Community managers en grève
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Billet de blog 3 janv. 2020

Community managers en grève: un point d'étape

Mardi 17 décembre, nous occupions les réseaux sociaux de Mediapart pour rendre visible notre mobilisation contre la réforme des retraites tout en déjouant les algorithmes. Petit point d’étape pour tirer quelques leçons, avant la journée d'action du 9 janvier.

Community managers en grève
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C’était une belle journée de manif’ ! La veille, nous avions réglé nos outils pour afficher notre statut de gréviste sur les comptes de Mediapart. Pendant ce temps-là, sur les comptes Facebook et Twitter de Mediapart, un nouveau message « Community managers en grève » était diffusé chaque fois que la rédaction publiait un nouvel article, de sorte que notre grève était enfin visible. Comme nous l’avons expliqué dans notre premier billet, si nous n’avions pas occupé cet espace, si nous avions simplement interrompu notre flux de publication, les algorithmes se seraient chargés de fournir d’autres contenus aux internautes, rendant notre cessation du travail sans effet, tout bonnement invisible.

Le 17 décembre, nous avons rejoint le cortège munis de nos deux pancartes « On en a gros #CMdeter », « CM, occupe tes réseaux », et nous avons rejoint le cortège onestla.tech. Le collectif s’est tout juste constitué début décembre avec le mouvement contre la réforme des retraites. Quelques collègues de l’équipe technique de Mediapart étaient là aussi, et une autre partie manifestait avec le SNJ. Rappelons que plus de 25 salariés se sont mis en grève à Mediapart depuis le début du mouvement.

Dans le cortège onestla.tech, on retrouvait enfin ensemble des travailleurs du numérique, des développeurs, des « techos », et même des profils un peu comme nous : un peu moins « tech », un peu plus « com ». Tout ce monde d'habitude divisé, éparpillé, dispersé, inorganisé, et donc d’autant plus invisible.

© freemaria55

« On n'a pas l’habitude de se retrouver pour manifester »



Dans le cortège parisien des techos, nombreux étaient là pour la première fois : « On n’a pas l’habitude de se retrouver entre pairs dans ces moments-là », nous a soufflé un développeur. L’enjeu des retraites est assez déclencheur, c’est même la goutte d’eau, il nous concerne tous, y compris les travailleurs du numérique. Dans les discussions, on sent comme une certaine lucidité et désir de mettre fin à un mythe : le mythe du travailleur du web un peu à part, qui serait privilégié parce que, en gros, travailler sur internet, c’est cool. En 20 ans, le monde a changé, et internet aussi.

Reste que, pour les travailleurs du numérique, du digital, de la tech, tout est à construire. Notre univers de travail est pétri de cet imaginaire du self-made man (Start up nation, bonjour !) , de « l’entrepreneur » (à prononcer avec l'accent américain), du travailleur libre et indépendant, ce qui se traduit dans les faits par des emplois précaires, très éloignés du salariat classique. Ce qui domine, ce sont surtout les freelances, les indépendants, les auto-entrepreneurs, les intérimaires, les sous-traitants, les sous-sous-traitants, et maintenant les travailleurs du clics, tâcherons payés moins d’1 centime d'euro la micro-tache (et ils sont des millions dans le monde, comme le rappelle Antonio Casilli, sociologue, dans son dernier ouvrage).

Les personnes en CDI ou en CDD – comprendre : en capacité de faire grève – pourraient presque passer pour des privilégiés. Et parmi elles, les community managers (ou « CM ») sont justement loin d’être les plus mal lotis : selon une étude publiée le 20 décembre dernier dans le Blog du modérateur, 58% des community managers en France seraient en CDI (16% en CDD, 14% en freelance et 12% en stage ou alternance). Il y a de quoi se mobiliser !

