mais les énergéticiens-gaziers, les salariés de l’éducation nationale, de la santé ou du spectacle, les dockers ou la pétrochimie, pour ne citer que les plus importants, ne permet pas encore de faire reculer la classe d’en face. L’élargissement du mouvement dans les raffineries, où la fédération CGT Chimie annonce des arrêts d’expédition jusqu’au 16 janvier sur les 8 sites français, va probablement accentuer la pression. Cependant, sans une implication plus large du salariat, la possibilité que cela ne suffise pas pour mettre à terre le gouvernement ne peut être laissé de côté. Celui-ci applique une stratégie sans concession, conservant le soutien d’une bourgeoisie qui veut ses réformes et semble disposée à accepter une baisse de l’activité économique tant qu’elle reste circonscrite.

Cette semaine doit donc être celle de l’extension du mouvement. Aussi héroïques soient-ils, les cheminots et les agents RATP ne pourront pas tenir éternellement. Et ce n’est pas la solidarité via les caisses de grèves - importante mais dont le soutien financier réel ne bénéficie qu’à une minorité de grévistes - qui  changera la donne. C’est aussi ce que soulignait très justement Christian Mahieux, syndicaliste à SUD-Rail, dans un article traitant du rôle des caisses de grèves : « Car c’est cela que nous devons combattre, qu’il y en ait mille ou pas : les raisons de ne pas faire grève. Si le soutien financier est pensé comme une dispense de faire grève, alors nous ne construirons pas un puissant mouvement social »[2].

Laurent Brun, secrétaire général de la fédération CGT des Cheminots, expliquait récemment que le socle fort que constituaient l’énergie, les transports et la pétrochimie, n’infligerait pas des pertes suffisantes à la classe d’en face[3]. Et Brun de rappeler notamment la centralité du secteur bancaire, de la grande distribution ou de la pharmaceutique dans l’économie française d’aujourd’hui. La faiblesse de l’apport de ces secteurs aux luttes actuelles est un point faible que les cheminot.e.s ont déjà eu l’occasion d’expérimenter. Lors de la réforme du ferroviaire, l’intransigeance violente et « le rapport de force pur » ont été la ligne adoptée par le gouvernement tout au long du conflit.  Seule une entrée conséquente dans la grève des secteurs privés qui sont à la base de l’accumulation de capital par la bourgeoisie française pourrait exercer un niveau de pression à la hauteur du rapport de force qui nous est imposé.

Evidemment, un sursaut massif et inattendu qui mènerait des millions de personnes dans la rue, ou encore une entrée en scène large des lycéens et des étudiants dans le mouvement ne sont jamais à exclure. Mais sans vouloir tomber dans l’excès de pessimisme, le volontarisme a rarement suffit. Il nous faut « regarder en face les difficultés du mouvement pour gagner » comme le titrait récemment une analyse de militants du NPA[4], et ce quel que soit l’issue de la lutte en cours. Pourquoi, malgré un soutien massif dans la population, des millions de salarié.e.s du privé ne se mettent-ils pas en grève ? S’il est difficile de donner des réponses univoques en fonction des secteurs et des activités, nous nous pencherons ici sur la branche des services numériques pour essayer d’en tirer quelques éléments de réponse.     

Le numérique : un laboratoire du néolibéralisme

Le secteur numérique regroupe actuellement près de 700.000 salarié.e.s[5], dont plus de la moitié sont affiliées à la convention collective BETIC, un chiffre auquel s’ajoute des dizaines de milliers d’indépendant.e.s. Ils travaillent, entre autres, comme développeur.euse.s, ingénieurs web, consultant.e.s numériques, adminstrateur.trice.s système, technicien.ne.s informatiques et télécom[6]. A peu près la moitié d’entre eux travaillent dans entreprises dans des entreprises de plus 50 salarié.e.s, l’autre moitié étant en grande partie dans des TPE[7]. En bref, cela regroupe tous les corps de métiers participant à la digitalisation croissante de l’économie. Derrière la rhétorique de la société du tout-numérique et le fantasme de la start-up nation, ce sont bien des centaines de milliers de personnes qui permettent aux machines et aux programmes des entreprises privées, mais aussi du public, de fonctionner. Il s’agit donc aujourd’hui d’un secteur fondamental à la bonne marche de l’économie dans son ensemble, comme en attestent d’ailleurs les budgets croissants alloués à la sécurité informatique dans la plupart des entreprises[8].

