Après Sanders, quelles perspectives pour la gauche étatsunienne?

Le jeune historien Patrick Iber, qui a participé activement à la campagne de Bernie Sanders, offre dans cet article un bilan de la mobilisation des primaires et décrit les leçons contrastées que peuvent en tirer la gauche et le mouvement social aux États-Unis pour les années qui viennent

Pendant près de cinq ans, Bernie Sanders a été le porte-drapeau de la gauche aux États-Unis. Lorsqu’il a annoncé sa candidature à la présidence en 2015, peu de gens pensaient que sa campagne serait autre chose qu’un simple geste protestataire. « Bernie » se décrivait comme un « socialiste démocratique » et invoquait une « révolution politique », ce qui le situait tout à fait au-delà des limites de la politique américaine traditionnelle. Il n’était même pas officiellement membre du parti démocrate, dont il aspirait à la nomination. Cinq ans plus tard, au début de l’année 2020, il a été, pendant un certain temps, le candidat démocrate le mieux placé.

Lors des primaires démocrates de 2020, il a d’abord obtenu de bons résultats dans les premiers États à entrer en lice. Après avoir fait match nul dans l’Iowa, il a remporté les primaires du New Hampshire et a de nouveau triomphé dans le Nevada, où il a démontré l’ampleur de son soutien auprès de l’électorat populaire hispanique. À ce stade, les pronostiqueurs politiques le considéraient comme le vainqueur le plus probable des primaires. Mais, fin février, Joe Biden, l’ex vice-président de Barack Obama, généralement considéré comme un démocrate modéré, a gagné en Caroline du Sud, premier scrutin à impliquer un électorat afro-américain substantiel. En quelques jours, la plupart des autres candidats démocrates encore en lice ont renoncé et, le 3 mars, une journée connue aux États-Unis sous le nom de « Super Tuesday » (Super Mardi) parce que de nombreux États organisent ce jour-là des primaires simultanées, Biden l’a emporté. Les perspectives d’investiture de Sanders se sont évanouies. Pendant toute la durée de sa candidature, Bernie a démontré que le nombre des électeurs étatsuniens favorables à un programme politique de type social-démocrate[1] était bien plus élevé que ce presque tout le monde croyait, mais aussi qu’il n’était pas suffisamment élevé pour garantir la conquête du parti démocrate. Même si Sanders est trop âgé pour envisager une nouvelle candidature, son demi-succès aura des conséquences durables. Dans une large mesure, il a remporté la « bataille des idées » au sein du parti, déplaçant ainsi ce dernier sensiblement vers la gauche. Reste à savoir comment les organisations de la gauche étatsunienne doivent aujourd’hui poursuivre leur combat, une question amplement sujette à débat.

Le chemin à emprunter dépendra en partie de la réponse à l’interrogation suivante : Bernie avait-il vraiment des chances d’être investi, ou bien cette possible nomination n’était-elle qu’une illusion ? Certains partisans de Sanders n’ont pas digéré le fait que l’appareil du parti démocrate ait favorisé Hillary Clinton en 2016, qualifiant cette primaire de « biaisée » en faveur de l’ancienne secrétaire d’État d’Obama. En 2020, ils ont vu de nouveau cet appareil serrer les rangs autour d’un Joe Biden qui avait pourtant eu grand peine à générer le moindre enthousiasme et à mobiliser les bénévoles et les dons à sa campagne. « L’objectif de l’establishment, c’était que les gens se rassemblent autour de Biden pour assurer ma défaite », a déclaré Bernie. Pete Buttigieg, par exemple, qui était à égalité avec Sanders dans l’Iowa, a renoncé à sa candidature après une conversation téléphonique avec Barack Obama. Même chose pour Amy Klobuchar, et le soutien de Klobuchar et Buttigieg a joué un rôle clé pour renforcer la position de Biden contre Sanders lors du Super Tuesday. À gauche, beaucoup de gens qui étaient déjà sceptiques sur la possibilité que le parti démocrate soit porteur d’un changement progressiste ont le sentiment que leur candidat était condamné d’avance comme inacceptable par l’appareil.

