Convention Climat, chronique d'un tiré au sort: la Convention hors les murs

Après 3 week-ends d’échanges au sein du CESE, les 150 citoyens de la Convention Climat commencent à porter leurs messages hors du cadre, rencontrent et partagent avec passion leur jeune expérience.

Depuis octobre 2019, la Convention Citoyenne pour le Climat réunit 150 français tirés au sort qui planchent durant 6 week-ends afin de faire émerger de cet exercice de démocratie participative des solutions pour lutter contre le réchauffement climatique. Passée l’improvisation palpable, l’étonnement de certains sceptiques, ou les railleries d’autres jaloux, d’orchestre de bal musette regardé avec sourires en coin les citoyens assumaient désormais une certaine carrure, un esprit de corps prégnant et l’envie d’en découdre commençant à s’affiner autant que leurs arguments.

Le 17 novembre dernier sonnait la mi-parcours de cette expérience qui séance après séance embrassait les participants pris d’une fiévreuse excitation démocratique, l’appétence nouvelle de chacun pour les problématiques de fiscalité carbone ou de migration climatique grandissait à vue d’oeil. Passée la claque fondatrice l’envie d'évangéliser, sensibiliser sur les enjeux et de confronter le plus grand nombre jaillissait de toutes part, dégoulinante comme une énergie fossile, poisseuse, implacable.

L’arrivée, les caméras, les gens de l'etat gentils GO climat, Léo, Thierry, Laurence, les guests JMJ, Nicolas, les salles pour les groupes, et des km de chiffres effarants, de courbes terrifiantes qui pouvaient courir sur les murs du CESE avant d’aller mourir contre les poutres d’une tour Eiffel toute proche… Tout ça devenait une petite routine à chaque week end passé ensemble, enfermés. Après 3 séances confinés dans la démocratie l'envie de sortir du cadre, de raconter ce que nous vivions ou les horreurs à venir s'imposait pour de nombreux citoyens. 

Désormais les apprentis parlementaires assumaient pleinement leur rôle coincés entre l’hémicycle écarlate aux fauteuils cotonneux et la salle hypostyle du CESE, construite selon moi dans le seul but de faire claquer ses semelles à la hauteur de ses ambitions politique. Au fil des réunions, des interviews et des débats.... selon les participants eux-mêmes, la presse, l'organisation ou les sénateurs curieux, après avoir été "les citoyens" ils devenaient “les 150", groupe compact de démocratie brute transpirant l'intelligence collective et le fait maison.  

Entre les sessions les participants des 5 groupes (se loger, se nourrir, se déplacer, produire et travailler, consommer) peuvent prendre part à des webinaires destinés à continuer les échanges entre les sessions. Chacun partout en France  peut participer en ligne encore et encore, partager des chiffres, décrypter les enjeux. Tout est enregistré, noté. On remarque déjà que de nombreux citoyens coupent leur webcam afin d'éviter de consommer de la bande passante, donc de l'énergie, l'impacte de chacun commençant à nous coller aux baskets même dans l'intimité du foyer. La sobriété digitale décrite comme incontournable par des intervenants d'organisation comme Shift Project se révèle alors nécessaire  pour beaucoup qui imaginions l'eldorado du numérique comme celui d'un monde énergétiquement sans conséquence. Lorsqu on comprends que regarder une vidéo de chat sur youtube correspond à 150m roulés en voiture on imagine vaguement le coût carbone des géants du numérique. La surenchère technologique serait donc un monstre de rejets impalpables inscrivant sur l'horizon en grosses lettres fumeuses Google ou Netflix parmi les fossoyeurs de l'humanité. 

