Lettre de Nierenstein à Macron. « Thème du traître et du héros », de Borges.

Nierenstein, un prof qui vit dans une autre dimension, écrit dans la nôtre pour échapper aux représailles et aux intimidations. Il est heureux que les gens comme Nierenstein ne craignent rien du tout dans notre dimension et en France en particulier, dont le président défend solennellement la liberté d'expression.

Lettre de Nierenstein à Macron au sujet de « Thème du traître et du héros », de Borges.

À Castaño del Robledo, le 22 août 2018.

Monsieur le Président,

Vous êtes un homme féru de littérature. Vous l’avez manifesté par un propos spectaculaire : vous dites avoir découvert les fleurs chez Giono ou Colette avant de les respirer. Vous pensez, au surplus, être l’émanation du goût français pour le romanesque1.

Monsieur le président, je voudrais demander votre aide pour répondre à la question que mes élèves se posent souvent : À quoi ça sert, la littérature ? Je voudrais leur montrer, avec votre concours, si vous le voulez bien, que la littérature permet de penser le monde dans lequel nous vivons.

En 1944, l’auteur argentin Jorge Luis Borges écrivit Tema del traidor y del héroe, récit dans lequel, l’un des personnages, Ryan, décide de mentir au sujet de son arrière-grand-père, considéré par chacun comme un héros. Ryan occulte que son ancêtre fut, en vérité, un traître et il publie une biographie à sa gloire. Je demande souvent à mes élèves ce qu’ils auraient fait à la place de Ryan.

Madame Ndiaye, votre chargé de communication a déclaré :

J’assume de mentir pour protéger le président2.

Qu’auriez-vous fait, monsieur le Président, à la place de Ryan ? Le propos de madame Ndiaye correspond-il à ce que vous attendez d’elle ou vous êtes-vous senti trahi par votre collaboratrice ?

Il a été impossible, au début de l’été, de ne pas entendre parler de l’affaire Benalla. On vous a reproché de ne pas avoir respecté l’article 40 du code de procédure pénale, qui vous faisait obligation de porter sans délai à la connaissance du procureur de la République les actes de votre collaborateur3.

Dans un récit publié en 1970, El indigno, le même Borges pose la question de la fidélité et de la dénonciation. Un jeune homme, Santiago Fischbein, dénonce un ami, Ferrari, qui s’apprête à commettre un vol. Faut-il être loyal à ses amis ou à la Loi 4? Là aussi, j’interroge mes élèves : Dénonceriez-vous un camarade qui s’apprête à commettre un délit ou un crime5 ? Et vous, monsieur le Président, à la place du jeune Santiago, auriez-vous dénoncé Ferrari, ce délinquant courageux qui a un jour protégé le garçon timide qu’il était ?

La littérature, selon vous, prête une attention minutieuse au détail qui dit tout de la grande aventure. Vous citez Stendhal :

Au séminaire, il est une façon de manger un œuf à la coque qui annonce les progrès faits dans la vie dévote.

Ce que vous dites là, je le répéterai6 à mes élèves. J’ajouterai que saisir le détail, c’est accéder à la complexité du monde et de l’homme et, donc, de l’homme complexe que vous êtes, monsieur le Président. Vous avez rabroué un collégien trop familier, mais vous n’avez pas sanctionné monsieur Benalla7. Il y a là une contradiction apparente que la littérature, ce cadre intellectuel et sensible qui vous constitue, dissoudra. Un jour, sans doute, le romanesque français rendra-t-il compte de votre complexité ; un Stendhal à venir trouvera le détail qui, comme celui de l’œuf à la coque, dépeindra les progrès de votre présidence, cette grande aventure, comme vous dites, où interviennent de grands personnages, comme vous dites aussi. Il creusera, ce Stendhal. Et je parie qu’il vous rendra, alors, justice. Il saura aller au-delà de cette antinomie rapide8 que je vous soumets, celle d’un homme qui ne lâche rien devant un collégien et qui pardonne tout à Benalla. Mais, en attendant le Stendhal du futur, monsieur le Président, que diriez-vous aux lycéens qui réfléchiraient sur la question ?