Du point de vue de la direction démocrate, il n’y a pas de grand mystère dans cette affaire. Bernie Sanders n’était pas membre du parti, ayant choisi de rester indépendant tout au long de sa carrière politique. Cela aurait pu être un atout lors du scrutin présidentiel pour attirer des électeurs rebutés par l’étiquette démocrate, mais ce n’était certainement pas un avantage lors des primaires, où la plupart des électeurs, pratiquement par définition, s’identifient au parti. Outre les désaccords programmatiques et l’hostilité des élites démocrates à la mise en œuvre de la plateforme électorale de Bernie, certains électeurs de base craignaient aussi qu’une candidature Sanders soit trop risquée dans des circonstances où la priorité est la défaite de Donald Trump. (D’après les sondages, Sanders et Biden avaient à peu près les mêmes chances contre Trump, et tous deux l’auraient pareillement emporté en novembre, mais cela n’a pas calmé les appréhensions quant à l’opportunité d’une candidature « socialiste ».) Même parmi ceux qui partageaient l’essentiel du programme de Bernie, d’aucuns étaient sceptiques sur sa capacité de le mettre en œuvre avec succès. Et certains de ses plus fervents partisans ne se souciaient guère des difficultés qu’il aurait eu affronter s’il avait été élu, qu’il s’agisse d’une grève du capital ou d’une stratégie d’obstructionnisme politique. En fin de compte, Sanders a été rejeté aussi bien par l’appareil du parti que par la majorité des électeurs démocrates. Avec le soutien d’un peu plus de 30 % des électeurs des primaires, il ne pouvait l’emporter que face à des adversaires divisés. Une fois la compétition réduite à deux candidats, il n’avait plus beaucoup de chances.

Bernie aurait peut-être pu bénéficier d’un étroit créneau en février, où un autre résultat était encore possible. Alors comme aujourd’hui, il bénéficiait d’un degré élevé de popularité et de confiance. Mais, au moment où il était en tête de peloton, il lui aurait fallu pouvoir démontrer qu’il était non seulement le candidat de la gauche, mais celui du parti démocrate tout entier. Si la vague d’enthousiasme avait continué à croître, le parti aurait peut-être dû s’en accommoder. Mais Sanders a continué à faire campagne « contre » le parti démocrate, de sorte qu’il était difficile d’imaginer qu’il puisse l’unifier après sa victoire. Il n’était pas suffisamment populaire auprès des Afro-Américains, qui forment la base la plus solide du parti démocrate et sont aussi la population ayant le plus à perdre. Sa campagne est restée marquée par une tonalité gauchisante qui rendait difficile la formation des coalitions indispensables.

À la veille des primaires locales, je suis moi-même retourné dans mon État d’origine, l’Iowa, pour faire du porte-à-porte pour la campagne Sanders. Dans ce cadre, j’ai assisté à un meeting de plus de 3 000 personnes à Cedar Rapids, une ville essentiellement connue pour l’odeur de flocon d’avoine que dégage une usine agro-alimentaire de sa banlieue. Outre le discours de Bernie, les participants eurent droit à une performance du groupe de rock Vampire Weekend et aux interventions de personnalités comme le cinéaste Michael Moore et le professeur marxiste afro-américain Cornel West. La foule était enthousiaste, mais je n’étais pas complètement rassuré : il y avait probablement parmi elle plus de volontaires venus de l’extérieur que d’authentiques habitants de l’Iowa. On sentait aussi senti l’absence d’un projet d’élargissement au-delà de la gauche (incarnée par des figures comme Moore et West, qui sont respectées dans cet espace mais ne représentent pas grand-chose au-delà) et de la jeunesse (symbolisée par les nombreux groupes à succès qui, à l’instar de Vampire Weekend, ont joué pour la campagne Sanders). Le lendemain, en faisant du porte-à-porte électoral, j’ai rencontré pas mal de gens qui avaient soutenu Bernie en 2016 mais qui pensaient qu’Elizabeth Warren ou Pete Buttigieg étaient une meilleure option en 2020.

Sanders avait besoin d’atteindre un public plus large que les gens qui s’identifient au « socialisme ». Mais le problème n’était pas seulement de convaincre l’électorat des mérites du candidat : il s’agissait aussi de convaincre les sceptiques qu’ils avaient toute leur place dans sa campagne et que sa théorie du changement porterait ses fruits. Bernie estimait qu’il était le seul capable de mobiliser l’électorat juvénile et les abstentionnistes désillusionnés. Pourtant, dans les premiers États à voter lors des primaires, on n’a perçu du côté de ces deux groupes aucune dynamique susceptible de modifier les fondamentaux du scrutin. Parallèlement, on a assisté à une dégradation des relations avec d’autres groupes d’électeurs. Elizabeth Warren, la candidate la plus progressiste après Sanders, avait développé une base fidèle auprès de secteurs de classe moyenne progressistes ayant un bon niveau d’éducation. Sa campagne avait pris beaucoup d’élan fin 2019, alors que Bernie se remettait d’une crise cardiaque, au point de la faire arriver provisoirement en tête dans les sondages. De nombreux médias pro-Sanders, comme la revue Jacobin, lancèrent alors des attaques contre Warren, ce qui n’arrangea pas les relations entre leurs partisans respectifs. Certains adeptes de Bernie commencèrent à acquérir une réputation de sectarisme agressif et à être accusés de pratiquer le harcèlement sur les réseaux sociaux, ce qui tendait à dissuader d’autres électeurs de soutenir sa campagne. Le problème, c’est que l’identité de la gauche étatsunienne s’est largement construite sur la dénonciation des carences des libéraux[2], d’où la difficulté d’imaginer comment forger une nécessaire coalition avec les secteurs plus modérés du parti démocrate.

