Supermarché, école, micro-ferme urbaine : des alternatives dans le Grand Paris

Comment construire collectivement une métropole plus résiliente ? A travers les exemples d’un supermarché coopératif, d’une école construite en paille porteuse et d’une micro-ferme urbaine au sein des grands ensembles, peut-être voyons-nous apparaitre les prémices d’une nouvelle ère post carbone, coopérative et conviviale…

Dans un texte précédent nous affirmions que « les organisateurs des Jeux de 2024 devraient s’inspirer des centaines d’initiatives collaboratives, les multiples expériences de vie associative, d’actions bénévoles qui fourmillent déjà sur le territoire francilien », de même Frédéric Gilli, chercheur à Sciences Po, écrivait récemment : « Il y a urgence à ce que les élus aillent collectivement écouter les citoyens du Grand Paris. »

Comment structurer, construire, organiser et réparer collectivement l’agglomération parisienne ? Comment impliquer ses habitants ? Comment sortir les citoyens de l’individualisme, du consumérisme ?

Aujourd’hui les alternatives aptes à répondre aux crises sociales, écologiques et climatiques fleurissent à travers le monde. Lors des phases du développement végétal, l’apparition de jeunes pousses et la floraison sont des signes particulièrement réjouissants pour l’avenir. La phase suivante sera la propagation de ces alternatives grâce à la dissémination de leurs graines…

Nous explorons ici trois alternatives heureuses, réalisées dans la métropole : un supermarché coopératif dans le 18e, une école à Rosny-Sous-Bois et le hub de résilience urbaine R-Urban en construction à Gennevilliers et en projet à Bagneux  

 

Supermarchés coopératifs

En 50 ans, l’urbanisme commerciale dédié à la grande distribution, supermarché et hypermarché, s’est étendu sur des milliers d’hectares périurbains, imperméabilisant les terres agricoles en immenses parcs de stationnement ; enlaidissant les entrées de ville et ruinant la vie des centres-villes ; instaurant une concurrence terrible dans les filières d’approvisionnement ; propageant un modèle de consommation à prix bas, d’alimentation industrielle grasse et regorgeant d’additifs ; déqualifiant le travail par des tâches répétitives qui se robotisent aujourd’hui en caisses automatiques, ou qui se virtualisent avec les « drives » .

Des alternatives se développent à travers le pays, renversant le modèle et invitant à la coopération et à la diffusion de produits sains : les supermarchés coopératifs. On compte actuellement plus de 22 supermarchés coopératifs ouverts ou en projets dont quatre en Ile-de-France, la Louve en 2016, le Panier du 12e en projet à Reuilly, le Chaudron en projet à Versailles, Ep'Autre en projet à Juvisy-sur-Orge. Il existe aussi des Coopératives alimentaires qui fonctionnent sur le même principe : Coopali à Champigny-Sur-Marne,  Coopaparis ouvert en 2014 dans le 18e, la Coop'cot en projet à Créteil, le Cabas Nogentais en projet à Nogent-Sur-Marne.

La Louve à Paris (18e) © fair La Louve à Paris (18e) © fair

   

Coopaparis dans le 18e à PAris © fair Coopaparis dans le 18e à PAris © fair

Le modèle souvent cité est celui de la Park Slope Food Coop ouvert à Brooklyn en 1973 et qui rassemble aujourd’hui plus de 16 000 coopérateurs mais l’inspiration vient aussi des coopératives ouvrières de consommation nées au début du XIXe siècle. L’objectif de ces premières épiceries coopératives était d’améliorer les conditions de vie ouvrière en fournissant des biens de première nécessité de bonne qualité à des prix raisonnables. Ces biens étaient achetés collectivement. Les bénéfices étaient redistribués aux sociétaires non pas en fonction de leur part en action, mais de manière proportionnel à leur quantité d'achats.

Aujourd’hui aussi la nouvelle génération de supermarchés coopératifs annonce des prix 15 à 40% moins cher en raison des faibles coûts de gestion, de l’absence de marketing, la réduction du nombre d’intermédiaire et des marges faibles. Les profits ne sont plus redistribués mais entièrement réinvestit.

