Le côté caché de la crise italo-française: un conflit entre néo-colonialistes

Deux gouvernements à la recherche maladroite de marquer le coup pour cacher leurs défaillances, leurs affaires louches en Afrique et leur difficile reconquête de consensus en vue des prochaines élections européennes. La malchance des Italiens et des Français qui vivent de leur travail et surtout des populations africaines : être à la merci d’une compétition néocoloniale au bénéfice des lobbies.

Presque tous les médias et les soi-disant experts ont commenté la crise diplomatique italo-française comme le fait de la stupidité des leaders du M5S, Di Maio et Di Battista, qui sont allé rencontrer en banlieue parisienne des «gilets jaunes» (par ailleurs pas de tout représentatifs) réitérant leurs mépris vis-à-vis de Macron (qui à son tour avait dit que les Italiens méritaient mieux que l’actuel gouvernement) et accusant la France de continuer sa domination coloniale en Afrique à travers le franc CFA. De son côté le leader de l’autre parti du gouvernement Italie, Salvini, a rajouté son attaque à la France qui prétend continuer à utiliser l’Italie comme le dépôt des immigrés et continue à héberger des terroristes italiens. Il a ajouté aussi que Macron est «un très mauvais président» et a appelé le peuple français à se révolter.

Pour M. Salvini la guerre aux migrations et le sécuritarisme tous azimuts (mais pas de tout pour les illégalismes qu’il veut soient tolérés) sont le champ de bataille privilégié sinon l’unique. Et lui aussi n’a pas hésité à accuser la France de faire de la démagogie à propos de l’immigration alors qu’elle n’arrête pas de faire ce que lui Salvini veut sans détours : la guerre totale aux migrants.

Or, bien au-delà des dernière gestes et boutades, cette crise diplomatique s’explique par deux principales raisons cachées:

1) chacun à sa manière et pour leur intérêt, les leaders du gouvernement italien et le gouvernement français ont eu besoin de mettre en scène la comédie grotesque de cette crise pour distraire l'opinion publique afin de cacher les difficultés de consensus et leurs magouilles.

2) il y a un renouveau des rivalités néocoloniales entre la France et l’Italie tout comme nombre d’affaires mal tournés ou en cours de négociation.

Pour ce qui est de la comédie grotesque jouée par les leaders du M5S je renvoie au texte ici, ajoutant que ce parti qui était largement majoritaire dans la coalition gouvernementale italienne, maintenant semble perdre la moitié de sa popularité et se débatte (assez maladroitement, comme des risibles parvenus de la politique) pour récupérer en vue des élections européennes. Par ailleurs, toutes les promesses de ce parti, ainsi que celles du parti allié (la Ligue de Salvini) semblent destinées à aboutir à rien vue que l’économie du pays va très mal contrairement à toute la grande narration de ce gouvernement qui se voulait celui de grand changement. De sa part, la Ligue de M. Salvini, bénéficiaire d’un consensus qui semble lui donner l’ivresse mégalomane (et dans ce cas aussi toutes les occasions de maladresses), ne peut avoir aucune certitude sur la durée de sa popularité car celle-ci ne se fonde que sur une guerre aux migrations sans aucune minime justification dans la réalité des faits, alors qu’en meme temps les promesses de ce parti très probablement ne pourront pas être maintenues. En effet, si l’on va voir le «contrat» de gouvernement M5S-Ligue on peut constater que désormais il ne reste que presque rien pour le « grand public » et seulement des cadeaux pour les nantis et les lobbies (encore qu’il faille voir ce qui va se passer après la dernière révision cinglante du taux de croissance réduit à 0,2).

Le fait le plus révélateur de l’intérêt des deux gouvernements et Etats à cacher les vraies raisons de la soi-disant crise diplomatique est qu’aucun des deux ne veut pas quand on parle. Comme le rappelle bien Marie-Anne Matard-Bonucci, l’histoire des rivalités coloniales et pour d’autres faits est longue. Et j’ajoute le plus souvent chèrement payés par les immigrés italiens (lors des ratonnades d’Aigues Mortes et d’autres violences racistes) alors qu’on a jamais remercié les Résistants italiens qui, entre autres, ont été décisifs dans la libération de Paris.

