Au revoir Abdelmajid !

Camarade Abdelmajid Triki
Tu as choisi le jour de la fête des amoureux pour dire au revoir à ta vie
Ta vie qui se confond avec l’histoire de la gauche et, merveilleusement, la décrit
L’histoire de la gauche depuis ces évènements de mai qualifiés par de Gaulle de «chienlit»
Depuis son grand procès de 68 qui, sur les ondes, fut directement retransmis
Croyant intimider quiconque oserait défier leur système liberticide établi
Et qui, à des condamnations pour atteinte à la sûreté de l'État, avait abouti
Jetant au bagne de Borj Erroumi la fine fleur de ce que cette gauche avait produit
Car, c’est à cette époque que, dans le combat politico-syndical, tu t’es inscrit
Et, tu fus le collègue le plus engagé, de façon continue, en passant, soit dit
Sous tous les régimes qui se sont succédés depuis notre interne autonomie
Engagé dans l'opposition aux pouvoirs en place, de Bourguiba à l’islami
Tout en se réclamant de l'héritage moderniste du premier et tout ce qui s'en suit
L’un n’empêchant pas l’autre, il n’y a que les islamistes qui ne l’ont pas compris
Libération de la Femme, éducation et santé pour tous en sont les acquis
Bourguiba, fondateur de la Tunisie moderne, malgré son autocratie
Leader du Mouvement national, mais, de diverses dérives, il s’est noirci
Toi qui as été toujours éperdument amoureux de
ta patrie
Pour qui tu as milité ardemment, malgré les risques et les soucis
Malgré ta santé fragile et ton cœur affaibli
Par une opération à cœur ouvert, comme on dit
Que tu as subie voilà plusieurs décennies
Du côté de Moscou, là-bas en Russie
Tu as milité pour une cause qui nous a unis
Pour laquelle tu t’es battu, à la folie
Sans limite et avec grande modestie
Pour la joie de vivre dans notre pays
Paisiblement, loin de toute bigoterie
Où l’individu est autonome et affranchi
Milité toujours avec respect et courtoisie
Avec talent, ouverture d’esprit et  bonhomie
En tant qu’universitaire et étudiant, aussi
Depuis le début des années soixante-dix, jusqu’à aujourd’hui
Ton dernier combat fut contre les «fréros» et leur Ghannouchi
Dans leur tentative de nous imposer leur islam obscurci
Illustré magistralement par la toute dernière c…….
De Souad le Pen-Palin qui vient de rebaptiser « rue de Serbie »
La rue de la Cité Mahrajane qui s’appelait « rue Ibn Arabi »
Ibn Arabi, figure de l’Islam des lumières, grand maître soufi
Qualificatif qui, à leurs yeux, le rend coupable d’hérésie
Poète, juriste, philosophe, né au XIIème siècle en Andalousie
Dont l’œuvre aurait influencé Dante dans la Divine Comédie
Avec ses Illuminations mecquoises  regroupant prose et poésie
Laïc avant l’heure, il a écrit : « Mon cœur a toujours accueilli
Un jardin parmi les flammes, pour les gazelles, je suis Prairie
Pour les moines, je suis Abbaye, pour les idoles, Temple je suis
Tablettes de la Thora, feuillets  du Coran et Ka'aba pour les hadjis
Je suis la religion de l’amour, partout où elle va, je la suis
L’Amour est ma religion et ma foi, c’est ça ma philosophie »
Extrait d’un poème qui vous donne des frissons quand on le lit
Que j’ai traduit, en privilégiant le message qu’il induit
Elle a déclaré aussi la guerre au Street Art en couvrant sa Galerie
À ciel ouvert, sous le plus vieux pont de Tunis, par un lugubre gris
Tableaux géants réalisés par des dizaines d’artistes furent détruits
Réalisés à même le béton, l’acier, la pierre et les enduits
Au lendemain de la Révolution par une jeunesse qui revit
Pour ces gens-là, tout ce qui est art contemporain relève des Interdits
En vérité tout genre de culture : danse, musique, sculpture,…et cinéphilie
Comme si Dieu n’aimait pas la liberté d’expression artistique, l’inédit
Puisque pour eux, leurs modèles de référence sont leurs anciens, leurs salafis
Qui ont tout trouvé, tout compris, tout arrêté, avec eux, tout a abouti
