Convoi pour la Grèce: épilogue.

07/04/2015

Mon avion vient d’atterrir à Paris, je suis assise sur un plot en béton devant la sortie de l’aéroport, ma valise à côté de moi. Je tente de me remettre de mes émotions, l’atterrissage a été un peu sportif. Le mec assis derrière moi était complètement paniqué, allongé sur les jambes de sa nana, à dire « il va trop vite! il va trop vite! il y a des gens qui crient, c’est pas normal! ». Moi j’étais pas paniquée, mais le gars a commencé à me stresser. J’avais envie de lui dire de se taire et de stresser en silence plutôt que d’angoisser tout le monde. J’ai senti ma pression artérielle chuter et les sueurs arriver. Le vagal qui débarque. J’ai du respirer très fort pour ne pas rendre l'infâme pizza que j’avais acheté à l’hôtesse de l’air.
J’ai passé une partie du vol à parler avec mon voisin de droite d’organisation politique et de la Grèce. Par le plus grand des hasards, j’avais croisé ce monsieur au musée. Il avait posé une question à ses amis sur les Caryatides, leur demandant s’il s’agissait de déesses. J'ai pas pu m’empêcher de faire mon point Kilanistorique et de leur raconter l’histoire des Caryatides. Ca nous a amusé d’être assis à la même place. Et encore plus de voir qu’on bosse tous les deux à l’Hôpital. Il est cadre de pôle au CHU Mondor à Paris et moi médecin au CHU de Rouen. Je lui ai dit que nous avions peut être vécu les dernières heures européennes de la Grèce. Il me demande pourquoi. Il vient de passer ses vacances en Grèce et ne semble pas du tout avoir parlé avec les Grecs et de leur situation actuelle. Quand je lui parle de mon voyage et de ce que j’ai vu et de ce qu’il se profile, il semble dubitatif. Je trouve ça un peu arrogant de la part de quelqu’un qui n’a visiblement pas causé avec les autochtones. Je lui parle de mon intérêt pour la politique, que j’essaie d’informer les gens sur ce qu’il se passe, du problème démocratique, de la genèse du système de représentation politique actuel, du conflit d’intérêt que représente l’écriture de la constitution par les hommes du pouvoir. Il me demande ce que je propose de mieux, moi qui critique. Je lui parle du tirage au sort, d’une constitution citoyenne, du referendum d’initiative populaire, du non cumul des mandats, de l’interdiction de la professionnalisation de la politique, de la décentralisation du pouvoir. Je lui explique que je fais partie de l’assemblée représentative du Mouvement pour la sixième république. Il me dit que nos idées ne sont pas un programme suffisant pour justifier un changement de république. Je lui dis que je pense qu’il a tort, que la constitution c’est fondamental et qu’une immense partie des problèmes de la 5e république est liée aux aberrations constitutionnelles et de tous les amendements qui ont été fait sans demander l’avis au peuple. Je lui dis que c’est un texte très facile à lire et qu’il pourrait s’y intéresser. Il me dit qu’il trouve que la 5e république, elle est très bien. Je lui dis que dans 20 ans, peut être même 10, il repensera à cette discussion.
Assise devant l’aéroport, je repense à mes dernières heures à Athènes. Les 3 immigrés assis à côté de moi sur la place Omonia embarqués par des flics malaimables parce que leur permis de séjour était visiblement expiré. Mon petit dej avec Lucie. Nous avons parlé de la vidéo de la soirée Lordon/Sotiris que j’ai visionnée la veille. De brillantes interventions. Un peu déçue peut être que Lordon dise ne pas avoir creusé la question du « après » politique. C’est une question cruciale. Mais chacun son topic, il a déjà écrit sur « l’après" économique. Cependant l’économie est politique alors il va bien falloir qu’on s’y penche. Du coup Lucie ça lui a donné envie de regarder la vidéo et de le lire. Tout le monde m’a déjà envoyé son article dans le Diplo du mois de Mars. Avec les copains, on passe des heures à se faire des joutes verbales en utilisant des expressions du bonhomme. On s’amuse comme on peut chez les micro-intellos de gauche. Mathieu il en a apprise une ou deux par coeur qu’il ressort aux antifas qui voient des faschos partout et qui l’emmerdent. Quand j’y réfléchis, nos personnalités préférées, ce sont quand même des économistes, des philosophes et des anthropologues. Faut quand même pas être fini. Ce serait plus simple si c’était des chanteurs et des acteurs. Mais les anthropologues et les économistes ont une vie bien plus rock n’ roll et drôle que les chanteurs. Sauf John Stuart Mill. Alors lui c’était un ascète comme on n’en fait plus. Il passait sa vie enfermé chez lui à écrire. Mais d’Adam Smith à James Tobin, en passant par Malthus, Say, Fourier, Veblen, Marshall, Marx, Hayek, Keynes, Schumpeter, Galbraith, Aglietta et Krugman, quand on lit la vie de ces garçons, on se poile quand même pas mal. Marx qui avait probablement mis enceinte sa bonne a demandé à son copain Engels s’il pouvait reconnaitre l’enfant pour lui éviter des problèmes. Veblen était systématiquement en retard à ses cours, voire absent, était un grand fantaisiste et avait un peu trop tendance à coucher avec les femmes de ses collègues. David Graeber le désargenté était trop occupé à bosser sa thèse pour aller chez le dentiste, ce qui lui a valu de perdre ses dents les unes après les autres. Mais grâce à son travail il a été repéré par Pierre Bourdieu qui lui a donné un rendez vous téléphonique le 11 septembre.....2001. Pour une vague histoire d'avions ayant bécotté de trop près les lignes téléphoniques, cet appel n'a jamais eu lieu. Bourdieu décédait 4 mois plus tard. Ca me fait le même effet que si Pierre Curie n'avait jamais pu aller à son premier rencard avec Marie à cause d'une histoire de pneu crevé. Sombre gâchis. Rien que pour ça je lui aurais bien fait la peau moi même à Ben Laden.