La frange salariée du secteur se caractérise par un taux élevé de CDI - environ 88% - et de diplômés Bac +4/+5 - environ 82% -, par une forte présence dans les grandes agglomérations et une sous-représentation des femmes, qui composent seulement 33% des travailleur.euse.s[9]. Autre point marquant, le renouvellement constant des effectifs : on calcule en moyenne environ 30% de rotation annuelle pour beaucoup d’entreprises et un âge moyen plus bas qu’ailleurs. Cette mobilité se conjugue à un éclatement important des collectifs de travail. Beaucoup de salarié.e.s (allant jusqu’à 90% des effectifs en prestation) sont affecté.e.s à des missions de plus ou moins longue durée chez un client. Ces clients, qu’on appelle aussi donneurs d’ordres, viennent de quasiment tous les secteurs d’activité. De la BNP Paribas à la SNCF en passant par Peugeot ou ENGIE, la stratégie mise en place par le patronat a été celle de l’externalisation croissante des activités numériques alors même que leur rôle ne cessait de prendre de l’ampleur.

Le modèle économique prépondérant dans le secteur est celui d’une pressurisation des effectifs et des cadences de travail, visant à dégager des marges sur les contrats avec les clients. Les deux grandes modalités sont, d’une part, le travail en régie - un ou des salarié.e.s sont intégré.e.s dans un service de l’entreprise cliente, sous l’autorité directe de cette dernière, avec donc une obligation de moyens pour réaliser pleinement le service demandé - et d’autre part le travail en forfait, où la société de service informatique est maître d’œuvre et doit réaliser le projet selon un cahier des charges, un budget et un calendrier. Elle a alors une obligation de résultats. Les rotations d’effectif constantes pour abaisser la masse salariale en engageant des jeunes travailleur.euse.s, la mise en concurrence permanente des entreprises numériques et des indépendants, la limitation des salarié.e.s affecté.e.s à une mission ou un projet, les délais serrés imposés, un management des indicateurs sont autant de pratiques, centrales, pour permettre à ces entreprises de faire du profit. En termes marxistes, c’est ainsi que s’effectue le surtravail qui permet aux capitalistes propriétaires de ces entreprises de dégager une plus-value[10].

Ce modèle se traduit notamment par des conditions de travail où le temps réel passé au boulot est souvent sans communes mesures avec ceux énoncés dans le contrat de travail, le temps de repos n’est pas toujours respecté et la séparation entre vie privée et vie professionnelle se complexifie, d’autant plus avec l’importance prise aujourd’hui par les échanges numériques dans les relations de travail[11]. La situation en clientèle est aussi problématique en soi : à qui s’adresser en cas de pressions ? A quoi les salarié.e.s ont-ils réellement droit ? A qui doivent-ils s’adresser pour l’avoir ? Par exemple, le remboursement des frais de déplacements ou l’accès à la restauration collective sont ainsi souvent dans des zones grises.

L’objectif n’est pas ici de faire l’inventaire des problématiques de travail du secteur, auxquelles s’ajoutent d’ailleurs toutes celles qu’on retrouve partout dans le privé (pratiques disciplinaires vis-à-vis des formes de résistances qui se mettent en place, chantage à la délocalisation[12] ou encore individualisation dans le rapport au travail). Il s’agit plutôt de comprendre pourquoi les mobilisations collectives dans des cadres interprofessionnels y sont faibles - et le sont-elles vraiment ? -  alors que, de toute évidence, les raisons de le faire ne manquent pas.

Certes les salaires sont plus élevés que dans d’autres secteurs[13], et les besoins de recrutement constant des entreprises offrent des issues de secours aux salarié.e.s disposant des compétences requises et souhaitant changer d’air. Par ailleurs, beaucoup de techos apprécient leur métier, et il ne s’agit pas là de dresser un tableau plus noir qu’il ne l’est en réalité. Mais c’est loin d’être le cas de toutes et tous, en particulier quand les technologies évoluent vite et que la formation, ou plus souvent l’auto-formation, va principalement reposer sur les épaules du travailleur.euse. A lui ou elle, donc, de prouver sa capacité à rester productif dans un environnement concurrentiel.