La littérature ébranle les certitudes, veut-on croire parfois. Si Lartéguy, Mao et tant d’autres démontrent que les affirmations paresseuses de ce type ne visent souvent qu’à poser avantageusement celui qui les profère et en abreuve les gazettes à peu de frais, j’ai humblement l’impression qu’une fois circonscrite et précisée, cette affirmation peut être vraie pour certaines lectures du récit de Borges9. J’ai, en effet, l’impression que ce récit ébranle un autre récit, un récit viril, « sur-viril », qui, parfois, chez nos élèves, se substitue à l’argumentation rationnelle. La notion de courage aussi est complexe, elle n’est pas monolithique, il y a des courages et il arrive qu’ils se heurtent. Le courage physique et le courage civique ne se recoupent pas forcément, observons-nous en classe parfois : Santiago Fischbein est une sorte de héros civique10 -je le donne à voir en tant que tel à mes élèves- mais, en même temps, il est dépourvu de courage physique. Et on peut être martial, comme quand vous mettez des gens indéterminés (on a pensé que vous visiez la justice) au défi de venir vous chercher, tout en ayant des manières d’esthète en matière littéraire. La réalité est complexe, assurément, et elle l’est pour tous, que l’on soit Santiago Fischbein, jeune homme dans un quartier populaire ou président de la République.

La Constitution fait de vous un irresponsable juridique. La justice ne saurait donc aller vous chercher, quand bien même elle trouverait matière à le faire. En ceci, vous êtes unique. Mais votre singularité légale ne vous détache pas pour autant de vos frères humains en position de pouvoir et El indigno nous le montre encore :

El de San Cristóbal se fue, con bigote y todo. Tal vez no fuera menos hombre que el otro, pero sabía que ahí estaba la barra.

Ferrari chasse un homme d’un bar. Ce dernier n’était peut-être pas moins homme que l’autre, mais il savait que la bande de Ferrari était là. Je me dis que si vous aimez l’œuf à la coque de Stendhal, vous aimeriez aussi ce passage concis de Borges qui nous fait comprendre en quelques mots à peine qu’un acte peut revêtir l’apparence du courage mais être impuissant à le prouver. Ferrari est peut-être courageux, mais son comportement, en l’espèce, ne le prouve pas. Vous êtes sans doute courageux, mais on ne saurait le déduire de ce défi de venir vous chercher que vous avez lancé entouré de vos amis, protégé par la Constitution et sans indiquer qui il visait. Naturellement, confronter la situation de Ferrari et la vôtre sera l’occasion d’opposer la grandeur de l’immunité de droit par laquelle la République protège son Président et celle, de fait, d’un caïd dans son quartier. Et on devine que, pour vous, cette immunité est une servitude. Il n’y a peut-être pas de plus grand courage que celui d’un homme qui, empêché de prouver le sien, garde sa dignité. Michel Strogoff se laissant fouetter par Ivan Ogareff pour ne pas mettre en danger sa mission, incarne cette dignité, que le journaliste Alcide Jolivet ne comprend pas :

« Je n’aurais jamais cru cela d’un homme qui découd si proprement l’ours de l’Oural ! Serait-il donc vrai que le courage a ses heures et ses formes ? C’est à n’y rien comprendre ! Après cela, il nous manque peut-être à nous autres d’avoir jamais été serfs !11

Avez-vous été, dans l’affaire Benalla, un Michel Strogoff que l’éminence de sa fonction empêche de rendre les coups ? Êtes-vous un homme incompris de quelques journalistes au petit pied ?

Monsieur le Président, il est sans doute outrecuidant et audacieux de vouloir vous associer ainsi à un travail scolaire. Sachez que, si vous vous me répondez, je ferai de mon mieux pour relayer votre parole en diffusant largement le dossier pédagogique que je prépare auprès de mes collègues. Je publie cette lettre dans mon blog et je ne manquerai pas aussi d’y publier votre réponse, si celle-ci me parvient.

