Sur l’hémorragie de l’exode des compétences tunisiennes après la Révolution

« La pauvreté pousse à l'émigration, la richesse invite à l'expatriation, mais, une fois arrivés, nous sommes tous des immigrés » Michel H. A. Patin – Émigration (respectivement, expatriation, immigré), mot dérivé du latin «emigrare», de « e » = hors, et «migrare» = aller [respectivement, («expatriate», de « ex » =hors de, et «patriam»= pays), («immigrare», de « in »=en, et «migrare»=aller)] [0].

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Tableaux fournissant, pour l’année 2018, le nombre,  par secteur, et le motif des compétences expatriées, dressés par l’Office des Tunisiens à l’Étranger (OTE), l'Association des Tunisiens des Grandes Ecoles (ATUGE) et Quantylix, une société de conseil, basée à Paris, spécialisée dans le conseil en statistique.

1. Fuite des cerveaux, guerre des talents à l’échelle mondiale

Dans mon précédent billet [1] consacré à la jeune maison d’édition Les Centres du Monde  =  LCM Éditions j’ai écrit : « Une bonne nouvelle pour le public tunisien : Les livres diffusés par  LCM éditions - Librairie Mollat Bordeaux – Editeur  seront bientôt disponibles en Tunisie avec un prix militant ne respectant pas la parité Euro/Dinar, mais, tenant compte du pouvoir d’achat très limité de ses citoyens, afin qu’ils soient abordables pour ce public », en ajoutant l’information suivante : « car, pour ceux qui l’ignorent, le salaire mensuel net d'un professeur des universités en Tunisie en fin de carrière est égal, environ, à la moitié du Smic mensuel net français qui, aujourd’hui, dépasse les 1.200 € ».

L’importance de cette information est qu’elle  reflète l'échelle des salaires, aussi bien publique que privée, l’une des causes de l’hémorragie de la fuite des cerveaux – avec la dégradation des conditions de travail, les insuffisances des infrastructures, la faiblesse des budgets de fonctionnement, l'incertitude dans les perspectives de carrière, le manque de reconnaissance sociale et, last but not least, la pression islamiste qui, depuis la Révolution, essaye de teinter notre quotidien en noir et nos institutions en brun - fuite des cerveaux définie par l’Organisation Internationale de l’Immigration (OIT) comme étant  «une émigration permanente ou de longue durée de travailleurs qualifiés qui se réalise au détriment du développement économique et social du pays d’origine» et hémorragie que nous subissons depuis plusieurs années, vers les pays du Nord, pays qui  n’ont assumé absolument aucune charge de leur formation, fuite relative aux secteurs où ils souffrent de pénurie de ressources humaines. Le flux migratoire de nos compétences vers les pétromonarchies du Moyen-Orient ou vers certains pays de l’Afrique Subsaharienne ne sera pas considéré dans cet article, car, il ne s’agit pas, à vrai dire, d’une fuite de cerveaux, mais, plutôt, d’un « prêt de cerveaux », comme au temps du flux des coopérants français que nous avons connu jusqu’aux années quatre-vingt du siècle dernier. Pendant que nous regardons nos meilleures compétences s’envoler vers d’autres cieux, incapables de créer les conditions pour les en dissuader, les pays du Nord ne cessent d’avoir les yeux de Chimène pour eux, en multipliant les méthodes et inventant les procédures pour les attirer, rendant notre combat pour les retenir perdu d’avance, vu le peu de choses que nous avons à leur offrir. Ainsi, la France a lancé en 2017 le programme « Visa French Tech » qui est une procédure simplifiée pour accorder, sous conditions, des visas de quatre ans aux compétences non-européennes et leur famille qui souhaitent s’installer en France. Ce qui a conduit certains gouvernements à employer le terme «pillage des cerveaux», au lieu de «fuite des cerveaux», d’autres ont usé de l’expression «traite des cerveaux», par référence à «la traite des noirs», le commerce d'esclaves dont ont profité les pays du Nord et les pays arabes, entre autres, et qui fut un grand préjudice sur le développement des territoires victimes. Tous ces  termes dérivent de l’expression «brain drain», signifiant en français «drainage des cerveaux», apparue pour la première fois au Royaume- Uni pour désigner le recrutement de cerveaux dans d’autres pays en leur proposant des conditions professionnelles et salariales nettement plus avantageuses que celles qu’ils vivaient. La perception négative de la fuite des cerveaux des pays sources est naturelle, car ils se voient dérober, froidement, impassiblement, leurs profils les plus performants, les plus talentueux, dans une concurrence qu’ils jugent déloyale, dans une guerre des talents qui se déroule à l’échelle mondiale, sur un champ immatériel où les frontières n’existent plus, et peu importe la trajectoire de ces talents et les pays qui les ont formés, concurrence conséquence obligée de la mondialisation et de l’Économie de marché.