Nous avons une très faible conscience de notre propre statut de travailleur. À ce titre, une abonnée (Françoise Clerc) a très justement réagi à notre premier billet : « Métiers peu connus semble-t-il, émergents liés à la "modernité" tant vantée du numérique mais contraints dans un contexte archaïque. […] Votre texte montre à quel point notre façon d'envisager le travail a besoin d'être mise à jour. »

« Mais c’est quoi un community manager ? »



Sur les réseaux sociaux, notre première surprise a été de constater que nous n’occupions pas seulement les espaces de publication, mais aussi les conversations. Même si les articles étaient toujours accessibles (via ces publications), les discussions ont naturellement porté sur la grève, sur le mouvement social, sur la difficulté de faire grève dans le privé, etc. La grève est devenu LE sujet. Pour la première fois, on a fait un pas de côté : les réactions intempestives ou trollesques ont laissé place à des discussions ancrées dans le réel, plutôt intéressantes et riches, et bien sûr à de nombreux messages de soutien. Alors qu'à Radio France, l’antenne en grève est remplacée par une playlist, nous, nous offrons un plus : nous donnons des moyens de converser. Et finalement, pour la première fois, on a parlé du community manager. 

Un exemple de publication Facebook remplacé par notre message.

« Mais c’est quoi un community manager ? » retrouvait-on un peu partout. Car si les travailleurs du numérique ont une faible connaissance d’eux mêmes, on peut dire que les internautes aussi ont une faible connaissance du fonctionnement des Internets. Sur Facebook, certains commentaires (minoritaires) dénigraient carrément le « métier » (ou le « job », en langage Start up nation). Certains, très rares, nous ont adressé cette curieuse rengaine qu’on entend d’habitude à propos des cheminots : puisque nous sommes en grève, c’est que nous sommes des privilégiés, et que nous profitons du mouvement social.

Chez les lecteurs de Mediapart, l’intitulé in english du « community manager » en a crispé plus d’un. Tous ces nouveaux métiers méconnus, au nom barbare, tendent pourtant à se développer et à se spécialiser. Il y aura de plus en plus de « web designer », « responsables SEO (ou « traffic managers »), « social media managers » (variante du CM), « product managers », « lead dev », « UX designer », « data analyst », « développeurs front ou back-end »…

Pour qu’un site, une appli, un service en ligne fonctionne, pour qu’il soit joli, pratique, agréable à utiliser, il faut tous ces gens. Pour animer la vie des « marques » sur les réseaux sociaux, sur les moteurs de recherche, ou via les emails, il faut des gens, il faut des travailleurs. De la même façon que pour être livré via Amazon, il faut des travailleurs. Pour trouver une trottinette électrique chargée dans la rue, il faut des travailleurs. Pour faire fonctionner les intelligences artificielles (IA) des voitures autonomes, des logiciels de reconnaissance faciale ou vocale, il faut des travailleurs. Pour faire des tweets, même programmés, il faut des travailleurs.

Réfléchir ensemble à de nouvelles actions

Bref, notre action nous a fait du bien. La grève coûte cher mais elle fait du bien. On chante, on rigole, on échange sur l’avenir de nos métiers, de nos organisations, on se donne le temps de réfléchir… Faire la grève c’est exister, se rappeler que nous n’avons que notre salaire pour vivre, et qu’on n’a pas l’intention de bosser jusqu’à la mort ! C’est un investissement, c’est du temps, c’est du sérieux. Maintenant, il nous faut urgemment penser à la suite.

On aimerait tirer le bilan de notre première action avec d’autres et élargir le mouvement. Notre affichage des réseaux n’a pas entravé la couverture du journal, on a produit des conversations intéressantes autour de la grève, on a montré qu’on existait. On est tenté de répéter l’opération. Mais on sait que tout le monde ne peut pas le faire. On aimerait réfléchir avec les autres à ce qu’il possible de faire, à des nouvelles formes d’actions pour exercer son droit de grève. 

Comment se mobiliser sans risquer de sanction ? Peut-on occuper les réseaux sociaux comme on occupe une usine ? Peut-on imaginer des piquets de grève numérique ? Comment obtenir le soutien des internautes ? Comment les associer à notre action ?

On ouvre le débat. 

Et jeudi prochain, on remet ça. Plus déterminés que jamais, on vous invite à nous rejoindre !

Cécile & Gaëtan, community managers à Mediapart.

PS : Merci à celles et ceux qui sont venus à notre rencontre pendant la manifestation ! Et aux à tous les autres, en ligne, pour leurs messages de soutiens.

Pour en lire plus sur notre action :

Le numérique en soutien à la lutte contre la réforme des retraites - Xavier de la Porte © France Inter

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