Cédric Villani, cosmologie et rigueur scientifique (I)

Ciel et Espace de mars 2013 publie des déclarations de Cédric Villani présentées avec le titre « Cédric Villani, mathématicien : "La matière noire et l'énergie sombre, je n'y crois pas" ». Villani met explicitement en cause la rigueur scientifique d'une partie des recherches actuelles en Astrophysique, dans le domaine de la Cosmologie et à la frontière de la Physique des Particules. Des déclarations diffusées en pleine période de coupures budgétaires en France comme aux Etats-Unis et dans l'ensemble des pays jadis « riches ». Au point que ce 18 mars, BFMTV écrit « Budget de la Défense : bras de fer Cahuzac-Le Drian en perspective ». De toute évidence, cette situation globale ne pourra qu'exhacerber, au sein du monde scientifique, les rivalités entre groupes et entre disciplines. Mais les problèmes de la recherche scientifique sont-ils pires dans l'Astrophysique et la Cosmologie que dans d'autres secteurs ? Nous ne le pensons pas. Dans un article intitulé « Cédric Villani, matière sombre, énergie noire, CNRS », notre collègue Luis Gonzalez-Mestres, chercheur au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS), souligne sur son blog Notre Siècle qu'il avait déjà lancé un clair appel à la prudence scientifique dans sa postface à l'ouvrage La pensée de Dieu, d'Igor et Grichka Bogdanov, ainsi que dans ses travaux de la période récente. En septembre 2011, il avait été le premier auteur à signaler les deux incohérences probables (désintégration spontanée du neutrino, transmission de l'anomalie au pion) de l'annonce de la collaboration OPERA sur un prétendu neutrino supraluminal. Pourtant, la section compétente du Comité National de la Recherche Scientifique a tout simplement ignoré ce travail dans son évaluation de l'activité de Gonzalez-Mestres. A ce jour, aucun bilan transparent du fiasco publicitaire du neutrino d'OPERA ne semble avoir été dressé par le CNRS. Pourquoi une telle crainte des constats réalistes et de l'autocritique ? Notre article « Cédric Villani, Astrophysique, Cosmologie, CNRS » aborde également ces questions et, comme Luis Gonzalez-Mestres, rappelle le caractère général des problèmes de la recherche actuelle dépassant les clivages entre disciplines. La nécessité d'un véritable effort de transparence apparaît clairement au grand jour, tous domaines confondus. Il s'agit même d'une réelle urgence, malgré les barrages qui s'y opposent.

 

Dans les jours qui ont suivi l'annonce d'OPERA sur un « neutrino supraluminal » diffusée il y a un an et demi (le 22 septembre 2011), les élements permettant de douter du bien-fondé de cette annonce étaient devenus suffisants pour inciter à la prudence. Ils conseillaient même l'arrêt immédiat d'une opération publicitaire que les médias amplifiaient sans guère d'esprit critique.

Malgré une telle réalité, la propagande s'est poursuivie in crescendo. Au point qu'au titre de cette publicité infondée, un physicien des particules du CNRS (IN2P3) est apparu en tête de la relation des scientifiques les plus médiatisés de l'année (2011) publiée le 21 décembre 2011 par la revue britannique Nature : http://www.nature.com/news/365-days-nature-s-10-1.9678 .

Serait-ce un problème spécifique à la Physique des Particules ? Tel n'est certainement pas le cas. A la cinquième place du même classement d'après la notoriété, on trouve un phsychologue faussaire néerlandais ( http://www.nature.com/news/365-days-nature-s-10-1.9678#nature-ten-5 ). Ce qui est bien pire.

Quant au domaine biomédical, à la crise des expertises bien connue s'ajoute la publication de résultats falsifiés, erronés ou insuffisamment vérifiés, la prolifération des conflits d'intérêts...

Quelle discipline, de nos jours, est exempte de ces problèmes ? La réalité est que leur origine profonde dépasse les barrières entre domaines scientifiques et se rapproche d'une véritable crise de société. Nous nous proposons de consacrer plusieurs articles à cette inquiétante thématique.

 

Sur les questions relatives à la matière sombre et à l'énergie noire, ainsi qu'aux possibles interrogations à ce sujet, Luis Gonzalez-Mestres renvoie notamment à ses deux contributions à la conférence ICFP 2012 (International Conference on New Frontiers in Physics, Kolymbari, Crète, 10-16 juin 2012) :

« Pre-Big Bang, fundamental Physics and noncyclic cosmologies » , http://hal.archives-ouvertes.fr/hal-00795588 (transparents : https://indico.cern.ch/getFile.py/access?contribId=215&sessionId=56&resId=0&materialId=slides&confId=176361 )

« High-energy cosmic rays and tests of basic principles of Physics » , http://hal.archives-ouvertes.fr/hal-00795562 (transparents : https://indico.cern.ch/getFile.py/access?contribId=237&sessionId=57&resId=0&materialId=slides&confId=176361 )

et aux travaux qui y sont cités.