Il y a du soleil à Paris, c’est agréable. Mais je ne me sens pas bien. Je ne suis pas certaine que ce soit encore à cause de l’atterrissage. Je prends conscience que je suis loin des grecs et qu’ici la majorité des gens s’en foutent. Qu’ils sont bourrés de préjugés sur la dette grecque, sur l’évasion fiscale et que « c’est de leur faute » et « qu’on ne va pas pleurer pour eux ». Ne pas pleurer pour un peuple qui crève, c’est inhumain. C’est facile de sortir de telles conneries quand on est loin et assis bien au chaud dans son canapé en cuir à siroter un Châteauneuf et qu’on n’a jamais manqué de rien. Je fonds en larmes. Je pensais que mon gauchisme m’avait peut être amenée à sur estimer la gravité de la situation. Je l’avais sous estimée. Si seulement on était capable de sortir de nos postures politiques, de nos principes économiques à deux balles qui sont à l’évidence un tas de conneries, ce serait quand même pas mal. Je passe ma vie à expliquer autour de moi d’où vient la dette, la plupart campent sur leurs positions. Incapables d’entendre, d’écouter et d’admettre que peut être ils se trompent. Et que nous sommes complices d’un crime contre l’Humanité.


Nabella m’appelle. Elle veut que je lui raconte ma semaine. Je suis vraiment émue. Ca m’a secouée plus que je ne le pensais. Ma famille arrive. Je leur raconte. J’offre à papa le petit cadeau que je lui ai ramené, un drachme qui aura bientôt 100 ans. Parce que c’est probablement la future monnaie en Grèce. Dans la voiture il y a une connaissance de la famille avec qui nous convoiturons. Je leur explique que depuis plusieurs années je m’intéresse de très près à l’actualité économique et politique, que j’ai commencé à étudier ces disciplines sérieusement et que de fait, cela implique de s’intéresser à la Grèce. Je leur parle de l’élection de Tsipras et du traitement que la Troika et l’Eurogroupe ont fait subir aux banques grecques, au peuple, et au mépris qui a été adressé à ce gouvernement élu démocratiquement. Je leur explique que mon sang n’a fait qu’un tour et que quand j’ai lu les derniers rapports médicaux, j’ai décidé en l’espace d’une heure que je ne pouvais pas ne rien faire. Que j’allais faire quelque chose pour les aider dans l’immédiat en attendant que l’on fasse la peau à nos gouvernements. Je leur parle de la collecte des médicaments auprès de mes amis et de plusieurs pharmacies. Je leur dis que ça a bien marché. Je leur parle de la Grèce, de l’Allemagne, de la France, de Valls, de la loi Macron, de la manif de jeudi. Le monsieur avec qui on voyage qui ne disait rien jusque là s’énerve brusquement. Il me dit que mes propos ne reposent sur absolument aucune réalité économique. Ben si justement. Il me dit que lui il a souvent travaillé le dimanche et qu’il paie plus d’impôts que plein de monde. Oui moi aussi mais tu gagnes combien? Il me dit qu’il est temps de remettre les français au travail. Je me dis qu’il y a des bases à revoir, que nous arrivons dans 5 minutes, il me faudrait au moins une heure…


Aujourd’hui je suis dans le service. J’ai parlé à certains de mes collègues de la situation en Grèce. J’ai lu le doute dans les yeux de certains. C’est sur qu’on a du mal à y croire. Le travail est immense pour essayer de changer les mentalités. Mais c’est notre seul espoir de construire un système plus juste, un système qui ne va pas nous emmener dans le précipice. Pourquoi autant de gens y vont la fleur au fusil? Que leur faut il pour voir l’évidence? Les Grecs n’ont pas le temps qu’on se réveille tranquillement et que l’on démette Merkel et la bureaucratie néolibérale, qui au passage ne dispose d'aucune légitimité démocratique, puisque les membres du FMI et de la BCE ne sont pas désignés par le peuple. Il y a urgence. Nous devons agir vite. Nous devons informer, expliquer, diffuser les informations aux européens et donner aussi des messages d’espoir aux Grecs. Car toute mièvrerie mise à part, c’est effectivement à nous et uniquement à nous qu’il appartient de construire l’Europe de la paix.

 

(Le début de la chronique:

http://blogs.mediapart.fr/blog/sarah-kilani/070415/convoi-pour-la-grece-debut-improbable

 http://blogs.mediapart.fr/blog/sarah-kilani/070415/convoi-pour-la-grece-pharmakeio

http://blogs.mediapart.fr/blog/sarah-kilani/070415/convoi-pour-la-grece-exarchia-version-1-anarchisme

http://blogs.mediapart.fr/blog/sarah-kilani/070415/convoi-pour-la-grece-exarchia-version-2-une-soiree-inoubliable

http://blogs.mediapart.fr/blog/sarah-kilani/080415/convoi-pour-la-grece-exarchia-version-3-calliope-yangos-et-cornelia)

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