La différence essentielle des supermarchés coopératifs comme Park Slope Food Coop, la Louve ou Coopaparis est au départ l’engagement pour encourager, promouvoir et distribuer des productions locales, produits de l’agriculture biologique ou respectueuse de l’environnement. A la Louve, la viande est fournie par un éleveur proche de Paris, 2/3 des produits frais sont de la région mais le reste dépend de distributeurs classiques et de grossistes. Les milliers de références proposées complexifient la mise en place d’une approche complètement vertueuse ou demandent d’atténuer les critères.  A Park Slope Food Coop, les produits locaux proviennent d’un rayon 400 miles (env 645km) , de quoi considérer l’huile d’olive provençale comme une produit local à Paris.

la Louve, les fruits et légumes viennent de la Coop Bio d'Île de France © fair la Louve, les fruits et légumes viennent de la Coop Bio d'Île de France © fair

Pourtant cet engagement pour relocaliser l’économie de proximité, favoriser les circuits-courts et retrouver un équilibre socio-économique avec les producteurs locaux pourrait présenter un réel avantage pour une transition responsable de la région Ile-de-France.

La préoccupation écologique est aussi dans la réduction des emballages avec la vente en vrac, l’absence d’eau minérale en bouteille (Panier du 12e) ou la gestion responsable des déchets. A la Louve les produits abîmés sont valorisés par des étiquettes antigaspi positives, les cartons sont compactés et partent vers des filières de recyclage, les déchets organiques sont compostés par Moulinot Compost et Biogaz.

A la Louve les produits abîmés sont valorisés par des étiquettes antigaspi positives, les cartons sont compactés et partent vers des filières de recyclage, © fair A la Louve les produits abîmés sont valorisés par des étiquettes antigaspi positives, les cartons sont compactés et partent vers des filières de recyclage, © fair

La Louve annonce 6 critères de choix des produits : Impact environnemental, proximité, équitable, le goût, le prix et la réponse aux besoins culinaires du quartier. Les contradictions dans les critères et le manque de filière d’approvisionnement rendent parfois difficile leur application stricte, ainsi des plats surgelés Findus ou des bières 1664 se retrouvent sur les rayons de la Louve et suscitent une certaine incompréhension. Park Slope Food Coop va plus loin avec l’organisation de boycotts votés chaque année, comme les produits de Coca-Cola, Nestlé ou d’autres marques en raisons de leurs violations du droit du travail ou pour d’autres raisons environnementales ou politiques : pendant l'apartheid par exemple, les marchandises d'Afrique du Sud étaient interdites.

Autre différence importante avec les supermarchés classiques est l’implication des coopérateurs dans le fonctionnement de leur magasin. Park Slope Food Coop compte 16 0000 coopérateurs, la Louve plus de 5 000. A Park Slope Food Coop comme à la Louve les coopérateurs participent à l’administration, aux caisses ou à la mise en place des rayons en donnant 3h de travail bénévole toutes les 4 semaines. Ces supermarchés coopératifs réinventent le travail de la grande distribution.

En France, ce secteur compte 600 000 emplois, souvent difficiles et à bas salaires, aux conditions précaires, aux horaires décalés, ou irréguliers et avec une pénibilité parfois importante : charges lourdes, gestes répétitifs, postures contraignantes… En s’impliquant dans ces tâches bénévolement 3h par mois, les coopérateurs les réalisent avec moins de contraintes, dans une ambiance conviviale, bon enfant. A la Louve, à l’heure du gouté, une coopératrice passe avec un chariot pour proposer aux autres coopérateurs une petite collation. La coopération est une expérience collective, elle offre des opportunités d’échanges, de rencontres. Comme dans beaucoup d’actions associatives, elle permet de renouer des rapports humains et de tisser un réseau véritablement social. Ces lieux s’ouvrent aussi aux débats, aux échanges, aux groupes de travail, à la sensibilisation sur les questions alimentaires voire à d’autres activités collectives. Le travail d’autant de coopérateurs dans un supermarché demande cependant une parfaite organisation et rigueur des coopérateurs. On y trouve des petites affichettes, des informations un peu partout que s’échangent les coopérateurs à ceux qui prendront la relève. La Louve, ouverte il y a un an, a connu des débuts tâtonnant et une longue période de rodage. Cependant selon une coopératrice, l’organisation y a toujours été très efficace. Cette organisation repose presque entièrement sur l’expérience de Park Slope Food Coop : Un des fondateurs de la Louve, Tom Boothe y a tourné un documentaire ; le livret d’organisation des coopérateurs a aussi été entièrement traduit et adapté au contexte français ; les premiers salariés de la Louve y ont passé une semaine et une conférence téléphonique entre leurs responsables a lieu chaque semaine. Cette transmission montre que la reproductibilité des supermarchés coopératifs est possible et leur propagation actuelle nous permet d’espérer une permanente amélioration du modèle.   

