Ce que nous apprennent les revendications du mouvement antiraciste aux États-Unis

Depuis toujours les États-Unis reproduisent des faits extrêmes : après l’exaspération de la criminalisation raciste et de l’emprisonnement massif voilà maintenant le mouvement antiraciste qui arrive à réclamer fortes réductions du budget de la police et imaginer même son abolition, des revendications inimaginables en Europe et pourtant possibles

Dès le début des année 1990 aux États-Unis et ensuite même en Europe et un peu partout dans le monde on a assisté à une escalade impressionnante de l’incarcération massive et de la violence policière. Cela depuis Reagan, puis Clinton e davantage avec le dernier Bush après le 11 septembre 2001 (voir le célèbre ouvrage de Jonathan Simon Governing Through Crime. How the War on Crime Transformed American Democracy and Created a Culture of Fear et voir aussi Migrations critiques). La guerre sécuritaire à l’intérieur s’est configurée comme continuum de la guerre permanente à l'échelle globale.

Comme a été montré par quelques recherches, tout cela s’est inscrit dans les conséquences du triomphe néo-libériste, notamment dans ce que Loïc Wacquant a appelé le passage du welfare state au workfare state et donc l’emprisonnement des pauvres. Le sécuritarisme et l’incarcération massive sont ainsi devenues l’un des aspects du business de la fin du XXe et du début du XXIe siècle.

Un certain nombre de chercheurs a donc signalé qu’un peu partout en Europe était en train de s’imposer la dérive réactionnaire en cours aux États-Unis (entre autres voir Migrations critiques et plusieurs numéros de la revue Cultures&Conflits). Même si en Europe on n’a pas atteint le nombre de personnes arrêtés, de détenus et de victimes des violences et des tueries policières, on a cependant constaté que le rapport entre le taux d’incarcération des immigrés et celui des nationaux est devenu presque le même qu’on calcule aux États-Unis entre le taux des noirs et des hispaniques et celui des blancs (cela notamment en Italie alors qu’en France on le cache par manque de données sur l’origine immigrée de la majorité des détenus, à savoir maghrébins et surtout algériens -cft. Migrations critiques).

Quant aux épisodes de racisme un peu partout en Europe on a vu leur diffusion y compris les épisodes de racisme policier même si en nombre beaucoup plus bas qu’aux États-Unis. C’est surtout en France qu’on a vu davantage de cas de racisme de la part d’agents de la police et de la gendarmerie ainsi qu’une longue série de violences policières notamment contre les gilets jaunes et aussi contre les jeunes des banlieues (voir nombre d’articles sur Médiapart).

Et c’est aux États-Unis qu’on a vu émerger les bandes de fascistes «suprématistes» armées dont l’équivalent en Europe on l’a vu un peu en Grèce mais aussi dans les autres pays. Jusqu’à l’explosion du mouvement antiraciste en réaction à l’assassinat de George Floyd en tant qu’énième meurtre par la police, on avait l’impression que malgré tout en Europe les violences policières et des suprématistes ainsi que les actes racistes, islamophobes, fascistes et sexistes ont été limités par la mobilisation des associations et en général des démocrates.

Mais cette mobilisation en Europe a toujours été assez faible par rapport à l’incarcération exagérée, aux violences policières à l’excès de pénalité. En Europe personne n’a jamais imaginé la possibilité d’une mobilisation de masse pour réduire le budget des polices, leurs pouvoirs jusqu’à même réclamer son abolition ainsi que celle des prisons (voir aussi une réduction radicale de la pénalité et le recours aux peines alternatives etc.).

C’est ce qui se passe un peu partout dans les villes des États-Unis. Un certain nombre d’articles publié cette dernière semaine raconte les réflexions et les démarches en cours. Parmi eux on citera le prof. de sociologie de Brooklyn College, Alex S. Vitale, auteur du célèbre ouvrage The End of Policing et ensuite la sociologue Tamara K. Nopper qui vient d’écrire elle aussi l’article “Protesters’ Demands in Response to Police Brutality Have Come a Long Way Since the 1992 LA Rebellion” et le philosophe Olúfẹ́mi O. Táíwò qui a écrit l’article “Power Over the Police” sur la revue Dissent.