Dans les rangs de la campagne de Sanders, des voix se sont élevées pour l’exhorter à s’efforcer d’aller au-delà de sa base traditionnelle, mais il était difficile pour lui d’altérer le message auquel il devait son ascension initiale – un message qu’il défendait avec une grande cohérence depuis les années 1960. J’ai pu m’en rendre compte personnellement. Pendant les primaires, j’ai travaillé pour la campagne Sanders en tant que membre de l’équipe de ses conseillers en politique étrangère. (Dans la vie courante, j’enseigne l’histoire des États-Unis et de l’Amérique latine à l’université du Wisconsin.) Je n’avais aucun contact direct avec Bernie, pas plus que je n’avais accès aux discussions ou débats de son cercle rapproché, mais je participais à l’élaboration de la ligne politique et communicationnelle dans un domaine où le candidat socialiste devait faire preuve de prudence. Dans la mesure où il s’inscrit globalement dans la tradition anti-impérialiste de la gauche étatsunienne, ses adversaires tendaient à l’assimiler au « socialisme » tel qu’il est pratiqué au Venezuela. En général, je pense que la campagne a bien géré ce dilemme en manifestant clairement que Bernie n’entendait nullement défendre des gouvernements autoritaires, mais qu’il cherchait à établir avec les pays d’Amérique latine une relation fondée sur l’égalité et la non-intervention, tout en critiquant la façon dont les fanfaronnades de l’administration Trump contribuaient à renforcer les extrémistes de tout bord dans la région.

Mais, inévitablement, plus Sanders prenait de l’avance, plus ses positions étaient soumises à un examen minutieux. Lors d’une interview télévisée, un journaliste lui fit écouter un enregistrement datant des années 1980 dans lequel Bernie expliquait que, si les Cubains ne s’étaient pas soulevés contre Fidel Castro pendant la tentative de le renverser promue en 1961 par Washington avec le débarquement de la Baie des Cochons, c’était parce que « [Castro] avait donné une éducation à leurs enfants, qu’il avait créé un système de santé publique, qu’il avait totalement transformé la société ». Toutes choses parfaitement exactes. Confronté à ses propos de l’époque, Sanders répondit : « Nous sommes très opposés à la nature autoritaire de Cuba mais vous savez, il est injuste de dire que tout y est mauvais. » Là encore, rien d’inexact, mais l’impression qu’en ont retiré beaucoup de gens (et de rédacteurs de gros titres), c’est que Bernie faisait l’éloge de Fidel Castro. D’où une série de doutes à la fois sur ses opinions et sur son éligibilité. Quel genre de socialiste était vraiment Sanders ? Le journaliste libéral[3] Chris Matthews piqua carrément une crise des nerfs en direct sur la chaîne MSNBC : « Je suis convaincu que si Castro et les Rouges avaient gagné la Guerre froide, il y aurait eu des exécutions publiques dans Central Park et j’en aurais peut-être été une des victimes, sous les acclamations de certains. » D’après Matthews, qu’on aurait pu croire mieux informé, rien ne permettait de savoir si la vision qu’avait Bernie du « socialisme » ressemblait plus à Cuba ou au Danemark. Il est clair que ce type de commentaires risquaient au moins de faire de gros dégâts en Floride, un État qui joue un rôle important dans le scrutin présidentiel. Pour la diaspora cubaine anticastriste (sans parler des Vénézuéliens, des Nicaraguayens, etc.), tout cela semblait prouver que Sanders ne voulait pas voir la nature essentiellement répressive du régime de Castro, ou bien qu’il était prisonnier d’une forme de nostalgie révolutionnaire.