Nous ne pouvons que souligner le caractère très ouvert de ce type de recherches de pointe, qui ne se prête guère à la mise en place de « consensus » imposés. En témoignent également les réponses de Marc Lachièze-Rey et d'Etienne Klein à Cédric Villani diffusées par Ciel et Espace de mars 2013.

Cependant, l'existence de lobbies et d'intérêts « de groupe » générant des pressions mal fondées est une réalité. L'indépendance et la créativité des chercheurs doivent donc être protégées.

 

A propos des questions d'éthique scientifique, nous avons déjà diffusé sur ce blog la profession de foi de Gonzalez-Mestres pour les dernières élections aux Sections du Comité National de la Recherche Scientifique. On relève, notamment, cet extrait :

http://blogs.mediapart.fr/blog/scientia/270412/luis-gonzalez-mestres-profession-de-foi-2012-second-tour-section-01-cnrs

(...)

L'IMPORTANCE DES PRECAUTIONS ETHIQUES

Sans point chercher à mettre en cause des collègues dont le travail est clairement très difficile et méritant, il m'apparaît tout aussi difficile de ne pas évoquer le fiasco récent de la très forte campagne médiatique autour de l'annonce expérimentale de septembre 2011 concernant une possible vitesse supraluminale du neutrino associé au muon. Comme bien d'autres, mais sans doute de manière plus « voyante », cette affaire me semble amener inévitablement la question des précautions éthiques dans de telles situations.

Je semble avoir été le premier (dans l'introduction de mon article 28 septembre 2011 arXiv:1109.6308) à signaler les possibles sources d'incohérence du résultat expérimental annoncé : I) les désintégrations spontanées du neutrino supraluminal, notamment par émission de paires électron-positron ; II) l'éventuelle impossibilité, pour le pion avec une vitesse critique égale à celle de la lumière, d'émettre un tel neutrino supraluminal. Le lendemain, un calcul plus précis d'Andrew Cohen et Sheldon Glashow (arXiv:1109.6562) confirmait le bien-fondé du point I), et mon deuxième article (arXiv:1109.6630) confirmait et développait devantage le point II). Mais la « communication » pratiquée en France ne semble avoir guère pris en considérations ces avertissements scientifiques. Mes deux articles ont été complètement ignorés. Il s'agit pourtant d'un travail diffusé une semaine après l'annonce du prétendu neutrino supraluminal et qui aurait dû inciter à une modération très substantielle de la campagne de propagande menée autour d'un résultat expérimental clairement préliminaire. Six mois plus tard, et juste après la diffusion par ICARUS de son résultat infirmant une possible vitesse supraluminale du neutrino, le Department of Energy des Etats-Unis adressait au directeur de Fermilab un courrier (http://www.fnal.gov/pub/today/images12/031912-brinkman-oddone.pdf) rejetant le projet LBNE sous sa forme soumise à l'Office of Science de cette administration.

Parallèlement, la déclaration The Cost of Kowledge mettant en cause le coût des revues marchandes dites « avec comité de lecture » d'une importante maison d'édition, voir http://thecostofknowledge.com/ , a dépassé les 10.000 signatures de chercheurs de tous pays et disciplines. Et au même moment, la montée des rétractations d'articles suite à des erreurs scientifiques, dénaturations de contenu et faux volontaires inquiète de plus en plus sérieusement les éditeurs de ce type de revues. Voir, par exemple, l'article du 16 avril 2012 du New York Times intitulé « A Sharp Rise in Retractions Prompts Calls for Reform » à l'adresse :http://www.nytimes.com/2012/04/17/science/rise-in-scientific-journal-retractions-prompts-calls-for-reform.html . Un mois plus tôt, toujours à propos des revues dites « avec comité de lecture », le même journal a consacré à la question des conflits d'intérêts éditoriaux l'article « A Drumbeat on Profit Takers », http://www.nytimes.com/2012/03/20/science/a-drumbeat-on-profit-takers.html. De manière fort inquiétante, la presse scientifique française garde pour l'essentiel le silence sur ce type d'informations et de débats.

Le Comité National de la Recherche Scientifique peut-il valablement fermer les yeux devant une telle situation et se dérober à un tel débat ? Je ne le pense pas, et sans vouloir ignorer le rôle du COMETS, je vous propose d'agir ensemble pour que ces questions de fond soient abordées dans la transparence.

(...)

(fin de l'extrait de la profession de foi de Luis Gonzalez-Mestres)

 

Voir aussi nos articles :

Relativité, cosmologie, échelle de Planck... (I)

Relativité, cosmologie, échelle de Planck... (II)

OPERA, crise du neutrino, éthique des Sciences (I)

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Harvard et les problèmes de l'esprit de groupe (I)

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