Avant l’explosion du mouvement, Vitale aussi avait supposé que les impératifs de distanciation sociale réduiraient considérablement les manifestations de rue. Mais, aujourd’hui dit : « Je pense que nous traversons une période de crise profonde qui va bien au-delà des services de police; la crise de la pandémie et la dépression économique à venir font partie de ce qui est à l'origine la révolte d’aujourd’hui. C'est la convergence d'un tas de facteurs différents. Une police brutale complètement non réformée n'est que le catalyseur qui a déclenché une sorte d'activisme générationnel qui répond à une crise plus profonde, dont la police fait partie et est emblématique. Je pense que ce que nous voyons est le résidu d'Occupy Wall Street, de Black Lives Matter et de la campagne Sanders, mouvements unis par le sentiment que notre système économique de base ne fonctionne pas. Même les personnes qui n’ont pas personnellement subi de violence policière voient un avenir d’effondrement économique et environnemental et sont terrifiées et en colère. Si nous avions une économie en plein essor, cela couperait l’ampleur. Si nous avions un leadership crédible à Washington, cela serait mis en sourdine. Mais non seulement Trump est à la Maison Blanche; je ne pense pas que quelqu’un imagine que Biden va réparer cette situation. Les soulèvements urbains des années 1960 ne concernaient pas uniquement la police. Les incidents de maintien de l'ordre ont été un déclencheur, mais ils étaient une réponse à un grave problème d'inégalité raciale et économique en Amérique. C’est ainsi que nous devons comprendre ce qui se passe aujourd’hui. La police est le visage public de l’incapacité de l’État à subvenir aux besoins fondamentaux des gens et à signaler cet échec par des solutions qui ne font que nuire davantage aux gens » (souligné par nous).

Mais, selon Vitale, une des raisons qui aujourd’hui donne aux protestations plus d’intensité est l’expérience négative des pseudo-tentatives de remédiation ou réforme d’il y a cinq ans. Promesses d’une formation de la police pour effacer les préjugés, réunions communautaires, des caméras sur le corps des policiers: cinq ans plus tard, rien n’a changé.

Exemples : Minneapolis est une ville libérale au meilleur et au pire sens du terme. Il y a cinq ans, ils ont pleinement adhéré à l'idée de pouvoir sortir de leur problème de police en faisant asseoir les gens et parler du racisme. Ils ont essayé toutes ces tactiques pour rétablir la confiance de la communauté dans la police, tout en permettant de mener une guerre contre la drogue, une guerre contre les gangs, une guerre contre le crime et de criminaliser la pauvreté et les maladies mentales et les sans-abris.

Et cela même ailleurs. L'une des choses beaucoup entendues était l’idée nécessaire pour emprisonner des flics tueurs. Mais voilà qu’on découvre que s'agissait d'une stratégie sans issue. Tout d'abord, parce que le système juridique est conçu pour protéger la police. Ce n'est pas un accident. Ce n'est pas un bug. C’est une fonctionnalité. Deuxièmement, lorsque les policiers sont poursuivis, le système les jette et dit: « Oh, ils étaient des mauvaises pommes. On s’est débarrassés d'eux. Vous voyez, le système fonctionne. » Les gens se rendent donc compte que ce type de « réforme de procédure » ne change rien au maintien de l'ordre.

Bref, Vitale pense que les gens ont compris que l’idée de « réparer » la police ne conduit qu’à l’échec.

« Alors, au lieu de cela, le but est de réduire la police de toutes les manières possibles et la remplacer par des solutions démocratiques, publiques et non policières. Cette idée se construit depuis cinq ans, car plus les gens s’engagent dans les problèmes de la police et de la criminalisation, plus ils apprennent de première main à quel point ces réformes sont inutiles. De plus en plus de gens reconnaissent que la réduction de l'appareil policier et son remplacement par des alternatives financées par des fonds publics constituent la voie à suivre. Tout effort pour produire un mouvement ouvrier multiracial doit faire redéfinir l'appareil carcéral de l'État dans le cadre de son programme. L'incarcération et la criminalisation de masse constituent une menace directe pour tous nos projets politiques. Ils fomentent la division raciale, sapent la solidarité, insufflent la peur, réduisent les ressources à notre disposition, placent les militants dans des positions précaires et renverseront toujours directement nos mouvements. Pratiquement, au niveau local, cela signifie essayer de construire une politique majoritaire sur le terrain pour obliger un conseil municipal à voter pour réduire le budget de la police et réinvestir autant d'argent que possible dans les besoins de la communauté »

Vitale est le coordinateur du Policing and Social Justice Project, qui fait partie d'un mouvement à New York pour la justice budgétaire. Il est donc directement intégré à la démarche qui est en train de mener le mouvement.

