Immigration : l’extrême droite pose les mauvaises questions ! Et la gauche ?

Plusieurs journaux de gauche ont lancé cette semaine un manifeste pour l’accueil des migrants. Ce manifeste rappelle avec justesse que l’extrême droite ne pose pas les bonnes questions, et insiste sur le devoir d’accueil. J’ai donc signé ce manifeste. Cependant, son texte soulève des questions discutables, susceptibles de cliver à gauche au lieu de rassembler sur l’essentiel : l’accueil.

Le 26 septembre dernier, les rédactions de Politis, Regards et Médiapart ont lancé un manifeste pour l’accueil des migrants, signé par 150 personnalités. Ouvert aux signatures via une pétition (ici), j’ai moi-même signé ce manifeste car ses conclusions principales sont trop vraies et trop importantes pour qu’on les ignore : « Nous ne ferons pas à l’extrême droite le cadeau de laisser croire qu’elle pose de bonnes questions. Nous rejetons ses questions, en même temps que ses réponses ». En effet, l’accueil est une nécessité aussi bien du point de vue moral que pratique ! Le souci des solidarités et de l’intérêt général interdisent de laisser croire que les migrations seraient à la racine des maux de nos sociétés.

 

L’enjeu de l’accueil est un révélateur de notre capacité à organiser les solidarités, et donc de notre capacité à nous sauver nous-même. Il faudrait donc dans l’idéal qu’un tel manifeste se focalise sur cette question des solidarités pour permettre à un maximum de monde de se rejoindre sur l’essentiel : dire oui à politique migratoire solidaire et non à l’extrême-droite. Pourtant, le texte de ce manifeste prend des détours en soulevant des questions discutables, susceptibles de rebuter des signataires potentiels.

 

L’un des aspects problématiques de ce manifeste réside dans les insinuations qu’il répand. Le texte du manifeste laisse à penser qu’une partie de la gauche trouverait que l’extrême-droite poserait les bonnes questions. Il s’agit là d’un écho à des débats qui agitent la gauche depuis plusieurs semaines et qui laissent à penser qu’il existerait une gauche « anti-migrants ». Pourtant, comme l’explique Stefano Palombarini, il s’agit là d’ « un débat caricatural et irresponsable » dans la mesure où si on évite les caricatures pour s’intéresser aux contenus réels des programmes, toutes les formations de gauche se rejoignent sur l’essentiel. C’est d’ailleurs ce que montre l’enquête de Médiapart qui a posé quinze questions sur le sujet à six formations politiques, tout ça pour en arriver à conclure ce qui était évident : toutes les formations de gauche se rejoignent sur l’accueil et la régularisation des personnes étrangères dans le besoin, et pour combattre l’extrême-droite !

 

La mystification qui voudrait qu’il existe en France une gauche « anti-migrants » voire xénophobe, en visant notamment La France Insoumise (LFI), a était dénoncée comme il se doit dans Le Monde Diplomatique et Jacobin. Pourtant, le manifeste pour l’accueil des migrants insinue que ce serait le cas, qu’une partie de la gauche validerait les questions que pose l’extrême droite. Par certains égards, le manifeste semble donc poser la question de savoir s’il existe bel et bien une gauche « anti-migrants ». Il s’agit là d’une mauvaise question, qui vient parasiter la question essentielle de l’accueil, et qui contribue à tarir le flux de signataires potentiels de ce texte. En posant cette question à demi-mot, le manifeste pour l’accueil des migrants instrumentalise une question essentielle pour alimenter une polémique de mauvaise foi. La question fondamentale des politiques migratoires mériterait pourtant mieux que de servir de paravent à des luttes intestines à gauche.

 

En plus de poser une mauvaise question sur les divisions d’une ampleur imaginaire à gauche face à l’accueil des migrants, le manifeste restreint le champ de la réflexion sur les migrations aux seuls pays d’accueils. S’il faut accueillir les migrants, doit-on pour autant faire l’économie de la réflexion sur les causes des départs forcés ? S’interroger sur les conditions dans les pays de départs pour chercher à prévenir les départs forcés est-il nécessairement une réflexion d’extrême droite comme l’insinue le manifeste ?

 

L’un des instigateurs du manifeste publiait pourtant un mois auparavant les interviews de trois personnalités est-africaines qui concluaient que l’essentiel des migrations des pays concernés étaient forcées, et qu’elles n’avaient même pas comme premier souhait de rejoindre l’Europe. Pour nombre de migrants, l’arrivée en Europe correspond donc à une double violation de leur volonté par des circonstances dont nous sommes en partie responsables : leur volonté de ne pas avoir à partir n’est pas respectée, pas plus que leur premier choix d’un pays d’accueil autre qu’européen. S’il faut respecter la volonté d’un migrant de venir en Europe ou en France lorsque cela est son souhait, ne faudrait-il pas alors essayer de faire notre possible pour permettre que les volontés de ne pas venir soient également respectées ?

 

Dans un excellent article, Romaric Gaudin rappelle que l’internationalisme appelle à l’accueil des migrants car il en va de la solidarité qui permet de désamorcer la mise en concurrence à distance dont se nourrit le capitalisme. Par l’invocation de l’internationalisme, on devrait aussi arriver à la conclusion qu’une réflexion de gauche sur les migrations ne doit pas se cantonner aux seuls pays d’accueil européens. En fait, en n’envisageant les questions migratoires que du point de vue de l’accueil comme semble le faire le manifeste, on se place dans un contexte nombriliste, plutôt qu’internationaliste. Insinuer que les formations qui cherchent des solutions pour prévenir les départs forcés seraient nationalistes est un contre-sens. On pourrait même aller jusqu’à dire que poser la seule question de l’accueil, même pour affirmer l’accueil pour tous, valide en réalité l’une des prémisses de l’extrême droite, à savoir que l’immigration serait essentiellement une question de politique nationale.

 

Au final, le manifeste pour l’accueil des migrants digresse inutilement vers de mauvaises questions et montre que la gauche a encore du travail pour réellement revenir aux bases d’une réflexion pertinente. Heureusement, même en posant un certain de nombre de mauvaises questions, le manifeste pour l’accueil des migrants arrive par miracle à deux conclusions correctes : la gauche doit affirmer que l’extrême-droite pose les mauvaises questions, et la gauche doit soutenir l’accueil de tous les migrants dans des conditions qui permettent la hausse du niveau de vie pour tous. Comme cela arrive parfois en résolvant un problème de maths, une succession d’erreurs de calcul conduisent par chance au bon résultat. J’invite donc toutes les personnes qui souhaitent le développement des solidarités, face à l’extrême-droite et à la mondialisation malheureuse, à signer le manifeste pour l’accueil des migrants. N’ignorons pas les erreurs et mauvais procès que contient ce texte, mais concentrons-nous sur l’essentiel : le résultat est le bon, il faut accueillir les migrants, et bien !

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