2. Mainmise de la Finance internationale sur notre Enseignement supérieur privé

Avant de poursuivre, je voudrais mentionner un autre type de pillage, concernant les structures de formation - non seulement inconnu du grand public, mais également de la quasi-totalité de mes collègues universitaires - que nous vivons depuis quelques années en Tunisie, conséquence aussi de ces sacrées  Mondialisation et Économie de marché : très peu de citoyens savent que les fleurons de notre Enseignement supérieur privé, et de bien d'autres entreprises tunisiennes de pointe, sont passés, pour certains depuis belle lurette, sous le giron d’un investisseur britannique, plus précisément ACTIS, l’un des principaux intervenants mondiaux sur les marchés en croissance, gestionnaire de fonds d’investissement en capital de premier plan qui se concentre sur les placements dans les marchés émergents en Afrique, en Amérique latine, en Asie du Sud-Est, en Chine et en Inde, en leur appliquant les stratégies des marchés développés. Parmi ces fleurons, je peux citer l’Académie d’Art de Carthage, l'Institut Maghrébin des Sciences Économiques et de Technologie (l’IMSET), l’Université Centrale, l'Université Esprit et l'Université Privée des Sciences, Arts et Techniques (l’UPAST), les carrières médicales n’étant heureusement pas concernées par cette mainmise, étant donné que, jusqu’à ce jour, la formation des médecins dépend exclusivement des Universités publiques. Cet engouement d’ACTIS pour notre enseignement supérieur privé démontre, d’abord, que l’investissement dans ce type d’enseignement est une entreprise très rentable et, ensuite, constitue une reconnaissance de l’excellence du niveau des formations dispensées dans certains de ses établissements.

3. La fuite des cerveaux compromet le développement et le transfert des connaissances

Après cet interlude sur les effets de la Mondialisation et de l’Économie de marché, revenons à nos talents. Pour les pays d’origine, exportateurs malgré eux de ces talents, la facture est lourde, puisque tout le budget qu’ils avaient investi, pendant des décennies, pour l’éducation et la formation de leurs partants ne leur apportera aucun dividende pour le bien-être de leurs économies et de leurs populations, puisque c’est le pays d’accueil qui en profitera. Ne dit-on pas que l’on compte plus de médecins ghanéens, formés au Ghana, à Londres que dans tout le Ghana ! D’ailleurs, dans les pays du Nord, un des plus importants des dits secteurs déficitaires en ressources humaines, voire le plus déficitaire, est celui de la santé, raison pour laquelle nous l’avons privilégié dans cette étude. Ainsi, la France a récupéré la fine fleur de nos spécialistes qui s’y comptent par centaines ; par ce temps suspendu de pandémie, il suffit d’observer le nombre de médecins portant des noms à consonance tunisienne qui interviennent sur les plateaux de télé.

Cette hémorragie compromet dangereusement le processus de notre développement, surtout que les départs sont concentrés dans des domaines qui lui sont essentiels, vitaux, comme les soins de santé, l'enseignement ou les sciences de l'ingénieur, qui, s’ils se trouvaient sous tension, pourraient avoir des conséquences désastreuses pour notre situation financière, économique et sociale, mettre en péril, entre autres, la capacité de l’État à assurer les services indispensables à la population, mettre aussi en péril l’Enseignement supérieur en générant la fermeture de laboratoires de recherche et avoir des répercussions négatives sur notre PIB, donc, sur l’activité économique du pays, car l’économie est basée, aujourd’hui, sur la connaissance et la technologie, et la technologie est tributaire d’un capital humain hautement qualifié dont la dépréciation nous précipitera dans un abîme dont il faudra des décennies pour sortir. Ce scénario catastrophe n’est pas pour demain, il n’est pas non plus à nos portes, mais, il est bien installé dans la maison-Tunisie. Ainsi, par exemple, selon le ministre de la Santé, Faouzi Mehdi, nous manquons actuellement de 3.000 cadres médicaux et paramédicaux pour faire face à la pandémie de coronavirus [2] a. Cet exode de notre personnel médical aura aussi de graves contrecoups sur la formation de nos médecins, sur notre système de santé déjà sinistré, sur l'exercice du droit à la santé dans notre pays et aggravera les inégalités existantes, d'un pays à l'autre, en termes de soins et de protection. De tels graves contrecoups menacent globalement l’entretien du savoir, le transfert des connaissances et les formations dans tous les secteurs victimes de cet exode des compétences et hypothèquent la qualité de l’enseignement scientifique des générations futures.