« A New York, les socialistes démocrates d'Amérique mènent un plaidoyer sur les questions de criminalisation depuis un certain temps. Maintenant, ils prévoient que le programme du conseil municipal de l’année prochaine sera l’un de leurs tests décisifs. Les candidats sont appelés à soutiennent ou pas un programme de réduction du budget des services de police d’un milliard de dollars. Le mouvement aide à solliciter ce choix. Et juste cette semaine de mi-juin quarante candidats au conseil municipal de l’année prochaine ont signé un engagement à de-financer le New York Police Department.  C'est incroyable ! Nous avons fixé l'objectif d'un milliard. D'autres groupes comme Communities United for Police Reform et Close Rikers ont appelé à des réductions substantielles des services de police et à réinvestir cet argent dans les besoins de la communauté. Nous participons donc tous à des auditions budgétaires ; on écrit des éditoriaux, on a publié une vidéo qui circule sur les réseaux sociaux, y compris la publicité payante, pour appeler à cette réduction d'un milliard. Nous faisons un véritable effort pour de-financer la police non pas en théorie mais en pratique. Et puis il est important de faire pression pour détourner ou réaffecter cet argent de manière à remplacer directement la fonction de police. Par exemple, à New York, le Comité de la sécurité publique fait ses recommandations sur le budget de la police, d'autres comités font leurs recommandations à d'autres départements, mais il y a un président du Comité du budget qui peut envoyer des signaux à ces différents sous-comités. Ainsi, le président du Comité du budget que nous visons à New York pourrait dire au Comité de la sécurité publique: «Hé, nous voulons que vous retiriez deux cent millions du budget de la police», puis il pourrait dire au Comité de l'éducation: «J'ai une centaine de millions supplémentaires à investir dans l’éducation, mais je veux que vous les mettiez dans les conseillers et la justice réparatrice.»

Au contraire les réformateurs des procédures sont pris dans le mythe de la société américaine. Ils croient que l'application professionnelle neutre de la loi est automatiquement bénéfique pour tout le monde, que l'état de droit nous libère tous. Mais il s'agit d'une méconnaissance flagrante de la nature des cadres juridiques dans lesquels nous vivons. Ces cadres ne profitent pas à tous également. Il existe un célèbre dicton du XIXe siècle selon lequel la loi interdit aux riches comme aux pauvres de dormir sous les ponts, de mendier dans les rues et de voler du pain. Mais bien sûr, les riches ne font pas ces choses. Seuls les pauvres le font.

En fin de compte, le maintien de l'ordre consiste à maintenir un système de propriété privée qui permet de poursuivre l'exploitation. C'est un outil pour faciliter les régimes d'exploitation depuis la fin du XVIIIe et le début du XIXe siècle. Lorsque la plupart des forces de police modernes ont été formées, ces régimes étaient le colonialisme, l'esclavagisme et l'industrialisation. La police a émergé pour gérer leurs conséquences - pour réprimer les révoltes d'esclaves, pour réprimer les soulèvements coloniaux, pour forcer la classe ouvrière à se comporter comme une main-d'œuvre stable (disciplinée) qui ne sort pas de cette condition.

Cependant, les sondages montrent systématiquement que même si de nombreuses personnes, en particulier les personnes de couleur et surtout les Noirs, se méfient de la police, ils ne veulent pas que le nombre d'agents dans leur quartier soit réduit. Y-a-t-il déconnexion due à l’équation automatique entre la police et la sécurité ? Les gens veulent se sentir plus en sécurité et la police apparaît comme la seule solution à la sécurité publique. A cette question Vitale réponds: « Je pense que c'est pareil à ce que s’est passé avec Bernie Sanders.