Selon une coopératrice de la Louve, l’organisation y a toujours été très efficace © fair Selon une coopératrice de la Louve, l’organisation y a toujours été très efficace © fair

 

Le groupe scolaire des Boutours à Rosny-Sous-Bois

Comment construire, avec un faible impact sur l’environnement, des bâtiments économes en ressources, en énergie et offrant un excellent confort bioclimatique ?

Le secteur du bâtiment est responsable de 44% de la consommation énergétique française et d’environ un tiers des émissions de gaz à effet de serre. Par ailleurs le secteur de la construction, du bâtiment et des travaux publics représente 40% du tonnage de déchets généré en France, 10 780 kilos de déchets sont produits chaque seconde.

Depuis 20 ans, la qualité environnementale s’est traduite en normes, prescriptions, référentiels donnant lieu à toute une série de labels et de certifications (Leed, HQE, Bream…) propres à rassurer les élus et les investisseurs mais aussi, pour les géants du BTP, à continuer le « business as usual ». Influencé par les lobbies, les labels et les certifications ont tendances à s’orienter vers le moins pire et non vers le plus vertueux. Aussi ont-ils le défaut de tuer l’élan, l’engagement, l’énergie indispensable pour dépasser toutes les difficultés rencontrées lors de la conception et la construction de bâtiments véritablement responsables sur les questions d’environnement et de santé.

Au sud de la Seine-Saint-Denis, à l’est de Paris, la Ville de Rosny connait une démographie telle qu’elle doit ouvrir une nouvelle école tous les deux ans. Pour y répondre, la ville a décidé de prendre la croissance par l’autre bout, elle a engagé une démarche singulière et exceptionnellement riche tant dans la méthode que dans les techniques constructives. L’école maternelle des Boutours a ouvert en 2014, suivie à la rentrée 2017 de l’école primaire, l’ensemble formant le groupe scolaire des Boutours.

Proche de la gare RER, la première école s’est implantée sur une parcelle étroite et allongée d’anciens murs à pêches caractéristique de la ceinture maraîchère de Paris. Le bâtiment en garde la trace par une géométrie toute en longueur. De plus sa toiture est cultivée, un jardin potager de plus de 1 000m² montre aux élèves les possibilités de produire et de se nourrir sainement et localement.

L'école des Boutours © Ville de Rosny L'école des Boutours © Ville de Rosny

La deuxième école est construite à partir de la transformation d’une halle de marché dont la structure en bois a été conservée. Les deux écoles ont des consommations énergétiques très faibles, de niveau PassivHaus. Au-delà de la faible facture énergétique et des économies en charges de fonctionnement pour la Ville, la réduction des impacts environnementaux des bâtiments va beaucoup plus loin : il s’agit aujourd’hui de réduire les consommations et les émissions de carbone des modes de constructions eux-mêmes, de construire avec des matériaux renouvelables voire même de préserver les ressources renouvelables lente comme le bois au profit de ressources renouvelables à production rapide comme la paille. Les murs sont réalisés en paille. La paille est en caisson pour la première école et en bottes de paille porteuses enduites de terre pour la seconde.

Les techniques de la construction paille ne sont pas nouvelles. Elles sont apparues au Nebraska à la fin du XIXe siècle avec les premières bottes de pailles assemblées mécaniquement. Elles rencontrent cependant un certain nombre de freins normatifs et réglementaires : Les ingénieurs de la ville de Rosny ont réalisé plusieurs essais pour calculer leur résistance mécaniques et leur stabilité au feu. L’assureur de l’entreprise a accepté d’accorder une garantie décennale, moyennant un surcoût, pour ces ouvrages en paille structurelle.