Après la Toussaint et son lot de chrysanthèmes déposées sur les tombes en bras de chemise et comme annonciatrice des funérailles d'un monde à l'agonie, l'idée de sortir du cocon institutionnel du CESE apparu pour beaucoup de citoyen comme nécessaire. Il fallait remettre la convention dans les mains légitimes du plus grand nombre et rendre les messages publics, sortis du contexte de l'institution. Puisque l'enjeu est universel nous devons rencontrer, convaincre nous confronter sans ordre du jour ni travaux sur table. A Paris une première rencontre est organisée à la Recyclerie. Le lieu alternatif de la porte de Clignancourt accepte d'accueillir dans un petit espace les citoyens volontaires et les éventuels alterno Climato parigo venus pour l'apéro. Des badges fait à la main, une ambiance plus proche de la foire à la saucisse que de la Cop 25 sonnent vraiment le début de l' aventure de la convention Hors Les Murs. Par quel miracle des nouvelles technologies, sans aucune communication ce qui devait ressembler à un verre entre amis devient une fausse conférence. Personne n'a le niveau, la sonorisation est digne de Woodstock, un maître de cérémonie improvisé arrange les échanges au pied levé. Le micro de l'ingénieur du son d'arte présent pour l'occasion est accroché devant une enceinte comme on aurait mis à la potence un actionnaire de Monsanto, l'ensemble titube d'une improvisation vive, lumineuse et touchante. Les interventions parfois trop longues semblent sortir d'AG de conseil d'étudiant dissertant sans fin sur la légitimité de leur col roulé. L'instant est improvisé et punk mais la convention sort du cadre et semble prête à s'exporter. Les citoyens présents lors De cette soirée sont interpellés par des pro du climat, soutenus soudain par d'autres citoyens passionnés, les questions sont nombreuses et les attentes semblent immenses. Étrange impression qu'il se passe quelque chose, que les 150 sont attendus et porteurs d'espoir. Dingue. . 

A ce moment beaucoup durant ces semaines hors CCC semblent contactés par la presse locale ou internationale, des ONG envoient des propositions, des chercheurs cherchent. 

A l'issue du troisième week-end de Convention, la co-présidente Laurence Tubiana nous expliquait combien nous étions entrés nous-mêmes en transition, comment nos collègues, notre famille allait en avoir assez de "LA convention". Nous mangions CO2, dormions impact, rêvions justice sociale… Délire intello assumé ou révélation commune extatique, l'envie d'y retourner était intense chez beaucoup, les messages non-stop sur les réseaux sociaux et les articles de presse alimentaient ce besoin démocratique comme un flux de données intarissable. 

Les jours de Convention je me réveille à 5h, comme j'imagine Usain Boldt le jour d'une finale olympique. La foudre nous avait elle frappé, mais d'où sortait cette appétence, cette envie d'y aller, l'idée d'une courbe dramatique à commenter et des GES à mater nous excitant autant qu'un Mike Tison en forme devant un un quintal de travers de porc ?

Certains des 150, beaucoup, étaient passionnés, marqués au fer, prêts à sacrifier leur soirée TV sur l'autel de la conviction. La plate-forme interne de l'organisation, les réseaux sociaux avertis autant que les cafés de villages des élus du tirage au sort commençaient à suainter de l'empreinte implacable des citoyens. Sans budget, face au monde entier, sur des nappes en papier de pizzeria, ou porte de Clignancourt l'union des 150 et leur ambition prosélyte s'exprimait désormais à plein régime.

Réunions en ligne, échanges, débats puissants, le CESE s'efface alors pour beaucoup de citoyens à travers leurs actions locales. Pour moi mi-novembre pourquoi ne pas retourner à la Recyclerie à la rencontre des autres. Ceux du dehors. Aventuriers d'une sorte de télé réalité pro climatique nous sortions du loft pour présenter l'expérience une seconde fois dans ce riant quartier en sortie de Paris. Accueillant autant d'indignés présent pour boire un jus de bissap à 4 euros assis ensemble au sortir de nuit debout que de miséreux toxicomanes debout devant la porte tout juste bon à rejoindre un roman de Zola et scandaleusement insensibles à l'effet passoire thermique de leur squat, nous posions nos valises une nouvelle fois à la Recyclerie. Cette fois tout à été pensé : nous avons deux stylos. Non cette fois on parle brief, média, com. Une équipe de choc a été montée sans effort. Les gens veulent partager, participer. Le comité de gouvernance a été invité à ce ClimApero. Pour la première fois de ma vie je me retrouve à répondre à une interview à Paris Match avant d'aller prendre une bière…étrange. 

Dans la journée je me rends bien compte que nous n'avons rien de vraiment prévu et que le nombre d'inscrits en moins d'une semaine grossis à vue d'œil : le trac. Carole, non citoyenne mais cerveau de l'organisation nous annonce les 200 personnes, maximum fixé dès le départ : le trac. A 17h je nous imagine plus quitter le pays pour l'argentine même en avion qu'aller au devant des 200 inscrits venus à velo. Le trac.