Les sondages montraient que les gens aimaient les idées de Sanders mais ont voté pour Biden. Ils ont peur. Ils ne sont pas prêts. Ils sont attachés à la conformité et ils ne font pas confiance à cette nouvelle chose, même si à un certain niveau ils la comprennent et y croient. En ce qui concerne la police, nous avons affaire à un héritage de quarante ans de gens qui se font dire que la seule chose qu’ils peuvent avoir pour régler un problème dans leur quartier - chiens lâches, plaintes de bruit, adolescents turbulents - est plus de police. C’est la seule option.

Donc, les gens ont été conditionnés à penser : « Oh, si j'ai un problème, c'est un problème que la police doit résoudre.» Quand les gens disent qu'ils veulent de la police, ils disent qu'ils veulent moins de problèmes. Nous devons donner aux gens les moyens de demander ce qu'ils veulent, et nous devons également fournir aux gens plus d'exemples de choses qu'ils pourraient exiger et qui rendraient leur communauté plus saine et plus sûre. Beaucoup de gens conviendraient qu'il serait préférable d'avoir un nouveau centre communautaire, par exemple. Ils ne croient tout simplement pas que c'est possible. Ils pensent: « Il est inutile de demander cela, car ils ne nous donneront jamais ça. »

Nous devons proposer des alternatives concrètes. Par exemple, les appels en cas de crise de santé mentale sont devenus une partie importante de ce que la police fait chaque jour à New York. Il y en a sept cents par jour. Nous n'avons pas besoin de policiers pour faire ce travail, et en fait nous ne voulons pas que des policiers armés fassent ce travail, parce que c'est dangereux pour les gens qui ont des crises de santé mentale. Nous devons créer un système d'intervention de vingt-quatre heures en cas de crise de santé mentale non policier. Jumaane Williams à New York a demandé exactement cela dans un excellent rapport détaillé. La proposition consiste à prendre l’argent dépensé pour les appels de police en cas de crise et à le consacrer à la prestation de services de santé mentale.  

Dans son article Tamara K. Nopper explique tout d’abord pourquoi le mouvement antiraciste de Los Angeles a fait trésor de l’expérience de l’après révolte de 1992 : le succès de la lutte pour le dé-financement de la police est le fruit des luttes contre la brutalité policière depuis 1992 jusqu’à aujourd’hui. C’est seulement un premier pas mais cela peut nous aider à aller plus loin. //voir ensuite ce qui écrit Olúfẹ́mi O. Táíwò à ce propos//

Les faits de 1992 rassemblent beaucoup à ce qui s’est passé maintenant. Au moment de la fin de la révolte de Los Angeles, plus de cinq mille personnes avaient été arrêtées, dont beaucoup pour avoir violé les couvre-feux. De nombreux immigrants du Mexique et d'Amérique latine ont été expulsés. Plus d'un millier de bâtiments, principalement des propriétés commerciales, étaient endommagés, pillés ou détruits. Los Angeles en 1992 était la dernière fois que l'Insurrection Act, que le président Trump a menacé d'utiliser contre les manifestants d'aujourd'hui, a été déployée. William Barr, comme maintenant, était procureur général. Mais l'histoire ne se répète pas totalement. Les revendications politiques exprimées en réponse à la répression étatique déclenchée contre les manifestants sont aujourd’hui différentes car on rejette les réformes alors promises.

Le soulèvement de 1992 était non seulement la réaction à la brutalité policière et au racisme, mais aussi à la pauvreté et aux conditions économiques dans lesquelles les gens étaient contraints à survivre. La solution proposée par nombre de politiciens et experts de l'époque consistait à accroître les investissements des entreprises, les prêts et le développement des activités économiques des minorités. Injection de financements et partenariat public-privé auraient dû permettre de surmonter les échecs de l'État-providence.

Cette approche considérait les quartiers comme économiquement négligés plutôt que comme des cibles de violence économique et raciale. L'explication économiciste était proposée en tandem avec les défenses des propriétaires d'immigrants coréens, qui ont perdu près de la moitié du milliard de dollars de la ville en pertes immobilières. De fait a été déclenché l’opposition entre Noirs et Asiatiques.