4. La preuve de l’hémorragie de la médecine tunisienne par les chiffres

Voyons cela avec des chiffres. « Le secrétaire général de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), Noureddine Taboubi  a indiqué que 800 médecins ont quitté le pays en 2018, que 900 autres ont fait de même en 2019 et que 2.700 mettraient les voiles en 2022 » [2] a,  et cela avec « près de 800 médecins qui sortent de l’université tunisienne » annuellement [3], université qui compte quatre facultés de médecine ; quant aux spécialistes exerçant dans les hôpitaux publics, selon des chiffres officiels annoncés par le ministère de la Santé [4], environ 600 parmi eux sont partis travailler à l’étranger, entre 2017 et 2018. Cette hémorragie touche aussi les deux extrêmes de la hiérarchie : « 45% des jeunes médecins parmi 400 inscrits en 2017 au Conseil national de l'ordre des médecins en Tunisie ont quitté le pays » [2] a, situation qui va en s’aggravant, puisque, d’après Slim Ben Salah, président du dit Conseil, « déjà en 2018, on n'était pas loin des 60% de départ, et fin 2020, pratiquement, on n'est pas loin des 80% des jeunes diplômés qui sont en train de partir » [2] b, et selon Ahlem Belhaj, secrétaire générale du syndicat des médecins, pharmaciens et dentistes hospitalo-universitaires, près de 500 médecins hospitalo-universitaires ont plié bagage [5].  En ce qui concerne plus spécialement la France, un reportage de France 3 sur l’arrivée en masse de médecins tunisiens dans ce pays  souligne que « la France qui manque près de 20.000 médecins, a trouvé son bonheur, dans la fuite des cerveaux tunisiens » [3]. À titre d’information, la France compte près de 230.000 médecins dont 45% de généralistes et 55% de spécialistes et le nombre de nouveaux médecins inscrits annuellement au Conseil National de l’Ordre des Médecins (CNOM) avoisine les 9.000 dont 15% sont à diplôme étranger [6]. Dans ce contexte, il convient de mentionner qu’au concours d’équivalence, appelé Épreuves de vérification des connaissances, réservé aux personnes françaises ou étrangères non titulaires du diplôme français d’État pour l’exercice de la profession de médecin, leur permettant d’obtenir l’autorisation d’exercer en France, les Tunisiens sont depuis quelques années massivement présents et en sont souvent les lauréats, comme on peut le constater, par exemple, sur la « Liste des praticiens ayant satisfait aux épreuves de vérification des connaissances », au titre de l’année 2019, par le biais des noms qui y figurent et qui sont à consonance tunisienne [7], où plus du tiers seraient des médecins originaires de la Tunisie. Cela constitue, soit dit en passant, une reconnaissance par la France de l’excellence de notre École de médecine, fruit de la priorité donnée par Habib Bourguiba, dès l’aube de l’indépendance, à l’éducation et à la santé, et la présence sur ladite liste de nombreuses femmes tunisiennes est une conséquence de sa troisième priorité, à savoir la libération de la femme. Quant au nombre total de médecins en Tunisie, selon le CNOM, il est égal, toutes spécialités et tous statuts confondus, à, environ, 15.000 se répartissant entre 6.500 généralistes et 8.500 spécialistes. Il y a donc, approximativement, la même répartition dans les deux pays. Les ordres de grandeurs du nombre total de médecins en Tunisie et de celui des expatriés parmi eux  impliquent que, si cet exode perdure, le nombre d’habitants par médecin va inéluctablement croître dangereusement. Cette considération pour notre École de médecine de la part des pays du Nord et les données dont on dispose actuellement quant aux statistiques relatives aux départs de nos médecins et à l’intention de  départ de ceux qui n’ont pas encore fait le pas impliquent que leur exode est appelé inexorablement à s’intensifier à l’avenir. En effet, le fait que toutes les enquêtes d’opinion montrent que les taux de l’intention d’émigrer des médecins et des étudiants en médecine sont élevés et évoluent en croissant et le fait  que le taux vertigineux de la croissance de l’émigration parmi les médecins entraine une vacance de postes dans la profession induisant une aggravation des conditions de travail des restants, impliquent que ces derniers seraient poussés, à leur tour, à partir.