Certes aussi, des débrayages, des grèves, des pétitions, des batailles juridiques, aboutissant en partie sur des victoires, existent hors des périodes de mobilisation interprofessionnelle. Impulsés au niveau d’une entreprise ou d’un site, ils portent sur des augmentations de salaire ou sur l’octroi de primes, sur le respect du temps de travail et de repos, sur les modalités des astreintes, sur les frais de déplacement ou de restauration, et plus généralement sur les conditions de travail. Mais ils restent cloisonnés et ponctuels, pour ne pas dire rares, avec pour première conséquence une convention collective offrant souvent peu d’avantages en comparaison de celles qui couvrent les salarié.e.s des entreprises clientes où sont justement amenés à travailler les prestataires du numérique. C’est le cas par exemple des nombreux prestataires travaillant pour la SNCF.

De fait, le syndicalisme y dispose d’un ancrage bien moins important que dans la plupart des métiers de l’industrie, du transport ou dans la fonction publique, mais dans des proportions équivalentes à la plupart des autres activités du tertiaire[14]. Une estimation de branche se situerait dans une fourchette de 3 à 4% de travailleur.euse.s syndiqué.e.s, contre 8,7% en moyenne dans le privé et plus de 10% si l’on inclut la fonction publique, des proportions qui montent à 18% pour le secteur des transports aux avant-postes de la mobilisation actuelle. Ce faible taux de syndiqué.e.s s’explique notamment par l’organisation du travail décrite brièvement ci-dessus[15], qui amoindrit les contacts entre collègues et les espaces pour s’organiser. On pourra aussi trouver des raisons historiques à cet état de fait. Le secteur des services numériques s’est développé fortement et crescendo à partir des années 1970, une époque où les classes dominantes avaient déjà pris acte des grandes mobilisations de la décennie précédente et commençaient à réorganiser et à repenser systématiquement la production pour tuer dans l’œuf les possibilités de l’action collective[16].  Le recours à l’usage de prestataires, avec ses limites, affaiblit les fractions du salariat mieux organisées et plus revendicatives. Car la prise en charge d’une partie du processus de production échappe aux capacités d’action de ces dernières.

Et pourtant ces travailleur.euse.s, bien qu’étant une fraction relativement stable et protégée du salariat, n’échappent pas à la pression sur la productivité. Celle-ci est intrinsèquement liée à l’accumulation de capital qui amène avec elle son lot de souffrances professionnelles et de dégradation des conditions de travail. Ils symbolisent, du moins dans l’une de ces facettes, ces travailleur.euse.s du privé que les acteurs de la mobilisation sociale actuelle appellent de leurs vœux à les rejoindre. Et en effet, un mouvement d’ampleur entraînerait certainement des dysfonctionnements majeurs dans la production d’autres secteurs économiques et aurait un poids non-négligeable dans le rapport de force avec le gouvernement et le patronat.    

Les travailleur.euse.s du numérique dans le mouvement contre la réforme des retraites

A l’heure où cet article est écrit, les organisations syndicales de la branche opposées à la réforme – CGC-FIECI, FO-FEC, CGT-FSE et Solidaires Informatiques- n’ont pas baissé les armes, elles appellent toutes à continuer la mobilisation ce 14 janvier et à se mettre en grève jusqu’au 16. Les raisons ne manquent pas, y compris pour une population salariée à majorité de cadres qui, contrairement aux lieux communs de la propagande gouvernementale sur les régimes spéciaux, seront tout aussi impactés que le reste du salariat[17].

Depuis le 5 décembre, ces organisations syndicales ont donc systématiquement appelé à la grève et à la manifestation lors des journées de mobilisation à l’initiative de l’intersyndicale. Les équipes syndicales dans les entreprises, tout du moins pour la CGT, ont distribué régulièrement des tracts de décryptage de la réforme sur les lieux de travail et communiqué avec leurs collègues via les outils numériques internes - quand les syndicats ont obtenu ce droit ce qui est loin d’être le cas partout- et externes, tels les réseaux sociaux ou les listes mails dont ils disposent. Une partie d’entre elles ont organisé des Assemblées Générales sur les lieux de travail les jours de mobilisation, et plus marginalement, des conférences téléphoniques interagence ouvertes à tous les salarié.e.s.

Si les retours ne sont pas si mauvais et font état d’un soutien réel chez une partie des collègues, les taux de grévistes lors des journées interprofessionnelles restent très faibles, allant souvent de 1% jusqu’à 3 ou 4% des salarié.e.s grévistes dans les meilleurs cas[18]. Les AG rassemblent peu de salarié.e.s et peinent donc à être ce catalyseur qui donne de la vitalité à toutes actions collectives. Toutefois, elles existent et se déclarent même de manière spontanée, comme ce fut le cas dès le 5 décembre à CGI, entreprise de services numériques rassemblant près de 11.000 salarié.e.s en France. Des velléités qu’on retrouve aussi chez des salarié.e.s travaillant dans de petites structures et qui, parfois seul.e.s, se mettent en grève. Loin d’être massif, le mouvement trouve a minima un écho réel chez les travailleur.euse.s du numérique.