Construction en paille porteuse enduite de terre © fair Construction en paille porteuse enduite de terre © fair

La paille est abondante en Ile-de-France, la région produit 10% des céréales françaises. Aussi, selon le Collect'IF paille, avec juste 5% de la production annuelle francilienne de paille, on pourrait isoler 500 groupes scolaires de 5 000m²... Aux Boutours, ce matériau est issu de l’agriculture biologique, elle vient de Seine-et-Marne et représente un investissement de 3 à 6€/m². Au sol, la dalle est isolée avec du verre cellulaire, issu exclusivement de verre recyclé, une alternative plus couteuse mais beaucoup plus écologique que le polystyrène. La toiture est isolée avec du coton issu de vêtements recyclés par Le Relais, filiale d’Emmaüs.

La ventilation des écoles pose généralement le double problème de la qualité de l’air et des économies d’énergie. Le renouvellement de l’air représente en moyenne 30% des déperditions énergétiques et beaucoup plus pour les bâtiments performants. L’extraction de l’air constitue des dépenses énergétiques d’air chaud en hiver et des moteurs de ventilation toute l’année. Cependant la qualité de l’air et sa dégradation progressive dans les locaux scolaires est un enjeu de santé publique majeur. L’Observatoire de la qualité de l’air intérieur a montré que les écoles étaient souvent très faiblement ventilées, hors les enfants sont plus sensibles aux effets de la pollution de l’air intérieur, celle-ci a un effet démontré sur la concentration et le taux d’absentéisme dans les écoles. Pour faire face à ce problème la seconde école des Boutours a permis d’expérimenter un système de ventilation performant et peu consommateur d’énergie. La ventilation se fait naturellement, sans moteur, par de larges conduits. Ceux-ci se croisent dans d’immenses échangeurs de chaleur venus d’Allemagne qui permettent la récupération d’énergie en hiver. L’air est extrait par de jolies tours à vent, badgirs contemporains sur le toit de l’école. Cette solution innovante ne consomme presque rien, elle fonctionne à grand débit, avec une vitesse d’air très lente et de très faibles pertes de charge. 

L’air est extrait naturellement par de jolies tours à vent, badgirs contemporains sur le toit de l’école. © fair L’air est extrait naturellement par de jolies tours à vent, badgirs contemporains sur le toit de l’école. © fair

Au-delà des innovations techniques, la construction des écoles a aussi une portée sociale. Une école communale est un bien commun, elle doit être exemplaire pour la collectivité et être utile pour restaurer le lien social. La ville a fait appel à une entreprise de construction aux valeurs éthiques, sociales, écologiques, il s’agit de l’entreprise d’insertion APIJ BÂT, coopérative implantée à Saint-Denis. De plus, le chantier a été ouvert et une participation des enfants et des habitants a été mise en place dans un processus de la construction publique. Ainsi lors de l’été 2016, un chantier participatif de fabrication de briques en terre crue a été ouvert.  Plus de 4000 briques ont ainsi été réalisées pour être utilisées dans le montage des cloisons intérieures, de certains murs du préau et des salles des dortoirs. De même les tricoteuses de Rosny ont été mises à contribution pour une fabrication bénévole de gilets (fait à partir de laine de mouton bio) qui sont prêtés aux enfants en hiver. Au lieu de monter la température des salles de classe, il sera demandé aux enfants de se couvrir, la meilleure isolation étant près du corps.

Fabrication de brique de terre crue par les habitants de Rosny pour les cloisons de l'école © Ville de Rosny + fair Fabrication de brique de terre crue par les habitants de Rosny pour les cloisons de l'école © Ville de Rosny + fair

La seconde école des Boutours a améliorée la démarche vertueuse déjà engagée dans la première et la ville de Rosny ne s’arrêtera pas là. La ville travaille actuellement sur un projet de centre de loisirs en paille porteuse sur deux niveaux avec, comme aux Boutours, une terrasse potagère et un système de ventilation naturelle. L’ouverture est prévue en juin 2019.