Ni voir ses créatures valoriser les facultés dont
Il les a munies
Lui qui les a créées  à son image avec mission qu’elles soient prémunies
Contre le risque de ne pas s’en servir et de n'en pas tirer profit
Lui, Le Beau, aimant la beauté, se manifestant dans son Univers infini
Nous invitant sans cesse à user de notre intelligence pour sa saisie
Apprécierait probablement les efforts de son émanation et son génie
Enfin, Ibn Arabi, à propos de l’art de gouverner, a écrit
«من لا حكمة له لا حكم له », adage qui, par le vers suivant, peut être traduit 
Celui qui ne possède pas la sagesse, pas de gouverne pour lui
Quant à tes qualités de chercheur, je peux en témoigner ici
Puisque, pour ton doctorat, j’étais parmi les membres du jury
Et, depuis, tes activités universitaires, de loin je les ai suivies
Avec surtout le laboratoire relevant de « l’Ordre » que tu as construit
Baignant dans les « Espaces ordonnés » dont les plus significatifs sont les «Treillis»
Qui sont à la base de divers domaines, depuis les TIC jusqu’à l’économie
Labo couvrant ce thème de recherche mathématique que tu as introduit
Dans notre Département et qui, depuis, a fait des petits
Ne t’en fais pas, Abdelmajid, le combat sera poursuivi
Ce combat où, depuis un demi-siècle, tu t’es investi
Dont l'un des temps forts est le congrès de Korba que beaucoup oublient
En cet été 71, quand fut réussi un défi
Lorsque la mainmise du pouvoir sur l’UGET s’est vue  anéantie
Victoire qui nous fut arrachée par la violence et l’anarchie
Qu’ils ont créées avant que les travaux du congrès ne soient finis
Les urnes furent détruites et les barbouzes, du service, ont pris
Chargées de terroriser tous ceux qui sont politiquement impies
Ceux qui affichent des idées de gauche, ne fût-ce que par le moindre écrit
D’ailleurs en l’automne de cette même année, un autre espoir fut trahi
Et, cette fois-ci, au sein même du sérail, quand Bourguiba a fait fi
Des résolutions réformistes que son parti avaient définies
Lors de son huitième congrès, résolutions animées par Mestiri
Ce qui a laissé le champ libre aux faucons et à leur machiavélie
L’islamisme chez nous est une création de Sayah et Cie
Puisque l’on peut dater de cette époque les prémices du MTI
Entretenues par le pouvoir pour contrer notre influence qui grandit
Qui ont conduit à la montée sur notre sol de la gangrène nahdhaouie
Entretenues pendant que nos camarades croupissaient dans Borj Erroumi
Prison, enfer carcéral pour les prisonniers d’opinion de toutes catégories 
Dominant les hauteurs de Bizerte, que les vents battent et humidifient
Bunker-bagne,  célèbre par sa fosse, creusée sous terre à même la roche, garantie
Aux plus récalcitrants, dont certains membres du mouvement de gauche, né à Paris,
Connu sous le nom de « Perspectives » qui, pendant les années soixante, a fleuri
Dans des hauts lieux tels que « Le Gay Lussac» et « Le 115», avec son couscous du vendredi
Ses rencontres de toutes sortes, réunions et débats qui duraient tard dans la nuit
Et dont j’étais l’antenne dans le terroir du Gevrey-Chambertin, du Meursault et du Chablis
Mon vis-à-vis était Noureddine Ben Kheder qui habitait dans la Cité d’Antony
Un des fondateurs du mouvement qui, pour le consolider, a beaucoup entrepris
Archétype de l’indépendant de gauche, non soumis aux idéologies et aux partis
Luttant, principalement, pour la Tunisie, contre le Destour et son hégémonie
Qui fut condamné à quatorze ans de prison parce qu’il était, de liberté, épris
Et nous fûmes nombreux à être exclus de l’UGET dont l’exécutif était destouri
Pour avoir soutenu sa section de gauche qui, à Paris, des urnes était sortie
En 1963 et qu’il a dissoute, vu le danger qu’elle représentait pour lui
Pour y arriver, il a fait voler les urnes et a déclaré vainqueurs ses béni-oui-oui