L’idée courante était que la révolte avait été en partie alimentée par un malentendu mutuel entre les groupes racisés. Plus tard Bill Clinton défendra une explication similaire du conflit racial au niveau fédéral. En 1997, il nomma une commission nationale sur la race qui, dans l'ombre de son projet de loi sur la criminalité et de la réforme de l'aide sociale (rappelons la loi dite «three strikes you're out law», c.-à-d. la loi dite des trois coups contre les récidivistes y compris de toutes petites infractions les expulsant des aides sociaux etc.) ; Clinton organisa des dialogues sur la race, surnommés One America Conversations, dans trente-neuf États. La politiques dite des «relations raciales» et de l'investissement en capital, plutôt que d'utiliser le pouvoir de l'État pour redistribuer la richesse et diminuer le pouvoir de la police, étaient les solutions alors envisagées.

Aujourd'hui, de plus en plus de gens rejettent les dialogues vides et les déclarations de solidarité des entreprises ne suffisent pas. Que ce soit dans la rue, sur les social médias et partout ailleurs de plus en plus de gens disent aux dirigeants que le temps de la discussion est révolu s'il n'est pas accompagné de changements structurels sérieux. Plus important encore, on assiste à une demande sans équivoque: de-financer la police. Alors que l'arrêt de la brutalité policière et la réforme du système de justice pénale étaient les principaux objectifs des résidents et des militants communautaires en 1992 à Los Angeles, la demande de de-financement de la police rapproche de la création d'alternatives durables à la police, à la punition et à l'emprisonnement.

Bien sûr, « le dé-financement de la police » n'est pas intrinsèquement abolitionniste. En effet, sans abolition en tant que processus et objectif, le dé-financement de la police dans la pratique pourrait être couplé à une vigilance accrue, en particulier de la part des Blancs, comme on le voit avec les lynchages contemporains, comme le meurtre d'Ahmaud Arbery, ou dans les réponses armées aux manifestations d'aujourd'hui (des suprématistes armées ont tiré contre des manifestants et cinq noirs ont été trouvé pendus, faits classés comme suicide alors qu’il est très probable qu’ils aient été assassinés par des suprématistes style KKK).

Par ailleurs le secteur privé, y compris l'industrie des nouvelles technologies, développe et maintient une surveillance à soutien d’un état carcéral, en plus de ses propres forces de sécurité privées. Il est donc très important de rester vigilants pour ne pas être politiquement détournés par ce que Toni Cade Bambara décrit comme «les requins, la prochaine vague de répression ou la prochaine campagne de diffamation» essayant de pousser le rapport avec la police par d'autres moyens. En ce moment, le démantèlement de la police aide à éviter les écueils de ces réformes qui, comme le prévient Mariame Kaba, pourraient à terme renforcer la police financièrement et institutionnellement.

La demande de de-financement de la police est également ce que (l’abolitionniste des prisons) Ruth Wilson Gilmore décrit comme un tronçon, nous aidant à «aller plus loin que l'objet immédiat sans contourner sa particularité». Cela peut aider à dépasser les réformes illusoires proposées en réponse à la révolte de 1992 à Los Angeles. Il faut plutôt demander comment les budgets sont créés et qui et ce que sont nos priorités en termes d'utilisation. Cela peut encourager à repenser le travail au-delà des industries de la punition et de l’emploi.

Dans l’économie actuelle, des millions de personnes travaillent comme policiers ou pour le ministère de la Défense, qui est actuellement le plus gros employeur des États-Unis. Enfin, le financement de la police peut ouvrir plus d'espace pour imaginer un État de protection sociale moins punitif car l'incarcération de masse, comme l'a noté Elizabeth Hinton, a été en partie alimentée par des mesures de lutte contre la criminalité adoptées pour réglementer les programmes de protection sociale et pour normaliser une vie sociale «plus humaine». État providence où les besoins fondamentaux de chacun seraient satisfaits. Même s’il est trop tôt pour proclamer la victoire, les progrès accomplis depuis la révolte de 1992 sont évidents. Les appels au de-financement de la police, et plus important encore, l'élan que cette demande gagne, sont des progrès d'en bas.