C’est ce qu’on observe aussi parallèlement au front syndical. Une pétition en ligne parue quelques jours après le début du mouvement, « à l’initiative d’un collectif de plus d’une centaine d’actrices et d’acteurs du numérique », appelant à se joindre à la mobilisation, a déjà récolté plus de 1800 signatures[19]. On y trouve des salarié.e.s de petites et grandes entreprises ainsi que des indépendant.e.s, auxquels se sont joints des syndicats de la CGT, Solidaires et la CNT. En s’appuyant sur des outils numériques tels que Discord, Twitter ou Mastodon, le collectif s’organise, échange, se rencontre. Des AG, ou au moins des départs collectifs en manif, ont été organisés dans la plupart des grandes villes françaises depuis la mi-décembre. Des méthodes d’organisation qui fleurissent depuis l’avènement de l’Internet de masse et nous invitent à repenser le lien entre organisation et coordination.

A l’évidence, la possibilité de mobiliser le secteur est donc bien là. Si l’action syndicale peut toujours s’améliorer, tant sur le terrain qu’à une échelle coordonnée plus vaste, aux vues de la faiblesse numérique des effectifs militants, en insistant sur cet aspect on ne trouvera qu’une partie des réponses. C’est donc plutôt sur les aspects structurels propres à l’organisation du travail et à l’état du rapport de force dans le secteur numérique qu’il nous semble important de mettre la focale.

Un salariat fragmenté et des outils de mobilisation inopérants

Disons-le d’emblée, la population travaillant dans le numérique (caractérisée par des revenus et des diplômes plus élevés que la moyenne nationale, une surreprésentation des cadres, le sentiment d’exercer un métier en expansion ou encore une présence plus importante dans les moyennes et grandes agglomérations) coche un certain nombre de cases typiques de l’électorat qui a voté Macron au premier tour des élections présidentielles de 2017[20].

Ensuite, contrairement à l’équilibre à l’échelle nationale[21], les organisations syndicales de la CFDT et de la CFTC, en faveur du système par point, sont presque majoritaires au sein de la branche. Avec respectivement 35,17% et 13,40% des suffrages durant le cycle électoral 2013-2017, elles font quasiment jeu égal avec les organisations opposées à la réforme[22]. La fédération CFDT-F3C, en particulier, dont la branche est l’une des places fortes, a suivi à l’identique la ligne confédérale : un appel à une journée de mobilisation le 17 décembre contre l’âge pivot mais, sur le fond, point de désaccord : « le rapport Delevoye donne tous les outils pour bâtir […] un système de retraite juste, solidaire et universel »[23]. 

Ces deux éléments posent avec plus d’acuité et d’amplitude une réalité que l’on retrouve ailleurs dans le privé. D’une part, la politique menée par Macron dispose bien d’une base sociale, convaincue que ces réformes vont dans le bon sens et répondent à leurs intérêts. Il s’agit d’une base composée de salarié.e.s et d’indépendants qui ont une influence certaine, bien qu’inégales selon les métiers, au sein des collectifs de travail et que les discours volontaristes ont bien peu de chance d’atténuer. D’autre part, on constate que le mouvement actuel semble pousser la fracture syndicale à son paroxysme : d’un côté, les organisations du « dialogue social » et de l’accompagnement des politiques néo-libérales, de l’autre celles pratiquant encore le rapport de force avec, à différents degrés, une conception du syndicalisme comme outil de transformation sociale. Or cette fracture est un frein indéniable aux mobilisations. Sans essentialiser les positionnements des différentes sections syndicales CFDT, la divergence prend d’autant plus d’importance quand cette dernière est majoritaire ou est la seule présente au sein d’une entreprise, chose vraie dans de nombreux lieux. Si ces obstacles ne clôturent pas le débat sur la possibilité de mobiliser dans le secteur numérique, ils constituent néanmoins un certain nombre d’écueils qu’il ne faudrait pas minimiser, sinon au risque de louper l’essentiel, à savoir l’articulation complexe des différentes couches sociales au sein du salariat actuel.

