Gênes : La troïka génoise apprête la suite dangereuse de l’effondrement du pont

Après l’effondrement du pont, un deuxième acte de la catastrophe s’annonce. Avec la démolition des restes du pont et des immeubles contigus, sa reconstruction et les nouveaux grands travaux, on aura plus de 250.000 tonnes de décombres à l’amiante, des couts absurdes et inutiles et bénéfices que pour les lobbies. A cela va s’ajouter le nouveau cadeau aux riches par le sauvetage de la banque Carige

L’effondrement du pont Morandi a été l’énième désastre qui ont connu les habitants de Gênes (pour une reconstruction approfondie de tous ces désastres et de leurs responsables, voir ici). 

L’histoire de cette ville[1] est en effet emblématique de l’histoire de l’Italie et en particulier de la criminalité écologico-politique de la part de dominants locaux et nationaux. Ville marquée par le plus important port du pays et une très vaste industrie «de base» (cela rappelle Marseille), les dominants de Gênes sont à la fois les héritiers des bandits qui ont accumulés des énormes fortunes avec les croisades, le piratage, la traite des esclaves et les ententes avec les sultans de Constantinople, des parvenus enrichis sur le dos des émigrants vers les Amériques et des enrichis avec les deux guerres mondiales et enfin les héritiers des artisans de la dévastatrice spéculation immobilière et du bétonnement des années 1960-1970. Après la courte période – hélas- de gloires grâce à la Résistance contre le fascisme et le nazisme et grâce à la révolte du 30 Juin 1960 contre un gouvernement de la Démocratie Chrétienne et des néo-fascistes, le gouvernement de Gênes a été repris en main par la nouvelle troïka locale : Opus dei (c.-à-d. l’archevêché), la maçonnerie des droites et la maçonnerie de l’ex-gauche, tous membres du conseils d’administration de la grande banque Carige et tous bien mêlés avec les propriétés immobilières et les principales entreprises de la région. La ville, comme toute l’Italie, a été dominée par les trois grandes lobbies (celle du pétrole, celle de l’automobile et de la métallurgie et celle du ciment) et par la nomenklatura de l’industrie d’Etat[2], fortement présente à Gênes (aciéries, chantier naval, industrie militaire etc.). Mais, encore aujourd’hui personne parle à Gênes de cette troïka : l’omertà d’une partie des habitants complices ou clientes d’elle ou la phagocytation -inconsciente- de partie de toutes les couches sociales y compris des intellectuels, prouve la force de cette domination bien rodée depuis presque un demi-siècle.

Depuis 1970 Gênes a connu des désastres environnementaux, sanitaires et économiques qui ont provoqué milliers de morts (surtout ceux pour maladies dues à des contaminations toxiques -3 mille morts d’amiante et encore 2500 malades- outre que pour les inondations) et des énormes dommages. L’effondrement du pont Morandi le 14 aout 2018, faisant 43 morts et 700 personnes sans-abris n’est donc que le dernier d’une horrible séquence des effets d’un développement économique et urbain criminel.

Profitant de l’écroulement du pont Morandi, la troïka génoise, avec le soutien des syndicats (suicidaires) a réussi à drainer des financements importants que veut investir dans une reconstruction très discutable et pas nécessaire du pont et aussi (pire) dans la réalisation d’autres grands travaux (un tunnel style TAV évalué par nombre de techniciens et experts inutile, très couteaux et dangereux pour la santé des habitants et l’environnement et la gronda, une nouvelle autoroute pour contourner une partie de la ville, elle aussi inutile, dangereuse et hyper couteuse). Et cela malgré l’éclatante et attestée évidence de la nécessité urgente d’un vaste programme de récupération/bonification de tout le territoire affecté par des contamination toxiques (ce qui pourrait créer des milliers d’emplois et surtout un futur stable pour toute le territoire) ainsi que la nécessité de services sanitaires et sociaux dont aujourd’hui manquent les vallées qui risquent d’être bouleversées par ces grands travaux.