Olúfẹ́mi O. Táíwò est prof. de philosophie chez l’Université Georgetown et il est membre de la Pan-African Community Action et un organisateur de Undercommons. Son point de vue se résume dans la phrase : La violence d’État n’a pas un parti d’opposition. Les communautés qui veulent démanteler les départements de police auront besoin du pouvoir de faire ce travail d’elles-mêmes. Selon ce chercheur et militant le but principal du mouvement serait aujourd’hui celui de pratiquer une démarche visant la prise de pouvoir des communautés sur la police et même l’administration du moins à l’échelle locale. Cette perspective semble encouragée par les faits éclatants qu’on a vu passer même si le plus souvent symboliques ou du déjà vu, comme a été le cas de la scène des parlementaires démocrates qui se sont mis à genou avec un foulard africain sur les épaules présentant aussi un projet de réformes plutôt modestes. A côté la démagogie du maire de Washington Muriel Bowser, qui même pas un mois après avoir proposé d’augmenter le budget de la police locale d'environ 45 millions de dollars, a chargé des artistes de peindre «Black Lives Matter» dans la rue près de la Maison Blanche où des affrontements entre manifestants et sécurité de l'État armé continuent, provoquant une réprimande immédiate de Black Lives Matter DC. D'autres ont mis l'accent sur les réformes chirurgicales. La campagne «8 Can’t Wait» de Campaign Zero répertorie huit réformes potentielles des lois et règles régissant la conduite des policiers. Celles-ci vont de l'interdiction des utilisations spécifiques de la force (y compris les étranglements et les suffocation) à «exiger un avertissement avant de tirer». Des propositions plus radicales circulent également, notamment sur les réseaux sociaux. Nombreux sont ceux qui réclament maintenant le dé-financement des services de police. Il s’agit d’un projet particulièrement urgent à Los Angeles, où le Los Angeles Police Department absorbe environ 53% des fonds discrétionnaires de la ville. Les activistes du People’s Budget, une coalition convoquée par Black Lives Matter de Los Angeles, ont réagi en préconisant un budget avec un calendrier des priorités de dépenses complètement remanié qui ramènerait le budget du LAPD à un maigre 5,7% des revenus non affectés. Un autre appel radical est à l'étude pour l'abolition de la police. Les abolitionnistes de la police et des prisons imaginent une manière différente de répondre aux dommages et de se gouverner entièrement, y compris une réponse directe à #8 Can’t Wait dans #8ToAbolition. Dans leur vision du monde, la police et les prisons sont des obstacles actifs à la justice et à la sécurité. #8Can’tWait met l’accent sur la réglementation des activités de la police - par exemple, une disposition oblige les autres policiers à intervenir s’ils croient qu’un policier fait un usage excessif de la force, afin de percer le mur bleu de silence qui protège les agents violents de toute responsabilité. #8toAbolition adopte une vision plus large, notamment en investissant dans les soins (comme les banques alimentaires et les services de garde d'enfants) et le logement, en visant l'insécurité sociale que les abolitionnistes considèrent comme les sources fondamentales du préjudice social.