5. L’hémorragie des domaines clés des autres compétences tunisiennes 
 
Pour ce qui concerne la fuite des compétences tunisiennes en général, un rapport de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) daté de novembre 2017, affirme que « 95.000 Tunisiens ont choisi, depuis la chute du régime de Ben Ali, en 2011, de faire leur vie ailleurs, dont 84 % en Europe » [8] et dont la quasi-totalité ne présage pas d’un retour temporaire ou permanent, en dehors du temps des vacances et du temps de la retraite. En outre, « Selon le Rapport mondial sur le développement humain dans le monde arabe pour 2016, la Tunisie est le deuxième pays arabe exportateur de compétences. Les statistiques officielles démontrent un développement significatif de ce phénomène ces dernières années, avec l'exode de 8.000 cadres d'enseignement universitaire, dont 1464 sont des professeurs d'université. La France attire 31% de compétences scientifiques tunisiennes, suivie du Canada avec 30%, puis les États-Unis avec 11% et l'Allemagne avec 10%... Mais la palme revient aux médecins » [9].  Il convient de souligner que cet exode concerne principalement les ingénieurs, notamment dans le secteur de l’informatique, les enseignants-­chercheurs et les médecins – formations qui figurent parmi les plus coûteuses dans le budget des finances publiques  –  et qu’elle s’est amplifiée dans les années post-Révolution, ainsi, « selon une étude récente de l’Institut Arabe des Chefs d’Entreprises (IACE), plus de trois quarts des médecins tunisiens travaillant à l’étranger, ont quitté la Tunisie après la Révolution » [3].

Nos classes politiques et nos gouvernants désespérants, de droite comme de gauche, islamiste ou moderniste, pré et post-Révolution ont une grande responsabilité dans cet exode de nos compétences - devenu un réel désastre depuis la Révolution, en réaction à, et par l’effet de l’apparition au grand jour de l’islamisme avec ses dérives dans le quotidien du citoyen, avec Rached Ghannouchi, ses acolytes, dans Ennahdha et ailleurs, ses « enfants », leur projet, leur violence… [10] qui ont transformé l’arène politique en un champ de bataille religieux, identitaire,…, engendrant un mal vivre et un mal vivre ensemble amplifiés par la parenthèse du pouvoir islamiste - je disais donc, cet exode de nos compétences devenu un réel désastre qui représente une énorme perte sèche pour la Tunisie qui devrait avoir droit à un dédommagement de la part des États bénéficiaires, surtout qu’il s’agit principalement de diplômés de haut niveau formés aux frais du citoyen tunisien pendant des périodes pouvant dépasser la décennie; alors qu’initialement, du temps de mes études et de  ma jeunesse professionnelle en France, la fuite des compétences était minime et représentée uniquement par le « non-retour au pays » d’un nombre limité d’étudiants partis faire leur formation à l’étranger ; la quasi-totalité des étudiants et stagiaires du Tiers monde que j’ai connus à cette époque sont rentrés chez eux à la fin de leur formation, idéologiquement décidés à, et motivés pour, contribuer à la construction de leurs jeunes nations, la plus part, nouvellement indépendantes.. 

Pour être complet, donnons les nombres des compétences tunisiennes à l’étranger en 2010 et 2012, les deux années qui ont encadré celle de la Révolution, et en la dernière année du siècle dernier, à savoir 2000, qui s’est trouvée être la première année où l'OTE effectue, par des enquêtes crédibles, conduites par des spécialistes du domaine, le dénombrement des émigrés tunisiens à l’étranger, et en particulier de leurs spécialités: d’après les enquêtes menées  par l’OTE [11], le nombre des compétences tunisiennes à l’étranger, toutes spécialités confondues, est égal en 2010 (respectivement en 2012, en 2000)  à 7.234 (respectivement à 7.280, à 4.421), alors qu’aujourd’hui, ce nombre dépasserait de loin les 140.000, d’après la référence [8] et l’extrapolation des données contenues dans les tableaux d’ouverture de ce billet, ce qui justifie les termes  « hémorragie » et  « désastre » employés ci-dessus pour qualifier la fuite des cerveaux que nous subissons.

