Un « grand débat » calqué sur le modèle des réseaux sociaux

Le « grand débat national » organisé par le gouvernement français propose de mettre en relation des citoyens pour leur permettre d’échanger et d’interagir selon un format bien défini, avec à la clé une collecte des données, ici appelées « contributions » ou « comptes rendus ». Cette organisation est calquée sur le modèle des réseaux sociaux, ce qui en dit long sur les objectifs réels de ce débat.

Dans la période actuelle marquée par l’irruption des Gilets Jaunes sur la scène politique sans que le gouvernement ne l’ait anticipé, le pouvoir et sa feuille de route ont été froissés. Devant l’indéniable crise (de sa) politique, le gouvernement a d’abord cherché à marginaliser et à réprimer la contestation avant de mettre en scène des concessions à la portée largement exagérée, sans succès.  Pour reprendre la main le pouvoir a désormais décidé d’organiser un « grand débat ». La question des intentions qui motivent ce débat agitent les esprits pour discuter de savoir s’il s’agit d’une réelle ouverture, d’une diversion pour reprendre les rênes de l’actualité et continuer les réformes contre l’avis majoritaire, ou même d’un lancement de campagne déguisé pour les élections européennes. Le format du débat lui-même présente un intérêt en soi, et donne des indications quant à l’ambition qu’entretient le gouvernement pour ce débat.

 

Le « grand débat », par la forme de son organisation, est calqué sur le modèle des réseaux sociaux. Il constitue en effet un ensemble d’acteurs reliés par des interactions sociales, en l’occurrence des discussions, contributions, et comptes rendus. Ce choix se comprend bien du point de vue technique, puisqu’il s’agit de permettre les interactions sur l’ensemble du territoire, entre potentiellement plusieurs millions de citoyens. Or, s’il y a un enseignement à tirer de la mobilisation des Gilets Jaunes, c’est l’efficacité que procure un réseau social comme Facebook pour coordonner un grand nombre de personnes dans un but commun. C’est d’ailleurs Facebook dont semble s’inspirer le plus le gouvernement pour la forme de son de son débat :

 

En mettant à contribution des élus pour l’organisation de débats et la remontée de contributions et de doléances, le gouvernement organise l’équivalent des pages Facebook. Les kits d’organisation de débats par des citoyens volontaires permettent quant à eux aux acteurs non institutionnels de créer l’équivalent des groupes Facebook. La possibilité de laisser des contributions en lignes est assez analogue à la possibilité offerte par le célèbre réseau social de s’exprimer sur son fil d’actualité pour que d’autre puissent voir cette publication. Enfin, les règles d’utilisation et de modération sont précisées dans une charte, incluant la possibilité d’exclusion en cas de transgressions répétées, comme un utilisateur Facebook signalé de manière récurrente.

 

Comme avec la fameux F de Gafam, les interactions permises par le « grand débat » sont donc limitées, ce qui permet une certaine forme de normalisation, de formatage des données collectées grâce à ces interactions. La normalisation des données selon un format clair, reproductible, et sur un nombre restreint de catégories, est en effet importante pour faciliter leur analyse. Car c’est bien à cela que servent d’abord et avant tout les réseaux sociaux. Au-delà des interactions que nous y vivons, des belles rencontres, des retrouvailles, des débats, des disputes, du sentiment de validation ou de réprobation qu’induisent en nous les « like » et les émoticônes, nous produisons des données, des traces qui en disent long sur nous une fois mises bout-à-bout.

 

Comme l’explique très bien le sociologue de la communication Emmanuel Kessous dans son ouvrage L’attention au monde. Sociologie de l’économie des données personnelles à l’ère du numérique, la collecte et l’analyse des données personnelles permettent le « marketing des traces ». Les traces du grand nombre d’interactions que nous générons peut-être corrélé avec nos habitudes de consommations, ou celles de personnes aux profils semblables, en vue de nous proposer des publicités ciblées afin d’augmenter les chances de nous faire consommer les produits promus. Ces traces qui en disent tant sur notre for intérieur peuvent aussi servir à emporter nos décisions en termes de comportement politique, comme l’a montré le scandale Cambridge Analytica lors des dernières élections présidentielles américaines. Tout laisse donc penser que le « grand débat » a pour but de permettre au gouvernement français d’en faire de même.

 

Des outils de mesure des comportements politique existent déjà à travers les sondages, et ils sont déjà largement utilisés par les professionnels de la politique en vue d’adapter leur propre marketing et « storytelling ». Cependant, ces sondages ont leurs limites, notamment en ce qu’ils ne fournissent qu’une photographie figée (contrairement aux interactions dynamiques sur les réseaux sociaux), et ils ont récemment échoué à prévoir des changements politiques majeurs tels que le vote du Brexit, l’irruption des Gilets Jaunes, ou l’élection de Donald Trump. L’élection de Donald Trump fait d’ailleurs figure de test réussi pour le « marketing des traces » politique puisque les éléments de campagne ciblés  grâce aux analyses de données de Cambridge Analytica semblent en effet avoir facilité son élection.

 

La forme de réseau social du grand débat permettra elle aussi le « marketing des traces » politique en France en générant une base de donnée d’une ampleur inégalée, pas seulement sur l’opinion des citoyens à un moment figé (comme dans un sondage) mais sur les dynamiques d’évolution des opinions lors d’un débat à l’échelle nationale. En analysant ces données, le gouvernement espère probablement se doter d’outils pour affûter sa communication et ajuster son calendrier afin de mener ses réformes en rencontrant le moins de résistances possibles.

 

Les citoyens voulant participer au « grand débat » pensent probablement qu’ils bénéficient d’une belle opportunité de faire entre leur voix (même si les suites à donner seront tranchées par le seul gouvernement et non par les participants). Leur voix sera en effet enregistrée, méticuleusement, mais pas pour être écoutée. Au lieu de cela, la voix des participants sera épluchée, corrélée à des comportements politiques, utilisée pour mieux connaître leur psychè et, in fine, les manipuler. Après tout, le président a répété lui même en préambule de ce débat qu’il n’était pas disposé à infléchir l’esprit néolibéral de sa politique, alors pourquoi en débattre si rien ne doit changer sur le fond ? C’est probablement parce que le débat permettra de changer la forme, l’emballage pour que les couleuvres une fois huilée soient plus faciles à avaler. Derrière l’apparente concession démocratique du gouvernement se cache en réalité une grande moisson dont nous sommes les blés, qui consiste à récolter nos données pour apprendre à nous manœuvrer.

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