Je vous prie de croire, monsieur le Président, à l’expression de mes salutations respectueuses et dévouées.

Esteban Nierenstein,

professeur agrégé.

(Je poursuis la publication des écrits d’Esteban Nierenstein, professeur agrégé dans un autre univers et qui a choisi de publier chez nous pour éviter les sanctions dont on le menace dans son monde à lui. Je dois dire que j’ai du mal à comprendre la vindicte dont on poursuit mon collègue ; il ne dit rien de mal. SN)

1J’ai trouvé ces affirmations dans Le Monde : https://abonnes.lemonde.fr/idees/article/2018/04/27/emmanuel-macron-paradoxalement-ce-qui-me-rend-optimiste-c-est-que-l-histoire-en-europe-redevient-tragique_5291503_3232.html?, qui reprend ce que vous avez déclaré à la NRF. J’ai écrit à cette publication pour avoir confirmation de l’authenticité des propos qu’on vous prête. J’ai écrit également au Monde pour savoir s’il avait été recherché confirmation auprès de vos services des propos que l’on vous prête. Je pose la question également à vos services.

2Je n’ai pas manqué de solliciter votre chargée de mission Ndiaye sur cette déclaration. La lettre que je lui transmets fait partie du dossier pédagogique que je prépare ; vous pouvez en prendre connaissance ici : http://sebastiannowenstein.blog.lemonde.fr/2018/09/10/lettre-a-sibeth-ndiaye-la-conseillere-du-president-qui-assume-de-mentir-pour-le-defendre/

3Il y a des actes dont la nature délictueuse ou criminelle se manifeste à chacun sans ambiguïté et de façon immédiate et évidente. Il y en a d’autres où quelques rudiments de droit, voire des connaissances approfondies sont nécessaires. On ne peut pas exclure que le fait d’usurper la fonction de policier, de procéder à une arrestation violente sans motif ou de porter des coups n’aient pas revêtu dans votre esprit cette forme d’évidence qui vous aurait peut-être conduit à saisir le Procureur de la République du cas de votre collaborateur.

4Lire Les Misérables, c’est prier en même temps qu’on lit. On prie pour que Javert trahisse la loi au bénéfice de Jean Valjean. Contrairement à Santiago, il le fait. Javert épargne Valjean, puis se tue : il fallait un coupable. Il est heureux que certaines formes de grandeur ne soient plus exigées dans notre imaginaires collectif. Comment un Javert contemporain aurait-il agi ?

5Lorsque je pose des questions de ce type, je précise que ce que je demande, c’est une position argumentée, pas forcément la position intime de chacun, que la liberté de conscience protège et que l’on peut, de ce fait, tenir secrète si on le veut.

6Préparer un cours, c’est chercher beaucoup et, in fine, écarter beaucoup : il se pourrait que devant ma classe, je ne vous cite pas.

7Peut-être avez-vous cru, le trois mai, sanctionner monsieur Benalla, mais vous ne l’avez pas sanctionné : https://blogs.mediapart.fr/paul-cassia/blog/290718/alexandre-benalla-n-pas-fait-l-objet-d-une-sanction-disciplinaire-le-3-mai-2018

8En classe, on cherche à susciter la parole des élèves. On peut le faire au moyen de questions que l’on reformule et nuance après. Celle que je vous soumets requiert de l’être. Le sera-t-elle par la réponse que, peut-être, vous apporterez à cette lettre ?

9Ce récit admet aussi une lecture antisémite, mais je n’aborderai pas ici la question.

10Ce héros civique est aussi, dans l’Argentine des années vingt du vingtième siècle, responsable d’un crime, puisque la police, au lieu d’arrêter Ferrari, l’assassine.

11Michel Strogoff, chapitre 12, partie 1, Jules Verne.

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