Suivant le meme «escamotage» expérimenté après d’autres catastrophes (en particulier celle du Vajont avec 1917 morts et dizaines de milliers de sans-abris et celle de l’après tremblement de terre en Irpinie avec 2.914 morts, 8.848 blessés et 280.000 sans abris) le gouvernement M5s-Ligue (qui prétend être celui du grand changement) a décrété l’état d’urgence (ou d’exception). Avec ce dispositif tous les pouvoirs concernant les travaux de démolition des restes du pont et de sa reconstruction, mais aussi les autres travaux dits nécessaires pour relancer l’économie de la ville, sont attribués au commissaire extraordinaire, à savoir le maire de Gênes (droite) Bucci. De par ces pouvoirs M. Bucci a le droit de confier ces travaux aux entreprises de son choix sans aucun appel d’offre ni contrôle de la part de la Cour des Comptes. Or, il est connu que dans la réalisation de ces travaux il y a un assez haut risque d’infiltrations mafieuses dans les entreprises et leurs sous-traitants multiples pas toujours contrôlables ainsi que le risque de clientélismes etc. (ce que s’est déjà vérifié dans le cas du TAV Turin-Lyon ainsi que dans d’autres cas objet de procédure judiciaires en cours dans tout le pays). En plus, M. Bucci a déjà confié à des entreprises soit la démolition, soit la construction du nouveau pont sans aucun débat public ni confrontation avec les habitants et les experts qui ont signalé plusieurs points discutables de ces choix et des projets choisis. Ainsi, comme le signale le Comité de Certosa (le quartier sous le côté droit du pont), rien n’a été dit à propos de mesures urgentes à prendre comme prévention des graves risques de contamination de l’amiante qui est présent dans les plus de 250 000 tonnes de gravats sui seront produits avec la démolition des restes du pont et des immeubles contigus à ces restes. Remarquons entre autres, que l’archistar Renzo Piano (génois de souche) est l’auteur du projet du pont qui -dit-il- a offert gratuitement à sa ville natale … embrassé par le maire et le président de la région (les deux de droite) qui ainsi se sont couvert avec l’archistar soi-disant de gauche. Mais celui-ci n’a rien dit à propos des risques de grave pollution lors de la démolition et rien à propos des autres grands travaux inutiles, dangereux et hyper couteaux. Remarquons entre autres que meme des experts souvent favorables aux grands travaux depuis longtemps ont affirmés que l’analyse coûts bénéfices pour la TAV de Gênes ainsi que pour celle Turin-Lyon montrent que ces œuvres ne sont pas de tout intéressants. Mais, droites et ex-gauche, les leaders des syndicats et les médias sont unanimes et déchainés à réclamer tous les grands travaux au nom du salut meme de l’économie nationale. Ainsi, ils n’arrêtent pas de publier des fausses données et des fake news notamment à propos de l’avancement de ces travaux, des amendes à payer en cas d’abandon des œuvres etc. (dans cette fausse information on remarque l’engagement commun du groupe GEDI -l’Espresso-Repubblica- et du groupe RCS -Corriere della sera etc., maintenant aux mains de M. Cairo, patron aussi de la chaine tv la7, du club de foot Turin et d’une maison d’édition et de publicité) ; on trouve là des journalistes -telle M.me Gabanelli- qui avaient soutenu les critiques à la TAV et maintenant ont basculé à soutien de toutes les grandes œuvres que la Ligue de Salvini veut à tout prix tandis que le M5S hésite mais semble dire oui, ce que est à l’opposé de ses promesses électorales.