J’ai alors consacré plusieurs journées de travail frénétique à essayer de fournir au candidat une série d’arguments pertinents sur la question : éviter de parler de Castro, se saisir des questions qu’on lui posait à ce sujet pour clarifier sa vision du socialisme, et expliquer que les électeurs n’avaient pas nécessairement besoin de se considérer eux-mêmes comme « socialistes » pour voter pour lui. Sanders pouvait souligner qu’il militait depuis longtemps pour la défense des droits et des libertés civiques aux États-Unis, et que son bilan en la matière était bien documenté. Il pouvait aussi signaler qu’en répudiant brutalement les ouvertures diplomatiques faites par l’administration Obama en direction de Cuba, Trump n’avait fait que renforcer les secteurs les plus répressifs du parti au pouvoir à La Havane. Lorsqu’il était candidat, Barack Obama avait lui aussi été confronté à des allégations – souvent teintées de racisme – selon lesquelles il serait étranger au mainstream de la politique étatsunienne. En 2008, ses adversaires avaient fait circuler une vidéo du pasteur de son église, Jeremiah Wright, qui déclarait « Dieu maudisse l’Amérique ». Obama avait répondu à cette attaque par un discours émouvant et nuancé sur les complexités de la question raciale aux États-Unis. Ce faisant, il prenait ses distances avec le pasteur Wright tout démontrant un vrai talent dans l’art de la politique. Il dissipait ainsi les craintes concernant son inéligibilité en montrant qu’il savait déjouer les obstacles placés sur son chemin. À mon sens, la question cubaine offrait à Bernie une opportunité similaire, et il fallait s’en saisir. Mais lors d’un débat qui eut lieu quelques jours plus tard, il se borna pour l’essentiel à répéter ses propos antérieurs et à détourner la question vers une critique de l’interventionnisme étatsunien en Amérique latine. Une fois de plus, tout ce qu’il affirma à cette occasion était factuellement exact et même moralement juste. Il n’empêche que ses propos contribuèrent à nourrir la perception d’ensemble qu’en termes d’habileté politique, il n’était pas tout à fait à la hauteur des défis qu’il allait devoir affronter dans les mois suivants. Cela remettait en question l’acceptabilité de sa candidature en novembre, d’où le verdict final des électeurs et du parti démocrate lors du Super Tuesday.

En 2016, Bernie Sanders est resté dans la course des primaires le plus longtemps possible, jusqu’au moment où il est devenu clair qu’il ne pouvait pas gagner, ce afin de peser au maximum sur le programme du parti. En 2020, il a pris une décision différente. La propagation du coronavirus et les mesures de confinement ont rendu le vote en personne dangereux. (Dans le Wisconsin, où j’habite actuellement, la majorité républicaine de l’assemblée législative et les tribunaux ont rejeté les efforts du gouverneur démocrate pour reporter l’élection jusqu’à une date où elle puisse avoir lieu en toute sécurité.) Du fait de l’étalement du calendrier des primaires, de nombreux États n’avaient pas encore voté. Plutôt que de mettre les électeurs en danger, Bernie a renoncé à sa candidature et déclaré son soutien à Biden.

Au niveau personnel, Sanders et Biden entretiennent depuis longtemps des relations amicales, mais l’ancien vice-président n’est guère crédible aux yeux de la gauche, qui le perçoit comme un typique membre de l’establishment démocrate modéré. Reste que Biden est bien conscient que le niveau de soutien et d’enthousiasme suscité par Bernie est désormais un facteur incontournable au sein du parti démocrate, et qu’il doit en tenir compte. Contrairement à Hillary Clinton en 2016, il a donc invité des membres de l’équipe de campagne de Sanders à se joindre à la sienne. Le résultat pourra tout aussi bien être un influx de nouvelles idées à la Maison blanche que l’enlisement dans les méandres de la bureaucratie des militants de gauche qui ont accepté cette offre. Biden a également essayé d’adopter certains éléments des programmes de Sanders et Warren, en espérant ainsi susciter un peu d’enthousiasme au sein de l’électorat juvénile. En mai, Biden et Sanders ont annoncé conjointement la formation de plusieurs groupes de travail visant à développer la plateforme politique du parti et composés chacun de huit membres, dont trois choisis par l’ex-candidat socialiste.