Et c’est de cette dissolution que le mouvement « Perspectives » était précisément parti
Il les a fait réunir à Grenoble pour arrêter la liste noire des insoumis
Et notre petite section dijonnaise, dont j’étais secrétaire général, en a fait partie
Et c’est par un laconique télégramme, émanant de lui, que j’ai appris qu’il m’avait démis
Pour éviter leurs représailles, mes retrouvailles  avec la famille, je les ais bannies
Tant qu’il y avait le moindre risque que je sois, de voyager hors de Tunisie, interdit
J’étais à cette époque communiste, et déjà en rupture de ban avec mon parti
Essentiellement à cause de son exégèse du soulèvement de 56 en Hongrie
Je le suis devenu pendant ma période scolaire à Khaznadar, l’internat de Sadiki
C’est l’une des raisons qui m’ont poussé à avoir, envers ledit mouvement, de la sympathie
Accentuée par le sort du «socialisme à visage humain» né en Tchécoslovaquie
Qui fut enterré par la terrible intervention, dans ce pays, du Pacte de Varsovie
Camarade Abdelmajid Triki
L’Histoire retiendra que pendant que le Parti communiste tunisien était proscrit
Son huitième congrès s’est déroulé dans la clandestinité, avec ses risques, dans ton logis
Camarade Abdelmajid Triki
Ô combien de souvenirs militants ta disparition a réveillé dans mon esprit
Bousculant l’espace et le temps, nous rendant notre lointaine jeunesse, comme par magie   
Enveloppant le chagrin causé par ta perte d'une sensation d’un brin de nostalgie
Ne t’en fais pas, Abdelmajid, notre combat donnera ses fruits
Toutes nos années de lutte au service de la démocratie
Et notre engagement mèneront à bon port notre Tunisie
Les objectifs de notre Révolution seront accomplis
N’en déplaise à ceux qui ne souhaitaient pas qu’il en soit ainsi
Et la joie de vivre prendra le pas sur leur théocratie
Malgré leur supercagnotte, surtout d’origine qatarie
Et leur Structure Sécuritaire Secrète que leur gourou dénie
SSS responsable de toutes leurs violences et barbouzeries
Impliquée dans des crimes et l’envoi des jeunes aux zones de conflit
Tous azimuts, que ce soit en Syrie, en Irak ou en Libye
Dans le recyclage d'argent sale et dans des espionneries
Concernant des citoyens ou des diplomatiques chancelleries
Structure dont l’existence est établie malgré ses démentis
Établie par le juge d’instruction, dernièrement, ces jours-ci
Camarade Abdelmajid Triki
J’en suis sûr, l’avenir nous sourit
L’étau se resserre sur l’ennemi
Le flambeau, par les jeunes, est repris
Les femmes mobilisées sans répit
Fers de lance qui luttent sans merci
Pour nos droits, nos libertés, leur survie
Sur le qui-vive, matin, soir et midi
Combat inébranlable affermi
Par la profonde conviction nourries
Et, jamais par l’ambition infléchies
Sans elles, que serait notre Tunisie ?
Sans leurs luttes menées avec énergie
Rien qu’y penser me donne le tournis
La condition de la femme nous fournit,
Quel que soit le pays, un indice précis
Quant au modèle de société qu’il a choisi
Moderniste ou dans les ténèbres englouti
Jeunes et femmes, notre espoir, notre appui
Dans les moments de détresse, d’atonie
Et aussi dans les phases d’euphorie
Fait que le Sit-in du Départ certifie
Où les «fréros», à la porte, furent conduits
Jeunes et femmes, avant-gardes vaillantes et hardies
Duo gagnant contre la Confrérie
Et, No pasarán ! à mon humble avis
Repose en paix et à bientôt, l’Ami !

Salah HORCHANI

Source de la photo ci-dessous :

http://www.businessnews.com.tn/en-photos--manifestation-de-soutien-a-youssef-chahed-a-la-place-de-la-kasbah,520,72558,3

prise lors de la manifestation d’encouragement au chef du gouvernement à poursuivre la lutte contre la corruption, où j’apparais, avec un drapeau, à la gauche du regretté.

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