Les chiffres alarmants indiqués ci-dessus, qui donnent réellement le vertige, devront donner matière à réflexion et à débat dans toutes les sphères – politique, scientifique, syndicale, de la société civile,… – conduisant à considérer le traitement de cette hémorragie, de ce fléau, comme une priorité absolue. J'en appelle à tous pour qu'ils réfléchissent bien à ce qu'il se passe, pour identifier les causes profondes et moins profondes de cette situation explosive, afin de nous permettre d'agir rapidement et de s'attaquer sérieusement à ce problème pour y trouver une solution sauvant, entre autres et en premier, notre système de santé sursitaire avant qu'il ne soit trop tard, sinon, notre génération sera la dernière à pouvoir se soigner correctement.

6. Un ministre ne devrait pas dire et faire ça !

Je ne peux manquer ici de faire part de ma profonde et persistante inquiétude que suscite le traitement de ce sujet par notre classe gouvernante : quand on voit un ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique – il s’agit de Slim Khalbous, pour ne pas le nommer - ne pas sembler s’inquiéter outre mesure de l’hémorragie de la fuite des cerveaux que nous subissons de plein fouet, quand on le voit essayer de jouer avec la sémantique en déclarant qu’il préfère l’expression «mobilité des compétences» à celle «fuite des cerveaux» [8], déniant le fait que nos talents sont partis pour, essentiellement, des conditions de vie et/ou de travail meilleures et, aussi, pour fuir la dérive idéologique identitaire et  l’insécurité physique et/ou économique, déniant également le fait que ces départs auront un impact négatif certain sur notre marche vers le progrès économique, social, scientifique et technologique, quand on voit tout cela, on est en droit de se demander si ceux qui nous gouvernent sont conscients de la gravité de la situation, alors que l’intensité de la fuite des cerveaux va en augmentant, alors que nous sommes arrivés au point où, dans le choix de leur orientation universitaire, les nouveaux bacheliers optent pour les filières qui seraient les plus aptes à déboucher sur d’éventuels recrutements à l’étranger et où près de 60% des étudiants partis faire ou parfaire leurs études à l’étranger y restent [12]. Il faut dire que ce ministre fait partie d’une classe spéciale de membres de gouvernement, qui existe d’ailleurs dans tous les pays, qui profitent de leur passage dans les affaires pour le monnayer dans l’obtention d’un poste prestigieux ou alléchant dans le privé ou dans une organisation nationale ou internationale, classe qui ternit le prestige de l’État. Slim Khalbous a excellé dans cette matière, puisqu’il a démissionné le 14 décembre 2019 de son poste de ministre pour récupérer le poste de Recteur de l'Agence Universitaire de la Francophonie (AUF) [13] pour lequel il s’est porté candidat et il s’est fait élire alors qu’il était encore ministre en fonction, l’AUF, «créée il y a près de 60 ans, elle est l’une des plus importantes associations d’établissements d’enseignement supérieur et de recherche au monde, l'AUF regroupe 1007 universités, grandes écoles, réseaux universitaires et centres de recherche scientifique utilisant la langue française dans 119 pays» [14], et dire que personne n’a trouvé rien à dire ! 