Face aux crises qui s’accumulent, dont la réponse désastreuse de l’administration Trump à la pandémie et les perspectives catastrophiques du changement climatique, nombreux sont les jeunes électeurs qui craignent que Biden ne partage pas leur sentiment d’urgence. Pendant les primaires, ce dernier a eu du mal à attirer les foules. Mais dans la mesure où le coronavirus rend impossible l’organisation de grands meetings de campagne, il se peut que la capacité à réunir des foules nombreuses et enthousiastes pèse moins dans le scrutin de novembre. À Madison, la capitale du Wisconsin, je n’ai pas encore vu fleurir sur les pelouses de pancartes électorales en faveur de Biden, mais j’en ai vues qui étaient ornées du message suivant : « En 2020, votez pour n’importe quel adulte fonctionnel ». Les sondages les plus récents semblent démontrer qu’une stratégie consistant à faire profil bas et, tout simplement, à ne pas être Trump, a des chances de l’emporter.  Mais le résultat de 2016 nous met en garde contre tout excès de confiance.

La gauche, quant à elle, est divisée. L’organisation Democratic Socialists of America (DSA) a refusé de soutenir Biden[4]. Les détracteurs de cette décision considèrent que, ce faisant, DSA s’est condamné à ne jouer qu’un rôle insignifiant au cours des prochaines années. (Même s’il n’est pas évident que Biden aurait souhaité avoir le soutien de DSA ou en ait tiré profit.) Certains socialistes considèrent que la défaite de Bernie met en lumière les limites d’une stratégie électorale contrainte par le bipartisme et ont orienté leurs espoirs vers la création d’un tiers parti. Reste qu’à part quelques intellectuels en vue, la plupart des partisans ordinaires de Sanders voteront certainement pour Biden en novembre. Cette réaction hétérogène de la gauche montre d’une certaine manière que le soi-disant « culte de Bernie » perçu par certains critiques de sa campagne n’était que le fruit de leur imagination : les adeptes de Sanders sont capables de penser par eux-mêmes et n’obéissent pas nécessairement à toutes les consignes de leur candidat, qui s’est par ailleurs exprimé clairement sur l’importance d’élire Biden. Mais quel que soit leur option en novembre, les militants et les organisations de gauche devront commencer à préparer l’avenir.

La candidature de Bernie Sanders a poussé la gauche à adopter des formes de participation politique dans lesquelles beaucoup ne se seraient pas engagés sans lui. On peut mentionner parmi ces nouveaux venus à la politique celle qui sera peut-être le successeur de Bernie en tant que leader symbolique de la gauche étatsunienne : Alexandria Ocasio-Cortez. Contrairement à Sanders, Ocasio-Cortez ne nourrit aucune ambiguïté quant à sa place au sein du parti démocrate, même si elle a déclaré en janvier que « dans n’importe quel autre pays, Joe Biden et moi ne serions pas membres du même parti, mais aux États-Unis, c’est différent ». Une façon concise de résumer le défi que la gauche étatsunienne continuera à devoir relever en l’absence d’une réforme de la Constitution ou d’une modification des normes électorales. Ce qui n’empêche pas beaucoup de gens de mettre leurs espoirs dans cette nouvelle figure, qui a été intégrée en mai à l’équipe de travail démocrate sur le changement climatique et dont le formidable talent politique ouvre des perspectives prometteuses. Pour Max Berger, un activiste progressiste de l’équipe d’Elizabeth Warren, « son discours vise à créer une majorité d’une manière qui n’intéressait pas vraiment Bernie. Si Bernie est Moïse, alors Alexandria Ocasio-Cortez est Josué. » Dans la Bible, Dieu exhorte Josué, qui succède à Moïse à la tête des Israélites, à être fort et courageux et à ne pas dévier du chemin tracé par la loi mosaïque, ni vers la droite ni vers gauche. Peut-être quelqu’un de moins encombré par le poids du passé pourra-t-il assumer le fardeau de l’avenir.

Patrick Iber est chercheur et enseignant de la faculté d’Histoire de l’Université du Wisconsin. Il est l’auteur de Neither Peace nor Freedom : The Cultural Cold War in Latin America (Harvard University Press, Cambridge, 2015) et écrit fréquemment dans la revue Dissent et le magazine New Republic. Une version en espagnol de cet article a été publiée sur le site de la revue latino-américaine Nueva Sociedad (nuso.org). Traduction : Marc Saint-Upéry.

 

Notes:

[1] Une étiquette passablement affadie en Europe, mais qui a une connotation nettement plus radicale outre-Atlantique [NdT].

[2] En anglais « liberals », au sens étatsunien de « progressistes modérés » [NdT].

[3] Ibid.

[4] Sur DSA, voir « Le socialisme étatsunien et la “gauche du possible”. Entretien avec Bhaskar Sunkara », Mediapart, 18-06-2019, https://blogs.mediapart.fr/saintupery/blog/170619/le-socialisme-etatsunien-et-la-gauche-du-possible-entretien-avec-bhaskar-sunkara [NdT].

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.