 

R-Urban

Il y a quelques années, l’agriculture urbaine était imaginée sous forme de fermes verticales, tours de verre remplies de salades et de carottes perfusées d’engrais et germant sous l’éclairage intense des lampes horticoles. Ces parangons inefficaces et non-rentables de l’agro-industrie n’ont heureusement jamais vu le jour et il se met en place depuis plusieurs années de véritables sites d’agriculture urbaine : Potagers et jardins partagés s’installent sur les toits, des brebis entretiennent les pelouses des villes, 700 ruches bourdonnent au-dessus des immeubles de Paris, des vergers investissent les cours d’écoles, des murs pignons sont proposés pour la culture de houblon à destination des brasseries parisiennes…  

Installé de 2011 à 2016 à Colombes, en construction à Gennevilliers et en projet à Bagneux, R-Urban est beaucoup plus qu’une ferme urbaine. Le “R” de R-Urban ne fait pas que rapprocher le rural et l’urbain dans une relation immanente, horizontale comme le trait d'union entre le R et le U. Ce “R” signifie aussi résilience, R-Urban vise à augmenter la capacité de résilience des villes européenne et souligne, par ce R, les nouvelles pratiques urbaines indispensables à celle-ci : Réduire, Réutiliser, Recycler, Réparer… Il naît d’une nécessaire prise de conscience de la fragilité de nos villes, de leurs économie et des citoyens devenus consommateurs.

R-Urban à Colombes © AAA R-Urban R-Urban à Colombes © AAA R-Urban

Un premier Hub R-Urban a vu le jour à Colombes en 2011 à l’initiative de l’Atelier d'Architecture Autogérée (AAA), après trois ans de recherches, de préparation et de création d’une extraordinaire dynamique à l'échelle du quartier ainsi que par des partenariats à plus grande échelle (nationale et internationale). Ce premier site semblait s’être construit sans modèle préétabli, dans la recherche et l’expérimentation permanente, porté par les participants du projet, les habitants du quartier et par l’effusion d’idées, de prototypes, d’inventions, de bricolage… Il avait permis de reconstruire des liens sociaux. Une deuxième unité R-Urban dédiée à l’ESS, au recyclage de déchets et à l’éco-design a été construite en 2013 : le Recyclab. Environ 400 habitants fréquentaient régulièrement le site, un réseau de résiliences apparaissait par la participation concrète des habitants, des emplois avaient été créés (maraîchers, recycleurs, maîtres compteurs, formateurs, apiculteurs, co-workeurs…), beaucoup de temps y avait été investi, de nouvelles pratiques émergeaient dans cette ville devenue pionnière dans l’écologie urbaine et une belle énergie en émanait.  

En 2015, la nouvelle Maire (LR) de Colombes a décidé de remplacer ce formidable site par un parking privé temporaire(qui n’est pas réalisé). Le site de l'Agrocité a été évacué il y a un an, le bâtiment principal a été entièrement démonté et est en cours de reconstruction au sein du quartier des Agnettes à Gennevilliers (ville tout proche de Colombes). Ce bâtiment était à l’origine entièrement réalisé avec des éléments recyclés, des fenêtres, des bardages récupérés… son déménagement de Colombes constitue un nouveau recyclage, une troisième vie pour ce bâtiment. Le chantier en cours suscite la curiosité des habitants du quartier, ils attendent, discutent en déjeunant avec les participants du chantier, charpentiers professionnels et volontaires. Pour Constantin Petcou, cofondateur de l’AAA, le chantier est un lieu ouvert, une action sociale, le début d’une dynamique urbaine, il fait partie de la vie de la cité. Il s’agit d’inverser les phénomènes de production et de consommation de la ville en impliquant les habitants, en les sortant du rôle passif de consommateurs et les aidant à prendre conscience de leurs capacités à transformer eux-mêmes leur quartier.  Le site du futur R-Urban était un ancien parking, qui a été reconfiguré  pour accueillir le projet. La désimperméabilisation partielle de ce parking a symboliquement contrebalancé la disparition du site de Colombes.  