7. Doit-on culpabiliser ceux qui partent ?

Par contre, en général, nous n’avons pas à culpabiliser ceux qui partent, en mettant en doute leur patriotisme, comme le font certains, et ils n’ont pas à se culpabiliser d’être partis pour échapper à des conditions d’insécurité économique ou physique, au fait de se sentir frustré de ne pas pouvoir exercer leurs fonctions efficacement, pour résumer, à un climat multidimensionnel de plus en plus morose. Pour justifier cela remontons à la définition du «patriotisme». La définition standard des dictionnaires est «L’amour de son pays». Mais, il existe diverses amours dont la définition standard commune est «L’affection profonde pour quelqu’un ou quelque chose». Le philosophe écossais Alasdair MacIntyre compare, dans un passage de son livre Is Patriotism a Virtue? [15, p.5], le patriotisme à l’amour entre conjoints. Je pense qu’il est comparable plutôt à l’amour maternel, car si le conjoint est irrémédiablement déficient, en ce qui concerne ses obligations de conjoint, on s’en éloigne en pliant la page affective, mais si c’est une mère qui l’est, en ce qui concerne ses obligations de mère, s’en séparer n’a pas de sens, l’a désaimer non plus, car, contrairement au conjoint, on l’a en nous, dans chacune de nos fibres, dans notre ADN, quoiqu'on fasse, quoiqu'il arrive, on reste son enfant, mais l’on peut s’en éloigner, pour atténuer le conflit engendré par cette déficience, pour l’aider à la surmonter, en maintenant le cordon ombilical, en maintenant la page affective ouverte et en gardant toujours l’espoir que raison soit retrouvée, d’ailleurs, ne parle-t-on pas de Mère-patrie, et non de Conjoint-patrie.

8. Conclusion : remèdes à court et à long terme

Pour terminer, il est évident d’affirmer que la fuite des cerveaux est associée à des coûts fortement déséquilibrés entre le pays source et le pays hôte, qu’elle renforce (respectivement, affaiblit) le potentiel de développement du second (respectivement, du premier) cité, le rendant plus riche (respectivement, plus pauvre). Le problème premier est d’atténuer ces charges qui pèsent sur le premier nommé, par exemple, en invitant le second à contribuer à la formation des compétences qu’il accueille, et, d’ailleurs,  ce n’est que justice rendue que de faire en sorte que les charges soient largement supportées par le second. Et, c’est là où notre système basé sur la Mondialisation et l’Économie de marché se dresse en saboteur potentiel de l’équité désirée ; c’est pourquoi la situation appelle à l’intervention des organisations internationales pour contrecarrer ce sabotage. En vérité, ce problème dépasse largement, sans nul doute, le cadre des frontières et constitue, en réalité, un défi mondial entre les pays du Nord et les pays du Sud. En outre, il renferme en son sein une importante question concernant les libertés individuelles. En effet, la question est de trouver un équilibre entre la lutte contre la fuite des cerveaux et le respect du choix de l’individu dans sa vie professionnelle, question qui ne pourrait se résoudre que globalement et au niveau politique, et avec les pays qui sont bénéficiaires de cet exode. Dans ce contexte, la solution qui pourrait conjuguer ces deux données (la lutte contre la fuite des cerveaux et le respect du choix de l’individu) serait, peut-être, « "la migration circulaire" (…) qui, par essence même, peut contribuer à réduire la fuite des cerveaux [et qui] peut se définir comme une forme de migration gérée de façon à permettre un certain degré de mobilité licite, dans les deux sens, entre deux pays » [16]. Mais, la solution  la plus efficace, à long terme, pour atténuer substantiellement la fuite des compétences demeure entre les mains des pays sources qui doivent donner aux candidats au départ des raisons et des envies de rester, en aseptisant le quotidien de la vie politique infecté, depuis la Révolution, par la dérive islamiste identitaire, en réajustant leur environnement social et professionnel, en leur assurant l’emploi, la sécurité et la qualité de la vie, en améliorant leurs conditions de travail et en leur offrant visibilité et perspectives pour leur avenir, ce qui nécessite une mobilisation gigantesque et d'énormes moyens de la part de ces pays, et une meilleure compréhension des motifs de ce départ. 

Salah HORCHANI

[0] L’immigré est défini en France, par le Haut Conseil à l’Intégration comme suit : « Il s’agit d’une personne née étrangère à l’étranger et entrée en France en cette qualité en vue de s’établir sur le territoire français de façon durable. Un immigré peut donc être français s’il a acquis la nationalité française après son entrée en France par naturalisation, par mariage ou par filiation. A l’inverse, un étranger né en France ne sera pas considéré comme immigré» *. Communément : un « expatrié », ou son apocope « expat», désigne une personne qui est établie dans un pays plus pauvre que le sien, ou de richesses comparables, et un « immigré », ou un « migrant », désigne une personne qui est établie dans un pays plus riche que le sien ; ainsi, si j’étais installé au Maroc (respectivement, en France, au Bangladesh), je serais un expatrié (respectivement, un immigré, un expatrié); les expats le sont par choix, plutôt que par nécessité économique, politique ou autre, ce qui est le cas des migrants ; une personne ayant quitté son pays d’origine pour s’installer dans un autre pays est appelée expat, si ses racines sont occidentales, même si elle appartient à la plus basse classe sociale, et migrant, si elles sont d'un pays du Sud, même si elle appartient à la plus haute classe sociale. Entre ces deux statuts, il y a d’autres différences, par exemple, les expats n’ont pas à faire d’effort d’intégration, il n’y a pas d«expats illégaux»,  ni d’«expats de seconde génération», contrairement aux migrants.