Répondre aux exigences de l'une ou l'autre de ces campagnes améliorerait certainement la situation politique des non-blancs. Mais il y a une autre approche à considérer - une qui n'est pas encore une partie importante du débat national - qui a été intégrée dans la plate-forme politique le Mouvement Black Lives Matter. Cette approche a le soutien de la Twin City Coalition for Justice for Jamar, une coalition de militants de Minneapolis formée lors du soulèvement de 2015 après que la police a assassiné Jamar Clark. Selon Olúfẹ́mi O. Táíwò la voie la plus prometteuse est celle d'une réorganisation plus complète de la société autour des besoins humains au lieu du profit et de la domination - est le contrôle communautaire sur la police. Pour atteindre ce but il faut déconstruire l’histoire de la police depuis les patrouilles d'esclaves, leur chasse aux fugitifs, leurs campagnes de terreur pour décourager la fuite, le démantèlement des syndicats et des grèves. Comme le soulignent Chris Surprenant et Jason Brennan dans Injustice for All. How Financial Incentives Corrupted and Can Fix the US le système colonial d’aujourd’hui a militarisé la police et poussé l'incarcération à l’extrême. Les services de police et l'incarcération sont devenus des grandes entreprises, façonnées par l'influence directe et l'activité de lobbying des sociétés et des groupes d'investissement pour lesquels il n'y a même pas le prétexte de la responsabilité publique. Cette entreprise est aidée et encouragée par le système politique officiel: les politiques de militarisation de la police et d'incarcération de masse sont gérées dans les États rouges, bleus et violets par des acteurs des deux parties à tous les niveaux de gouvernement. La violence d'État n'a pas de parti d'opposition! Voilà pourquoi les communautés devraient elles-mêmes démanteler le complexe pénitentiaire-industriel, brique par brique. Les relations financières et politiques qui la soutiennent sont beaucoup plus importantes que les services de police eux-mêmes. «Pour faire des progrès -souligne Táíwò -nous devons choisir nos endroits et insérer le pouvoir communautaire entre les services de police et le désordre plus vaste et enchevêtré qui alimente leur fonctionnement. Le démembrement de la police, en soi, réduira le problème. C'est, en un sens, un progrès. Mais cela laisse intacte la structure politique de base: cela ne change pas nécessairement la façon dont les policiers s'évaluent, ce qui signifie qu'ils continueront de cibler les personnes que leurs superviseurs humains ou algorithmiques identifient comme un jeu équitable. Cela ne changera pas la structure des revenus des villes qui se financent par des amendes et la confiscation; la police obtiendra toujours des directives d'en haut pour se lancer dans le piratage, encourageant les interactions qui s'avèrent tragiques pour les pillés. Le problème central de la police et de l'incarcération est le même problème qui affecte tout notre système politique: la capture des élites. Les lois, les règlements, les renflouements et les wronks (l’ascension trouble de la technocratie) qui écrivent et évaluent tout ce qui précède sont tous fortement influencés - sinon contrôlés fonctionnellement - par les intérêts politiques et corporatifs des élites. Nous ne pouvons pas faire confiance aux élus et simplement voter pour sortir de ce problème: les élections sont dominées par les dollars plus que jamais, et l'énergie de base autour des personnalités politiques est de plus en plus façonnée par la politique identitaire, qui fait face à son propre problème de capture des élites. Au lieu de cela, nous devons redonner le pouvoir au peuple directement. En vertu d'une proposition spécifique, proposée par le groupe d'action panafricaine de Washington, DC (dont Táíwò est membre), les communautés seraient divisées en districts, chacun étant autorisé à déterminer lui-même comment maintenir l’ordre public. Chaque district tiendrait un plébiscite pour décider quoi faire de son service de police actuel, donnant immédiatement à la communauté le droit de vote direct pour abolir, restructurer, réduire ou autrement reconstruire ses services. Quels que soient les agences de police qui survivent, le vote serait directement contrôlé - non supervisé, non sollicité pour des conseils, et non simplement «participant» à la prise de décisions - par une paire de commissions de contrôle civiles. Pour empêcher la capture des élections par les entreprises par le lobbying et la publicité qui affligent le reste de notre système politique, ces conseils seraient élus par tri (sélection aléatoire de la population, dans la façon dont les jurys sont composés) plutôt que par des élections. La sélection aléatoire rompt les liens entre les services de police et le réseau plus large d'incitations des procureurs, des entreprises, des États et du gouvernement fédéral qui régissent désormais leur comportement. Les conseils auraient un contrôle direct sur l'embauche et le licenciement, la prérogative d'établir et de faire respecter les priorités et les objectifs de la communauté en matière de réponse aux préjudices et d'établir des relations avec d'autres communautés (par exemple, fusionner des départements avec un district voisin). Ils procéderaient à une rotation