Une telle situation n’est pas née du jour au lendemain. Elle est le fruit des incessantes offensives patronales ayant eu cours pendant les dernières décennies, et dont la réorganisation de la production décrite précédemment est l’une des facettes. Il en résulte que les outils traditionnels du mouvement ouvrier se voient partiellement neutralisés, à commencer par les plus importants d’entre eux, les grèves et les Assemblées Générales sur le lieu de travail.

Comment faire une AG quand la majorité des collègues est éparpillée sur des sites clients qui changent régulièrement au gré des contrats signés ? Comment conserver une continuité dans l’activité syndicale, base indispensable pour mobiliser largement, lorsque les effectifs évoluent constamment et que les réaffectations à de nouveaux projets sont récurrentes ? Ce sont effectivement des obstacles de taille pour les équipes militantes, surtout lorsqu’on sait que la simple localisation des collègues et de leurs sites de travail est déjà une bataille de longue haleine pour les syndicats[24], tant ces informations sont farouchement gardées secrètes par les directions d’entreprise.

De même, pour de nombreuses personnes travaillant sur des projets, le fait de faire grève ne diminue pas la charge de travail réel qu’ils devront réaliser à court terme, ce qui consiste souvent à annuler les effets de la grève. La situation de travail en clientèle pose aussi en elle-même des barrières, notamment l’isolement et la double subordination, les prestataires se voyant confrontés à la fois à la hiérarchie du client et à celle de l’entreprise d’origine.  Comme les AG, la grève, du moins dans ces modalités traditionnelles, n’apparaît donc pas comme le moyen par excellence pour se mobiliser.

A ces entraves évidentes à l’action collective s’ajoute en outre tout le répertoire disciplinaire frappant l’ensemble du secteur privé. Facilité de licenciement sous n’importe quelle prétexte, isolement et mise à l’index des salarié.e.s vindicatifs, absence d’affectation à des missions pour des durées indéterminées, harcèlement moral, etc. Sans compter la proportion conséquente de salarié.e.s travaillant dans des TPE-PME, où les droits syndicaux sont plus souvent théoriques que réelles. Cela fait beaucoup et découragent trop souvent les salarié.e.s à se mobiliser.

L’Union Locale des Syndicats, outil central lors des mobilisations interprofessionnel, n’échappe pas à la règle. Si les syndicats du numérique y sont présents, leur périmètre d’action ne correspond pas toujours à celui de l’éclatement des collectifs de travail qui caractérise le secteur, en particulier dans les grandes agglomérations. Mener une action dans une entreprise nécessite a minima un niveau de coordination à des échelles départementales ou régionales, si ce n’est national ; mais cela n’est pas dans les habitudes des Unions Locales, qui sont par ailleurs déjà bien occupées par les besoins des secteurs mobilisés sur leur territoire.

On le voit, l’action collective dans ce pan du privé n’est pas chose aisée, en particulier dans les cadres patiemment construits par le patronat. Aussi importants soient-ils, ces freins à la mobilisation collective ne sont pourtant pas insurmontables. Et si solution il doit y avoir, c’est des travailleur.euse.s en lutte ainsi que des organisations qui les soutiennent qu’elles viendront. A cet égard, la lutte actuelle nous offre des pistes de réflexion intéressantes.

Les formes de la lutte évoluent et le mouvement social avec elles

Deux textes de grévistes, parus durant le mouvement, s’attellent justement à l’épineuse question des formes de la grève. Le premier[25], co-écrit par les deux community manager de Médiapart, racontent leur expérience de grève au sein du journal, et notamment leur frustration face à l’absence de visibilité de leur action : « Il faudrait s’arrêter plusieurs jours d’affilés – et avoir l’œil ! – pour commencer à s’apercevoir de quoi que ce soit. ». Ne s’arrêtant pas là, les deux collègues décident « d’utiliser [leurs] outils de travail, les réseaux sociaux, pour communiquer sur [leur] statut de gréviste ».