*https://www.duo.uio.no/bitstream/handle/10852/25681/Sarkozy.pdf?sequence=1&isAllowed=y

[1] https://blogs.mediapart.fr/salah-horchani/blog/151120/du-nouveau-chez-lcm-la-jeune-maison-d-edition-petits-prix-trilingue-et-engagee

[2] a. https://lapresse.tn/73706/manque-cruel-de-medecins/#:~:text=A%20titre%

[2] b. https://www.youtube.com/watch?v=HyZxKcej73c

[3] https://tn24.tn/fr/article/la-france-choisit-ses-medecins-en-tunisie-le-reportage-de-france-3-sur-l-exode-des-medecins-tunisiens-66421

[4] https://africanmanager.com/la-tunisie-malade-de-lexode-de-ses-blouses-blanches/

[5] https://africanmanager.com/plus-de-450-medecins-hospitalo-universitaires-ont-fui-la-tunisie/

[6] https://drees.solidarites-sante.gouv.fr/IMG/pdf/dossier_presse_demographie.pdf

[7]https://www.cng.sante.fr/sites/default/files/Fichiers/Passer%20un%20concours/Liste%20laur%C3%A9ats%20EVC%202019.pdf

[8]https://www.jeuneafrique.com/mag/553227/societe/tunisie-la-fuite-des-cerveaux-saccelere/

[9] https://www.leaders.com.tn/article/23888-parution-du-25e-numero-de-leaders-arabiya

[10] Voir à ce sujet, par exemple, mon poème intitulé « LES ENFANTS DE GHANNOUCHI », paru sous le lien suivant :

https://blogs.mediapart.fr/salah-horchani/blog/011215/les-enfants-de-ghannouchi

Voir aussi ma vidéo-poème intitulée « Tunisie : Le "Mein Kampf "   d’Adolf Mourou, prénommé Abdelfattah », parue sous le lien ci-dessous. Abdelfattah Mourou est, avec Hmida Ennaifer et Rached Ghannouchi, l'un des fondateurs du mouvement islamiste en Tunisie, dans les années soixante-dix du siècle dernier. Il fut élu à l'Assemblée des représentants du peuple, lors des élections de 2014 et devint son premier vice-président, et fut candidat malheureux à l'élection présidentielle de 2019 sous les couleurs d’Ennahdha, et c’est lors de la campagne électorale de ces élections que j’ai fait paraître ladite vidéo-poème et le poème qui y est cité.

https://www.youtube.com/watch?v=syPmPU8u0MU&t=12s

[11]https://journals.openedition.org/hommesmigrations/2891

Il s’agit de la revue Hommes & Migrations, « revue française de référence sur les dynamiques migratoires [qui] diffuse depuis cinquante ans des connaissances sur les migrations en France et dans le monde et aborde les grands enjeux contemporains : diversité culturelle, intégration, citoyenneté, rapport à l’autre ». Les trois tableaux ci-dessous en sont extraits.

Répartition des compétences tunisiennes à l’étranger en 2010 :
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Répartition des compétences tunisiennes à l’étranger en 2012 :
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Répartition des compétences tunisiennes à l’étranger en 2000 :
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[12] https://www.businessnews.com.tn/depuis-la-revolution-95-mille-competences-ont-quitte-la-tunisie,519,81751,3

[13] https://www.auf.org/wp-content/uploads/2017/03/20190927_CP-Election-prochain-Recteur-AUF.pdf

[14] https://www.auf.org/

[15] MacIntyre, Alasdair, 1984, Is Patriotism a Virtue?, The Lindley Lecture, University of Kansas, 1984. La version sur le Net est accessible sous le lien suivant :

 https://mirror.explodie.org/Is%20Patriotism%20a%20Virtue-1984.pdf

[16] https://eur-lex.europa.eu/LexUriServ/LexUriServ.do?uri=COM:2007:0248:FIN:FR:PDF

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