des membres, la durée du mandat communautaire allant de trois mois à un an, selon la complexité des problèmes à un moment donné. Une variété de méthodes pourrait aider à garantir que les membres ont le temps et l'énergie à consacrer à leurs tâches, y compris la garde d'enfants, les congés payés (ou une compensation directe pour les retraités et les chômeurs), les horaires de week-end (comme l'a utilisé la récente Assemblée des citoyens d'Irlande) et d'autres formes de soutien aux citoyens agissant en tant que fonctionnaires de la communauté. Dans le cas plus favorables le contrôle communautaire de la police s'accompagnerait d'un engagement plus large en faveur du tri; le budget géré par le conseil civil, cela serait le résultat d'un processus similaire organisant le budget local dans son ensemble. Même dans un scénario loin d'être idéal, le contrôle communautaire sur la police constituerait une nette amélioration par rapport au système actuel. Le pouvoir des conseils permettra d’administrer l’opération à une échelle inférieure à la limite supérieure de leur allocation budgétaire. Un conseil civil abolitionniste pourrait alors annuler même un budget de militarisation pro-police d'un conseil municipal idéologiquement opposé.
Dans le système actuel, la police interagit avec les Noirs comme s'ils étaient des sujets impuissants. Ils savent, en effet, que la structure actuelle du pouvoir permet de les battre, de les torturer et de les emprisonner avec peu de surveillance et de responsabilité. Sous le contrôle communautaire de la police, la police communautaire interagissant avec les résidents noirs interagirait avec leurs patrons.
Toutes les autres demandes en discussion - des huit règlements de la campagne zéro sur la conduite de la police, au financement de la police, à l’abolition partielle ou totale des services de police - sont réalisables à partir de ce point de départ. Le contrôle communautaire sur la police est compatible avec chacune des sept lignes directrices de l'activiste abolitionniste chevronnée Mariame Kaba pour les propositions à soutenir sur la manière d'abolir la police. Mais la partie contrôle est la clé, c'est ce qui sépare cette proposition de la «police de proximité», critiquée à juste titre Kaba. Car la «police de proximité» est essentiellement une campagne de relations publiques qui vise à donner un visage amical au contrôle de l'État sur la force violente dans les quartiers noirs et bruns. Il est géré par l'État et dirigé par l'État, et contrôlé par la poussée et la traction des mêmes forces des élites qui pillent le reste de notre économie et de nos vies sociales. Le contrôle communautaire sur la police, c'est-à-dire la responsabilité du public, est le plus loin possible de cela. Une communauté qui contrôle le maintien de l'ordre n'a pas à sourire et à supporter les décisions de sa police. Il a le pouvoir d'engager des officiers, de les licencier, de financer les initiatives des services ou d'abolir complètement les services de police. Cela ne nécessiterait pas un encore de l’argent pour financer la police. De plus, le contrôle communautaire de la police est la meilleure position pour atteindre ces autres objectifs louables. Au lieu de demander aux élites bailleurs de fonds de la police de leur accorder moins de financement cet exercice - un processus réversible lors des négociations budgétaires de l'année suivante, alors que l'attention aura probablement diminué - nous devrions exiger d'être les bailleurs de fonds de la police, afin de déterminer de façon permanente et directe où vont les financements. Au lieu de demander à ceux qui fixent les règles d’engagement et les objectifs des services de police de les établir de manière plus communautaire, nous devrions exiger d’être les responsables de l’agenda.
Le travail culturel d'abolition est absolument indispensable. Sans éducation politique, lutte intracommunautaire et prise en compte profonde de nos valeurs sociales et politiques fondamentales, nous ne pouvons pas empêcher que le contrôle de la police nous converte en agents de notre propre destruction. Les organisations féministes, queer et transgenders et/ou ouvrières comme Critical Resistance et INCITE sont à l'avant-garde de ce travail. Nous sommes encouragés par les résultats de l’expérience de l’Irlande en matière de tri (tirage au sort des élus) et de démocratie directe. Les résultats ont inclus une série de victoires progressives sur certaines des questions politiques les plus controversées de l'heure, notamment sur l'égalité du mariage, l'avortement et le changement climatique. Le problème de la police est le pouvoir, pas les préjugés».

La plupart des propositions de ce chercheur militant peuvent apparaître assez utopiques voire illusoires mais elles suggèrent des parcours qui dans certaines situation locales pourront se traduire dans des réalisations concrètes surtout dans un contexte de grande mobilisation qui entraine une participation sans précédents.

L’expérience en train d’être pratiquée aux États-Unis pourrait influencer les associations antiracistes même en Europe.    

 

Voir aussi https://blogs.mediapart.fr/salvatore-palidda/blog/090620/lescalade-de-la-brutalite-raciste-des-forces-de-police

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