Quelques semaines plus tard, un autre texte[26], écrit cette fois-ci par des grévistes de l’USR en charge du portail académique OpenEdition, leur répondent en racontant leur propre expérience de la grève. Ils utilisent « les six millions de visiteurs uniques par mois, la dimension internationale et la portée symbolique (auprès du monde de la recherche et au-delà) des plateformes d'OpenEdition […]  comme une caisse de résonance et un levier pour donner de la visibilité à [leur] engagement». Le blocage de 24 heures suscitera de nombreuses réactions, du soutien à la surprise en passant par l’hostilité. Le texte des grévistes, centré sur la réappropriation de l’outil de travail et faisant voler en éclats le mythe du numérique sans travailleur.euse.s, se conclut ainsi : « C’est en tout cas un signe encourageant de l’élargissement des luttes dans l’espace du numérique et c’est vers celles et ceux qui l’ont fait que nous nous tournons désormais pour la poursuivre, en gardant à l’esprit la nécessaire jonction entre nos actions et celles qui s’inscrivent dans le monde concret, celui des chemins de fer, des raffineries, des ports, des usines, etc., et qui constituent le ciment historique de toutes les luttes sociales et de leur réussite».

Ces deux expériences, probablement pas isolées, portent en eux les germes d’un renouvellement de la pratique de la grève en adéquation avec une réalité de travail donné. Sa mise au débat collective, nous semble-t-il, pourrait être un terrain extrêmement fertile aux dépassements des obstacles mentionnés plus haut.

C’est là un chemin que la pétition onestla.tech semble aussi emprunter. Le collectif, dont certains des auteurs des textes précédents sont parties prenantes, s’associe au mouvement avec une vision très précise de son rôle : « L'automatisation doit être mise à profit pour redonner du sens au travail, pour permettre de travailler mieux, et moins. À l'opposé de la standardisation du travail qui impose aux humains de s'adapter au rythme infernal des machines (courses Uber, livraisons Deliveroo, chargement des camions dans les entrepôts Amazon et autres tournées de distribution de colis guidées par des algorithmes), l'automatisation doit servir à le réhumaniser, à permettre aux travailleuses et aux travailleurs de regagner en autonomie, en initiative et en maîtrise de leur outil de production. En tant que conceptrices et concepteurs de ces programmes, de ces algorithmes, notre responsabilité est de veiller à ce que nos créations servent à aider, à libérer. De refuser de produire des outils conçus pour exploiter, asservir, réprimer ou polluer ». En appelant à participer au mouvement de grève et aux manifestations, à alimenter les caisses de grèves et à visibiliser leur soutien, la pétition revendique « dabaisser l'âge de départ à la retraite et de réduire le temps de travail en mettant l'automatisation au service du bien public plutôt qu'à celui de quelques milliardaires ». De la parole aux actes, le 15 janvier le collectif lance un appel au blocage : « Nous revendiquons l’exercice de piquets de grève du numérique. Pour cela, nous appelons tous les travailleurs et travailleuses du numérique à bloquer et occuper nos réseaux sociaux et plateformes en ligne ».

D’un point de vue syndical, ces contributions nous invitent à souligner plusieurs éléments. D’une part, en phase avec la volonté d’amélioration du système actuel des retraites, elle pose les jalons d’un rassemblement plus large du salariat sur la base de revendications offensives, tel que la réduction du temps de travail. Il s’agit d’une revendication qui fait partie du répertoire de la plupart des organisations syndicales engagées dans la lutte et qui a déjà donné lieu à des campagnes syndicales.

Plus largement, l’ouverture de ces textes à des réflexions sur la réappropriation de l’outil de travail et de sa mise au service du bien public est un débat qui existe dans les syndicats.  En particulier sur les enjeux numériques, il a eu lieu au sein de la CGT[27], de Solidaires[28] ou de Force Ouvrière[29], et d’ailleurs dans nombre d’autres organisations associatives, syndicales et politiques. C’est aussi ce qu’on voit poindre dans la lutte des énergéticiens-gaziers, qui font résolument le choix de rétablir le courant à ceux qui ne l’ont plus.  En dépassant le cadre du débat pour s’inviter dans le mouvement actuel, ces questions posent ainsi bien plus concrètement la possibilité d’alliances entre différentes couches du salariat sur la base d’intérêts communs. Dans cette perspective, nous nous inscrivons pleinement dans la proposition de Jean-Claude Mamet qui, dans un article récent[30], rappelait que des Etats-Généraux du Mouvement social avaient eu lieu peu après le mouvement de 1995 et que rien ne nous empêcherait de l’organiser cette fois-ci en parallèle de la lutte actuelle.