Or, en partie parce que depuis 1945 l’Italie a toujours joué l’allié servant fidèle des Etats-Unis et davantage depuis la guerre d’Algérie et notamment le fort soutien italien à l’FLN (surtout par le patron de l’ENI, Mattei), les continuelles percées des multinationales italiennes en Afrique n’ont pas cessé d’être perçues par les autorités françaises comme des défis presque de guerre. La partielle autonomisation de l’Italie vis-à-vis de l’allié-dominant (les Etats-Unis) tout en gardant son appui dans la compétition avec d’autres dont la France, avait permis aux entreprises italiennes une certaine pénétration meme en Afrique. Mais, les aléas négatifs de ces dernières 25 ans ont à nouveau affaiblit le poids de l’Italie au sein des premières puissances économiques du monde euro-méditerranéen. Cela du fait meme que ce pays est le plus touché par la dérive néo-libériste globalisée, ce qui a favorisé encore plus la transnationalisation des lobbies italiennes au détriment de l’Etat auparavant bien plus fort que les groupes privés qui quand meme travaillaient toujours en entente avec l’Etat pour s’en servir mais aussi pour s’épauler réciproquement (il suffit rappeler l’épilogue de Fiat qui n’est plus italienne tout comme d’autres grandes firmes qui n’ont plus grands choses en Italie). Autrement dit, l’Italie des deux dernières décennies est de tout évidence en déclin et cela non seulement du point de vue économico-financier. C’est celui-ci l’un des facteurs qui ont poussé l’entourage de M. Macron à penser de pouvoir profiter pour réduire sinon effacer l’influence italienne en Afrique, d’autant plus que la France a joué un rôle de premier plan dans la destruction de la Libye de Kadhafi et certes n’a aucune intention de laisser aux entreprises italiennes quelques marges de pénétration en Algérie, au Niger ou ailleurs. Rappelons qu’entretemps dans plusieurs territoires (de la Libye à l’Algérie, au Niger, au Mali etc.) on vient de découvrir des importants minéraux précieux (or, cobalt, uranium, encore du pétrole etc.). L’Italie semble avoir établi un très gros accord avec l’Égypte pour l’exploitation du gas dans les eaux territoriales égyptiennes tandis que Israel, ayant chassé les Palestiniens de la bande de Gaza pour s’emparer de toute la cote et la mer, vont construire eux aussi un oléoduc jusqu’à l’Italie. Et voilà que la guerre franco-italienne non déclarée éclate exactement à propos de la Libye et du Niger. Dans la guerre civile désormais permanente qui se déroule en Libye l’ENI italien ne lâche pas son contrôle du pétrole payant meme au prix fort des bandes criminelles afin qu’elles n’attaquent pas les installations de cette multinationale qu’elles harcèlent sans arrêt et trafiquant gasoil et essence non seulement avec des bandes tunisiennes mais meme avec des bandes italiennes. Déjà en 2017 on avait découvert un trafic de gasoil de Zawyia (40 Km à ouest de Tripoli) en Libye à l'Italie par œuvre aussi de la mafia de Catane (Sicile) qui visait vendre ce carburant meme dans d’autres pays européens (l’enquête n’a découvert qu’un trafic de 80 millions de kg. de gasoil, soit environ 30 millions d’euros.  Une autre enquête montre dans le reportage Rai montre la contrebande de pétrole le long de la route Libye-Malte-Italie. Par ailleurs depuis des années on sait que des considérables quantité de pétrole sont extrait en Syrie et vendus de contrebande par Daech à la Turquie et ensuite acheminés vers l’Europe. Or, La France macronienne prétend devancer l’influence italienne en Libye non seulement pour s’emparer du pétrole mais aussi des autres métaux précieux. Ainsi la France mise sur Khalifa Haftar, l’un des deux hommes forts de la Libye alors que l’Italie mise sur le chef du gouvernement libyen Fayez Al Sarraj qui en réalité ne contrôle qu’une partie du pays. Le 13 e 14 Novembre 2018 l’Italie a organisé à Palerme une grande conférence qui aurait dû arriver à