La nouvelle «saison» du feuilleton de la Banca Carige

Parallèlement aux vicissitudes concernant l’après effondrement du pont, Gênes vient d’assister à la nouvelle «saison» du feuilleton de la banque Carige, cette fois-ci d’immédiat intérêt politique national. Puisque le conseil d’administration n’a pas réussi à réparer le crac financier éclaté en 2012 (en meme temps que l’arrestation du président Berneschi), au bord de l’abime la Banque Centrale Européenne, pour la première fois, le 2 janvier 2019 a placé la banque Carige sous la gestion extraordinaire trois commissaires. Dès lors le gouvernement a été contraint à intervenir. On a vu alors le début d’un ballet qui encore n’est pas de tout terminé. Le gouvernement a décidé de destiner 1,3 milliards pour sauver la banque. Cela a fait crier «honte au M5S» de la part de Renzi, Boschi et d’autres leaders du Parti démocratique (PD), car le gouvernement M5S-Ligue ne fait que copier exactement ce que le PD a fait quand il était au gouvernement, alors accusé d’avoir rendu service aux parents et amis de Renzi et Boschi. En meme temps, le leader du M5S, Di Maio, a déclaré que la banque sera nationalisée alors que les commissaires excluent cette hypothèse et de meme les gens de la Ligue au pouvoir à la région. Mais, comme expliquent bien Filetto et Preve dans leur article, on est en train de sauver tous les gros débiteurs, voir les VIP ou personnages de premier plan de Gênes (autrement dit, les gens des cercles de la troïka génoise), exactement ceux qui ont dépouillé la banque. La liste de ces gens est connue car on la trouve dans les actes judiciaires de condamnation pour escroquerie de Berneschi e du président du compartiment de la banque pour les assurances. Là on y lit les noms des armateurs génois Messina et Spinelli, du président du club de foot Genoa et industriel des jouets, Preziosi, la famille Orsero, des patrons des ports touristiques et encore bien d’autres. Tous ils ont reçu des millions de crédits que n’ont pas rendu attendant des très fortes réductions. En 2013 les inspecteurs de la Banque d’Italie signalaient : "On a observé des crédits accordés négligeant les évidents symptômes de dégradation..." (c.-à-d. insolvabilité -évidemment tolérée en vertu de la complicité entre la direction de la banque et ces créditeurs, tous en entente pour ce faire). Mais voilà qu’on découvre maintenant que les crédits “détériorés” sollicitent une grande avidité de la part de ceux qui sont prêts à profiter de la situation. C’est ce que raconte bien Marco Preve, rappelant que derrière les 3 milliards de crédits “détériorés” il y a quand meme des hypothèques sur des biens immobiliers de bonne valeur. La société qui va gérer ces crédits semble vouloir les acheter à 35% des 3 milliards, mais il se peut qu’elle puisse arriver à réaliser 70 ou 80% de ces 3 milliards grâce aux biens hypothéqués. Et voilà qu’on découvre aussi que la directrice générale de la société qui va prendre en gestion ces crédits a fait carrière dans le gros groupe bancaire Unicredit à l’époque grâce à M. Modiano, qui avec Invernizzi, est maintenant nommé par la Bce administrateur provisoire. Ces deux étaient déjà directeur général et président de la Carige. Or, on peut remarquer que personne ne parle des faits suivants :

1) l’histoire de Carige (le président de Carige, Berneschi, avait toujours été réélu par tous les membres du conseil d’administrations où siègent entre autres l’archevêque, le près. de la région et presque toutes les personnalités de la troïka) est la quintessence de l'œuvre de la troïka génoise. L’affaire de la dernière spéculation immobilière, le soi-disant parc technologique Erzelli (une absurdité car est situé sur le sommet d’un colline inaccessible … ) est l’un des classiques mastrussi (combines, imbroglio) style années 1960-1980 avec des terrains agricoles devenus aire de spéculation; et pour ce faire nombre de gens racontent de la " mallette" des 300 milles euros donnée à une personnalité importante des années 2000-2015 ... souvent associé aux cercles des autres VIP de la ville. Dans cette affaire de la banque Carige il y a aussi la Coop Liguria, c.-à-d. les ligue des coopératives liée au PD, donc poussée à investir dans Carige par la maçonnerie de l'ex-gauche).

3) Il est assez intéressant remarquer que le leader charismatique du M5S Grillo, génois doc, n’a jamais dit un mot sur l’affaire Carige et sur la troïka génoise, alors qu’il a toujours fustigé les “pouvoirs forts” ou les magouilles des riches du pays (tout en y étant l’un d’eux meme si moins que ceux de la haut gamme). Il sera intéressant découvrir aussi pourquoi monsieur Grillo a toujours tout fait afin que son parti ne gagne pas les élections à Gênes et n’a jamais attaqué la troïka génoise.