D’autre part, les méthodes d’organisation du collectif onestla.tech, dans le continuum de celles des Gilets Jaunes, de #NousToutes, des Nuits Debout, et de bien d’autres encore, invitent à une réflexion sur les modes d’organisation dans le syndicalisme. Le propos n’est pas ici de condamner la forme-syndicat, qui est à nos yeux indispensables à l’organisation et à la lutte dans les entreprises, mais plutôt de réfléchir et de s’enrichir des formes que prend l’action collective dans les mouvements sociaux d’aujourd’hui. C’est un des enseignements que l’on peut tirer du récent ouvrage sur l’intersyndicale parisienne du commerce Clic-P, dont l’organisation informelle et réactive avait produit de remarquables résultats[31]. Au sein de la CGT-FSE, par exemple, des collectifs départementaux, en lien avec les unions territoriales, ont été mis en place depuis plusieurs années, précisément pour pallier aux difficultés à syndiquer et à s’organiser dans le secteur. La force de ce fonctionnement réside dans sa capacité à s’appuyer sur les autres organisations qui composent la CGT, l’objectif étant de combler cette zone grise entre le site de travail et l’appartenance professionnelle, en montrant que des deux côtés les salarié.e.s peuvent s’organiser en s’appuyant sur les syndicats.

Ces enjeux organisationnels, ce sont ceux de construire des outils de lutte en phase avec les situations de travail réel, et non pas calqué sur un modèle qui serait reproductible à l’identique. Et dans ces déserts syndicaux, nous manquons de forces militantes, de créativité et de vitalité pour y parvenir. Ce sont là autant de caractéristiques que, nous semble-t-il, on peut retrouver dans ces nouveaux mouvements, un pied dans le numérique, un pied dans l’action directe et une démocratie radicale au service de l’échange et de l’élaboration collective. Les mouvements sociaux constituent par essence l’occasion de rencontre entre des couches de la société qui, en temps normal, ne se croisent que rarement. Organiser des AG professionnels dans des lieux clés de l’économie numérique, participer au collectif apparaissant durant la mobilisation, échanger et mutualiser les informations et les pratiques. N’est-ce pas là des opportunités à saisir pour une intersyndicale déterminée à gagner et à rassembler largement autour des actrices et des acteurs de la lutte en cours ?

Romain Descottes -15/01/2020

Permanent CGT à la Fédération des Sociétés d’études

 

Le point de vue exprimé dans cet article n’engage que son auteur

 

 

[1] https://www.la-croix.com/Economie/Reforme-retraites-Medef-etait-pas-demandeur-2019-12-19-1301067449

[2] http://syndicollectif.fr/caisses-de-greve-et-generalisation-des-greves-une-reflexion/

[3] https://www.youtube.com/watch?v=Dv3-winKaas , 08/01/2020 pour le média QG.

[4] https://npa2009.org/idees/social-autres/regarder-en-face-les-difficultes-du-mouvement-pour-gagner

[5] Ce chiffre de 2018 comprend les 427.000 salarié.e.s dans la convention du BETIC, les 150.000 de celle des TELECOM, ainsi que 60.000 dans l’industrie et 44.500 dans le commerce.

[6] Une partie des entreprises affiliés à la convention collective est lié à des activités de bureaux d’études ne concernant pas le numérique, disposant de compétences en relation avec le militaire, le génie civile, l’environnement, etc. Ce qu’on classifie comme des prestations intellectuelles.

[7] C’est tout du moins l’équilibre dans la convention collective BETIC. Source : Observatoire de branche, OPPIIEC, 2018, http://observatoire-metiers.opiiec.fr/

[8] https://www.globalsecuritymag.fr/Le-cout-moyen-des-piratages-de,20180919,80945.html

[9] Source : Observatoire de branche, OPPIIEC, 2018, http://observatoire-metiers.opiiec.fr/

[10] Pour une analyse plus détaillée du modèle économique voir : https://www.soc-etudes.cgt.fr/info-branches/etude-sextant-comprendre-levolution-du-secteur-des-sii-et-connaitre-ses-fondamentaux-pour-mieux-lire-et-decrypter-les-discours-des-federations-patronales-et-des-directions/ et https://www.soc-etudes.cgt.fr/nos-outils/nos-publications/brochures/brochure-federale-n16-decembre-2013-bureaux-detudes-cout-du-capital-et-ssii/

[11] Voir par exemple ce sondage commandé par l’UGICT-CGT et Secafi sur les attentes des cadres, plus de 50% des salarié.e.s dans la branche : http://www.ugict.cgt.fr/articles/references/barometre-ugict-cgt-secafi-realise-par-viavoice-octobre-2019