l’entente entre toutes les fractions libyennes pour assurer une paix stable dans le pays. Le gouvernement italien avait réussi à avoir le soutien de l’ONU et de la Commission européenne. La France a envoyé son ministre Le Drian, mais comme pour marquer le coup, Macron n’est pas allé. L’Allemagne n’a envoyé qu’un sous-secrétaire, et de meme la Russie, la Tunisie, l’Algeria, le Maroc et l’Égypte. Bref, l’absence des chefs d’Etats les plus importants a d’emblée fait comprendre que cette conférence a été un échec de l’Italie. Le coup de théâtre l’a joué Haftar qui est arrivé disant d’être à Palerme pour d’autres choses pas pour cette conférence et il a rencontré juste à la fin Le Drian, le chef du gouvernement russe Medvedev et le président égyptien al Sisi. Le chef du gouvernement italien Conte a réussi seulement à se faire photographier avec al Serraj et Haftar se donnant la main. Depuis le 16 janvier dernier Haftar a lancé une grande offensive dans la région de Fezzan dans le but d’arriver à contrôler le sud du pays qui reste une sorte de no-man’s land pollué par les milices et bandes criminelles, trafiquants de migrants et néo-esclaves surtout à la frontière avec le Niger et le Tchad. C’est là que la France a déployé son contingent militaire et a bloqué le déploiement de celui italien, les deux disant officiellement qui le font pour contraster le trafic des migrants (ce qui est une des plus ignobles imposture vue que les migrants ne soient point protégé -voir à ce propos les billets de l’ami Mauro Armanino, curé au Niger depuis plusieurs années). Haftar veut montrer au monde entier que c’est lui l’homme fort de la Libye et pas son rival Fayez Al Sarraj. Et maintenant il semble y arriver : un communiqué de son Armée a annoncé la prise de Al Sharara, un lieu où on produit presque un tiers de la tout le pétrole libyen. Si cette Haftar arrive à maintenir cette conquête il se place comme le probable gagnant aux prochaines élections d’avant la fin 2019, ce qui est une nette victoire de la France aux dépens de l’Italie. Car, rappelons-le, suivant les pas de son prédécesseur Minniti (PD), c.-à-d. jouant au nom du stop des migrations pour épauler les affaires de l’ENI, Salvini aussi est parti en Libye pour donner encore plus que Minniti plein d’aides en armements, financements et soutien politique (disant entre autre que la Libye est un pays qui respecte parfaitement les droits de l’homme basta avec la rhétorique de la torture en Libye on a des centres d'accueil pour immigrés d'avantgarde). En effet, surtout en politique étrangère, Salvini n’est qu’un parvenu et maintenant il voit que la France de Macron risque de mettre en échec toute la tactique italienne lié au choix de soutien stratégique à Al Sarraj. En passant, du 4 au 6 février des Mirages français de la mission Barkhane ont bombardé des rebelle tchadiens (twitter de l'État-Major Armées - http://bit.ly/5fev19 ) fuiant la Libye sous prétexte d’une demande du gouvernement tchadien. Mais les médias libyens l’ont classé comme un évident acte de soutien français à Haftar.  

Dans la liste des contentieux entre France et Italie il y a aussi l’éternelle histoire de l’absurde tunnel Turin-Lyon que le M5S ne voudrait pas réaliser alors qu’il a donné feu vert à d’autres grandes œuvres autant inutiles, dangereuses pour la santé des habitants et l’environnements et hyper-couteaux. A cela s’ajoute l’affaire plus sérieux de la joint-venture entre les chantiers naval italiens et la STX de Saint-Nazaire.

            A la fin il est assez probable que les leaders italiens et français ne payeront aucun prix pour cette crise diplomatique. En revanche c’est les citoyens italiens et français qui vivent de leur travail et ne sont pas dans les cercles du pouvoir et davantage les populations de pays africains qui vont payer cher pour ces compétitions entre néo-colonialistes.

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