Le co-Président du Comité de Gouvernance Thierry Pech et le garant de la convention Cyril Dion ont répondu présent à l'invitation. Coincé dans un couloir désert du CESE j'avais sans violence obtenu un OK des deux intervenants à la notoriété reconnue. La salle est pleine, les gens attendent quelque chose de fort. Nous présentons notre expérience à la horde ecolo qui nous fait face avec quelques uns des 150. Je suis le 66 et ne connais même pas les numéros d'A ou M. Chez les citoyens on ne connaît que le prénom ou le numéro. Thierry Pech et Cyril Dion donnent du corps à la présentation, la presse est là, certains spectateurs prennent des notes et comme preuve d'un succès décroissant annoncé, et malheureusement pour le lieu qui nous accueil , personne ne consomme. Les mains se lèvent pour des questions. Plutôt que d'applaudir, les mains s'agitent en silence pour signifier une approbation, code militant que j'ignorais, me laissant penser à plusieurs reprises que nous sommes face à une équipe de baby-foot épileptique en voyage à Paris. Apparement ces militants applaudissent… A la pause, tout cela rappelle bizarrement le break d'un concert, on m'interpelle, les gens nous remercient, veulent nous parler… 

screenshot-20191222-182247

Après cette présentation liminaire, il a été décidé que nous animerions  ne table chacun. Croupier du climat, bêtes curieuses déformées par l'excès de démocratie délibérative on nous sortait de notre cage étatique aux yeux du monde alterno écolo en elephant man de la cause planète, et prêts à se rependre en 150 nuances de vert. 

Lorsqu'on me dit "vite ils t'attendent à la table xxx" en me tirant par le bras je me rends compte de l'attente puissante et concrète. Ici, ils sont 15 à écouter la parole d'un des 150. Presqu'honteux face aux questions de tous ces militants, spécialistes, pro, et toujours dans un soucis de légitimité les représentants de la CCC présents se dépassent et semblent donner tout de leur jeune expérience. A, tellement timide avant d'aller parler à Nicolas Hulot semble dominer comme un speaker d'une conférence Ted, A n'arrive même pas jusqu'à la table, happée par les questions d'une foule barbue dévorante, M et M assument, assurent, développent et argumentent sur les propositions de leur groupe. Au final c est A, 20 ans peut-être, debout, les pieds plantés dans le béton de cette ancienne gare, qui se révèle le regard bleu, la mèche blonde comme on part conquérir le monde elle semble convaincre, fédérer et charmer toute la table qui l'écoute attentivement.

screenshot-20191129-100954

Il y 2 mois, personne ne misait 1 degré sur 1 seul des 150, désormais les citoyens remplissent les salles des fêtes, les cafés bobo, rencontrent les médias avec aisance et commencent à être pris au sérieux... L'improvisation maîtrisée, l'amateurisme performant, la chance du débutant semblent attendus, faciles portés en étendards et révélateurs de la mise à mal ou de la mise à mort du système éculé des 3 chambres de la républiques. A quel moment l'expérience pourrait elle être dangereuse pour la démocratie. Lors d'une récente intervention du rapporteur Julien Blanchet face au sénat on semblait au travers des questions voir pointer l'inquiétude de certains.

Au lendemain de ce ClimApero à la Recyclerie la Croix rapporte les ambitions des citoyens Hors les Murs, le Monde titre sur le Président Macron comme au pied du mur face à la convention. Alors que décidant de poursuivre ce blog on me soufflait qu'"écrire c'était sauter en dehors de la rangée des assassins", j'en profitais plutôt deux fois qu'une, même si tenir le rythme hebdo des publications semblait vain. Pour le reste et les semaines qui précédaient la 4eme session, nous étions désormais des citoyens en plein ouvrage et assumions entièrement d'être garants de notre pouvoir éphémère lié au tirage au sort que ce soit au sein du CESE que dans toutes nos rencontres extérieures. Les 150 soudés comme jamais  pouvaient-ils néanmoins poursuivre leur chemin face à la cette montagne institutionnelle qui faisait face, pouvions-nous réellement et jusqu'à quel point revendiquer le pouvoir que certains ambitieux d'entre nous qualifiait de légitime et souverain ? 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.