4) Tous les gens de la troïka génoise et leurs amis “sauvent les meubles” (et les immeubles et leurs capitaux) et s’apprêtent à forger les nouveaux grands mastrussi avec les grands travaux avec aussi la caution de l’archistar soi-disant de gauche Renzo Piano.

            Cette conjoncture génoise se situe maintenant dans le moment de probable crise politique : l’alliance M5S-Ligue semble craquer d’autant plus que les deux cherchent à «sauver les meubles» en vue des élections européennes l’un aux dépens de l’autre. Il est désormais connu que les grandes promesses de ce gouvernement sont passées à la trappe : il n’y a pas de couverture financière ni pour le revenu de citoyenneté promis par le M5S, ni pour la réforme des retraites et pour la flat tax, voulue par la Ligue. La volteface de ces deux partis est flagrante étant donné l’exaspération de leur démagogie à propos de ces promesses et d’autres, notamment à propos du changement de cap par rapport aux grands travaux, à la transparence, à la fin de l’empiétement des partis au pouvoir sur la chose publique. Mais la Ligue cherche à décharger la faute de la volteface au M5S et vice-versa.

Les habitants de Gênes auront de quoi attendre des nouveaux massacres du territoire et des nouveaux désastres sanitaires-environnementaux et économiques. Car, comme montrent les experts les plus fiables, il est totalement faux que ces travaux produiront un nouveau développement économique de la ville. Au contraire comme tous les “développement économiques” connus par le passée, l’aboutissent sera ce qu’on voit aujourd’hui: une ville meurtrie par les milliers de morts de maladies dues aux contaminations toxiques, un territoire dévasté, un déclin démographique sans égal (moins de 35% d’habitants en 40 ans) un futur bouché (depuis les années 1990 les jeunes génois n’arrêtent pas d’émigrer), un corruption diffuse … et en plus -comme dit quelques vieux ouvrier- “tout ça que pour une assiette de lentilles”.

Mais il n’est pas non plus exclu que des tentatives de résistance puissent changer la donne : par exemple le mouvement Renaissance Gênes avec l’Eco-Institut REGE est en train de déclencher une dynamique prometteuse qui petit à petit pourrait réussir l'entreprise titanique de mettre en échec la troïka et mobiliser la population qui avait perdu toute envie d’action collective.

 

[1] Voir “La nuova grande trasformazione di Genova”, in Città mediterranee e deriva liberista, 2011, pp. 131-145, https://www.academia.edu/36906349/Citta_mediterranee_e_deriva_liberista.pdf.

[2] A partir de la période fasciste et surtout après la deuxième guerre mondiale, l’Italie a été dominée par trois lobbies (pouvoirs privés): celle du ciment (famille Pesenti), celle de l’automobile et des moyens de transport sur route (Fiat, famille Agnelli qui avait accumulé une énorme richesse avec la production militaire lors des 2 guerres mondiales) et celle du pétrole (les pétroliers ont souvent soutenu les groupes les plus réactionnaires et leurs actions parmi lesquelles les massacres à la bombe –stragi di stato-). A côté de ces lobbies les autres dominants de l’histoire économique et politique de l’Italie ont été les boiardi di stato, c.-à-d. les grands managers, voir la nomenklatura de la toute puissante industrie d’Etat notamment dans le secteur du pétrole et de la chimie, dans la sidérurgie, les chantiers navals et la production d’armements (souvent comme sous-traitant des firmes des USA), dans la production et distribution de l’énergie électrique (ENEL) et encore dans les chemins de fer et la santé publique. Pendant 40 ans la Démocratie Chrétienne («parti-Etat» par nécessité car dans un pays sans souveraineté nationale aliénée au bénéfice des Etats-Unis), s’appuyant sur le soutien décisif à la fois des Etats-Unis et de l’église catholique, et ensuite l’entente entre tous les partis du parlement, ont garanti des choix de développement économique et industriel toujours très favorable à ces lobbies du privé et du public. Pour ce faire ils ont alimenté les «illégalismes de masse» légitimant ainsi ceux encore plus dévastateurs des dominants, voir la pratique de l’anamorphose de l’Etat de droit.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.