R-Urban en construction à Gennevilliers ouvrira mi-avril 2018 © fair R-Urban en construction à Gennevilliers ouvrira mi-avril 2018 © fair

R-Urban s’organise autour d’une micro-ferme urbaine d’environ 1000m2, il se compose de jardins collectifs, d’espaces pédagogiques et culturels, de dispositifs de production énergétique, de compostage, de collecte d’eau pluviale, d’unités de recyclage et d’éco-construction. La micro-ferme, Agrocité, invente des pratiques d’agriculture urbaine, civiques, conduites par les habitants et diffusants ses produits sous forme d’AMAP aux habitants du quartier. L’Animalab accueille poules, abeilles et lombrics. Une unité est dédiée au recyclage des déchets locaux, le Recyclab. Celui-ci initie à de nouvelles pratiques, basées sur la réparation et le recyclage et produit du mobilier urbain, des éléments de construction, des vélos triporteurs avec des caddies…

Agrocité de Colombes © AAA R-Urban Agrocité de Colombes © AAA R-Urban

 

Agrocité de Colombes © AAA R-Urban Agrocité de Colombes © AAA R-Urban
Le Recyclab de Colombes © AAA R-Urban Le Recyclab de Colombes © AAA R-Urban
R-Urban expérimente joyeusement, invente de nouveaux modèles pour produire et renouer avec la vie. S’y développent de multiples prototypes grandeur nature pour chauffer des locaux avec la chaleur du compost, pour épurer les eaux grises avec des plantes ou de la terre, produire du méthane avec des déchets, du lombri-compost aussi, irriguer de manière innovante…

L’ensemble des unités sont reliées et s’inscrivent dans les cycles écologiques, elles reconnectent les habitants du quartier avec les cycles de la nature. Elles suppriment la distance (la rupture induite par l’industrie) entre producteur et consommateur. A travers leur participation et leur appropriation du projet, les habitants ne sont plus passifs : ils agissent sur l’économie du quartier, sur la production alimentaire, sur le devenir des produits recyclés. Ils mettent en place un ensemble de circuits courts locaux, écologiques, complémentaires et transversaux. Ils transforment leur quartier et changent leur mode de vie. 

R-Urban s’adresse aux habitants des quartiers populaires, à des populations fragiles et dont la première préoccupation n’est pas la sauvegarde de la planète. Cependant l’appropriation de ce site par les habitants en fait un réel support de pédagogie, de démonstrations et de discussions. Elle initie une dynamique de quartier sur la préservation des ressources et sur les enjeux climatiques et énergétique de demain.  Noyaux expérimentaux et hubs participatifs, ils déclenchent l’action collective et la diffuse sur l’ensemble du quartier.

R-Urban a reçu de nombreux prix dont le Prix Européen d'Innovation Politique en décembre dernier à Vienne. R-Urban à Gennevilliers ouvrira mi-avril 2018. Une unité mobile se balade dans le quartier de Hackney Wick à Londres, le Recyclab de Colombes démonté en 2017 est aussi en cours de reconstruction par Yes We Camp sur un site de 9000m2 à Nanterre, un projet est en préparation à Bagneux et il pourrait voir le jour prochainement dans une dizaine de villes à travers le mondes : Berlin, Stockholm, Rome, Athènes, Belfast, Dakar…

 

A Suivre …

Nous ne nous arrêterons pas à ces trois exemples, nous continuerons dans les mois qui viennent cette exploration des alternatives de la métropole. Nous pouvons déjà affirmer par ces exemples, que des alternatives portées par les citoyens sont possibles pour répondre aux crises sociales, écologiques et démocratiques et pour conduire une véritable transition au sein de la société. Ces alternatives pour demain sont nombreuses et elles existent déjà. Il s’agit d’inventer et de faire émerger une nouvelle ère, post-industrielle et post carbone ; Celle-ci n’est pas encore dans les schémas de pensée des politiques, des financiers et de l’administration qui organisent la métropole aujourd’hui. Le modèle de ces alternatives est reproductible, il se dissémine comme R-Urban à travers la métropole ou comme la Louve venue de New York et qui a fait ses petits à Lille, à Nantes, à  Montpellier… Comme l’écrit Ernst Friedrich Schumacher, ces initiatives fonctionnent car leur échelle est réduite, elles sont à la mesure de l'homme (Small Is Beautiful). Elles interrogent nos certitudes sur le travail, l’économie, les modes de constructions, les cycles de vie des matériaux. Elles bousculent, de manière nécessaire, nos modes de vie consuméristes et proposent de nouvelles pratiques plus attentives à l’autre, bienveillantes et coopératives. Le montage de ces alternatives est complexe, il connait de multiple freins et demande beaucoup de temps et d’énergie, mais l’énergie employée est renouvelable, elle est humaine et permet de construire des liens, d’ancrer les fondations d’une société plus conviviale et plus désirable.

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