[12] Cela concerne en particulier certains segments de l’activité des sociétés de services numériques. Pour une réflexion plus ample sur le sujet voir notamment : https://www.soc-etudes.cgt.fr/info-branches/analyses/etude-du-phenomene-offshore-dans-les-societes-de-service-et-dingenierie-informatique/

[13] Le salaire net moyen d’un équivalent temps-plein était de 3080 euros nets en 2015 (source INSEE DADS, dans le rapport d’activité de la branche de 2017). Cela ne reflète néanmoins pas les inégalités salariales, pour une vision plus large voir par exemple la grille des salaires dans la branche au 1er janvier 2020 : https://www.soc-etudes.cgt.fr/info-branches/bulletins/perspectives-n159/.

[14] « La syndicalisation en France », DARES, Mai 2016, https://dares.travail-emploi.gouv.fr/IMG/pdf/2016-025.pdf : voir notamment le graphique 1.

[15] Pour plus de détail voir notamment : https://www.soc-etudes.cgt.fr/nos-outils/bibliotheque-syndicale/guides-pratiques/des-outils-pour-une-demarche-syndicale/

[16] Sur ce sujet, parmi tant d’autres, on citera : Le nouvel esprit du capitalisme, Luc Boltanski et Ève Chiapello, Paris, Gallimard, coll. « NRF essais », 1999 ; ou plus récemment, La Société ingouvernable. Une généalogie du libéralisme autoritaire, Grégoire Chamayou, La Fabrique éditions, 2018

[17] Voir par exemple cette analyse de l’UGICT-CGT, http://www.ugict.cgt.fr/articles/references/reforme-des-retraites-les-cadres-et-leur-retraite-quelles-perspectives .

[18] Cette estimation se base sur les retours partiels des syndicats, sachant qu’il est quasiment impossible d’avoir une vue d’ensemble si les Ressources Humaines ne communiquent pas sur le sujet. Quid notamment de salarié.e.s en clientèle qui ont participé au mouvement ?

[19] http://Onestla.tech 

[20] Voir par exemple ce sondage de sortie d’urne réalisé par Ipsos au premier tour des élections présidentielles d’avril 2017 : https://www.ipsos.com/fr-fr/1er-tour-presidentielle-2017-sociologie-de-lelectorat

[21] Voir le blog Mediapart de Robi Morder : https://blogs.mediapart.fr/robi-morder/blog/120120/democratie-sociale-et-autoritarisme-liberal-de-letat

[22] Dans le détail : La CGT-FSE réalise 18,47%, FO-FEC 10,43% et la CFE-CGC-FIECI 22,16% des suffrages exprimés parmi les organisations représentatives. Solidaire Informatique et l’UNSA n’étant pas représentatif dans la branche.

[23]Voir :  https://f3c.cfdt.fr/portail/f3c/agir/retraites/reforme-des-retraites-une-reforme-plombee-par-l-obsession-budgetaire-srv2_1083861

[24] https://www.soc-etudes.cgt.fr/nos-outils/bibliotheque-syndicale/modeles-de-lettre/demande-de-communication-de-la-liste-des-sites-client/

[25] https://blogs.mediapart.fr/community-managers-en-greve/blog/161219/community-managers-mediapart-nous-sommes-en-greve. L’équipe a ensuite écrit un second texte, à l’adresse suivante : https://blogs.mediapart.fr/community-managers-en-greve/blog/030120/community-managers-en-greve-un-point-detape

[26] https://blogs.mediapart.fr/les-invisibles-de-lusr-2004/blog/100120/une-nouvelle-place-de-greve-retour-sur-un-blocage-numerique

[27]Des débats ont eu lieu à plusieurs reprises et dans des secteurs divers. On soulignera notamment ceux au sein de la Fédération des Sociétés d’études et de l’UGICT, aboutissant à de nombreuses publications (voir leurs sites respectifs). Une synthèse confédérale s’appuyant sur une partie de ces travaux est disponible ici : https://www.cgt.fr/questionnement-sur-le-numerique-pistes-de-reflexion-pour-une-appropriation-syndicale-des-enjeux

[28] Pour n’en citer qu’un : https://syndicollectif.fr/solidaires-discute-de-leconomie-numerique-et-du-travail/

[29] https://www.force-ouvriere.fr/l-impact-du-numerique-sur-le-travail

[30] https://syndicollectif.fr/la-lutte-et-la-dimension-politique/

[31] https://www.syllepse.net/clic-p-_r_25_i_799.html

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